Téléchargez nos applis
Disponible sur Google Play
Accueil À la Une La pompe à finances du fonds souverain malagasy

La pompe à finances du fonds souverain malagasy

les dirigeants du Fonds souverain malagasy (FSM) et les formateurs de l'ASLF lors d'un atelier de renforcement de capacités en mai 2025

La Présidence de la Refondation de la république de Madagascar a annoncé, dans un communiqué publié le 25 mars 2026, l’ouverture d’une procédure judiciaire visant les responsables du Fonds Souverain Malagasy (FSM). Cette action fait suite à la découverte de malversations financières et de « détournements de fonds publics d’ampleur considérable ». Le colonel Michaël Randrianirina a cité un « détournement de 20 milliards d’ariary en un mois » lors de son discours de présentation des nouveaux membres du gouvernement.

Par Daniel Sainte-Roche

Une semaine auparavant, le même FSM a été sévèrement épinglé par un audit de la Cour des comptes qui a révélé plusieurs anomalies portant sur l’utilisation des ressources à la disposition de cette société étatique. Aucune information n’a filtré sur les personnalités mises en cause. Mais il faut noter que l’audit de la Cour des comptes couvrait la période 2022 à novembre 2025 durant laquelle le poste de directeur général par intérim était occupé par Tsiresy Rasolondraibe, nommé par l’ancien régime et éjecté en janvier 2026 par la junte militaire.

L’enquête judiciaire (à la suite d’un « contrôle inopiné ») mentionnée dans le communiqué présidentiel du 25 mars semble donc concerner la mandature du Général à la retraite Jean Alfred Rakotomaronirina, nommé directeur général par intérim par la junte militaire le 27 janvier 2026 en remplacement de Tsiresy Rasolondraibe. À la surprise générale, ce même général Jean Alfred Rakotomaronirina vient d’être mis en cause dans une nouvelle affaire de « tentative d’attentat sur la personne du président de la Refondation, liée à un projet de coup d’État ». La question se pose donc de savoir si ce nouveau dossier pourrait éclipser les graves irrégularités de la gestion et le mauvais emploi des crédits identifiés par la Cour des comptes et impliquant l’équipe nommée par Andry Rajoelina.

Anomalies dans la gouvernance et l’utilisation du Fonds

Créé initialement pour permettre à l’État d’« investir dans des projets de développement stratégiques, prioritaires, rentables et créateurs d’emplois », le FSM a été utilisé dans la pratique comme une pompe à finances destinée à payer des opérations commerciales non conformes à l’objet social et aux missions de la société.

Capitalisé à 10 milliards d’Ariary (environ 2 millions d’euros) le FSM a reçu une dotation initiale de 500 milliards d’Ariary (environ 100 millions d’euros) provenant de trois principales sources. Le régime d’Andry Rajoelina a tout d’abord fait un gros prélèvement sur un compte de dépôt en monnaie locale, fréquemment utilisé comme un système financier parallèle pour pouvoir échapper au contrôle budgétaire imposé par le vote de la loi de finances. Deux sociétés ont ensuite été mises à contribution pour apporter un financement en devises étrangères. Ainsi, l’Office des mines nationales et des industries stratégiques (OMNIS) a transféré au FSM les actions qu’il détient dans le capital de la société Qit Madagascar Minerals (QMM) à hauteur de 13 millions de dollars. Et la Société de Port à Gestion autonome de Toamasina (SPAT) a contribué pour un montant de 50 millions d’euros.

Les fonds ainsi levés devaient être, selon la loi, déposés dans un compte ouvert auprès de la Banque Centrale de Madagascar. Mais à partir d’avril 2025, on a assisté à un transfert massif de fonds vers une banque commerciale, qui a rendu impossible tout contrôle règlementaire. De multiples paiements ne répondant pas aux finalités du Fonds Souverain Malagasy ont été alors opérés. Les déblocages effectués concernent en grande partie des dépenses somptuaires liées à la réalisation des promesses électorales de Andry Rajoelina.

Bus chinois, bornes électriques et fontaines lumineuses

Plusieurs millions d’euros ont été engloutis dans l’acquisition de 312 bus chinois, l’achat des bornes électriques pour lesdits bus, l’importation d’un pack de fontaines lumineuses, etc. Autant d’opérations dont la nature est aux antipodes de la mission du FSM qui est de contribuer au financement et à la réalisation des projets de développement prioritaires.

Réception de bus électriques chinois à Ivato, juin 2025.

Pire, la Cour des comptes a relevé un certain nombre de mouvements quasiment douteux. À titre d’exemple, la Cour a soulevé le problème de l’opacité entourant une série de paiement, totalisant trois milliards d’Ariary, effectué par le FSM à l’AFG Assurance. Aucune information, excepté le relevé des comptes, n’a pu être recueillie sur ces opérations, alors que tout investissement réalisé par le FSM devait être soumis au Conseil des ministres. La Cour des comptes a attiré l’attention sur le fait que « selon l’extrait du Registre du Commerce et des Sociétés, la directrice générale adjointe d’AFG Assurance Madagascar est un parent proche du Secrétaire Général de la Présidence» de l’époque, qui fut ministre des Transports par la suite. Cette situation suscite, selon les magistrats de la Cour des comptes, « un risque élevé de conflit d’intérêts ».

Une tempête s’annonce donc pour les prédateurs ; avec les enquêtes judiciaires programmées, le Malgache serait-il en droit d’espérer la survenance de la fin de l’impunité ? « Il convient de faire la part des choses ! », tempère Fidy Ralison, ancien employé du Centre Malgache de la Canne à Sucre. En dehors des cas flagrants de détournement de deniers publics, il estime qu’il est difficile de déterminer la
responsabilité des hauts cadres des entreprises publiques comme le FSM dans la débâcle de ces structures caractérisées par le manque d’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Nul n’est en effet sans savoir que les opérations dans de telles entreprises sont fortement impactées par des décisions politiques.

Complices ou boucs émissaires ?

Lassée par les échecs à répétition des entreprises étatiques, l’opinion publique est cependant très sévère dans son jugement sur ces élites politico-administratives grassement rétribuées mais non soumises à obligation de résultat. « Forts de leur expertise et expérience, les administrateurs du FSM sont censés assurer une gouvernance solide » déclare Velo Hervé, activiste au sein d’une ONG opérant comme «observatoire de la vie publique ». « Pétris de talents, ces administrateurs le sont tous ! » clame haut et fort ce jeune militant, en décrivant le cursus des membres du conseil d’administration du FSM.

Tsiresy Rasolondraibe, ancien directeur général par intérim, est titulaire d’un MBA en Finance d’une université américaine. Razafimanjato est consultant en marchés publics et en contentieux du travail. Ces deux brillants cadres ont été nommés au titre de la Présidence de la République dans le conseil d’administration du FSM. Narcisse Kalo, nommé sur le quota de la Primature, est diplômé en économie et gestion d’entreprise. Andry Velomiadana Bearison Ramanampanoharana est un inspecteur d’État et José Rivoniaina Razafindrakoto, un magistrat ; ces deux éminents membres du « grand corps de l’État » ont été proposés par le ministère de l’Économie et des Finances. Représentants du secteur privé, Mialy Andrianina Ranaivoson, est une « experte en finance », tandis que Francis Rabarijohn est diplômé des universités françaises. Nonobstant leur prestigieux background, ces cadres dirigeants du FSM ont bénéficié d’un renforcement des capacités au moment de leur prise de fonction. Un atelier a été en effet organisé pour ce faire par la Facilité africaine en soutien juridique (ALSF), en collaboration avec les cabinets d’avocats Baker McKenzie LLP et HK Jurifisc et le cabinet de conseil financier Ankura, « en vue de doter ces administrateurs des outils essentiels à une gestion efficace des fonds souverains ».

Peut-on alors concevoir que ces cadres hautement qualifiés aient pu se mettre aussi facilement à la merci du pouvoir politique et accepter d’endosser une gestion aussi désastreuse ? « C’est tout le drame de l’intellectuel malgache, enclin à céder trop vite aux compromissions », constate Velo Hervé. Et amer, il conclut : Dans un communiqué rendu public le 30 mars 2026, le collectif de citoyens auquel j’appartiens a déclaré qu’au-delà du détournement de fonds publics, les résultats de l’audit de la Cour des comptes illustrent un « génocide moral et éthique du peuple malgache ». Et le pire est à venir, renchérit-il, car la junte militaire semble actuellement s’écarter du chemin tracé par les manifestations de septembre 2025 en se pliant au diktat des affairistes…