Au-delà de son terrible bilan de plus de 150 000 morts et de 12 millions de personnes déplacées, l’analyse de la guerre qui fait rage au Soudan depuis trois ans ne peut pas être réduite à la rivalité de deux chefs de guerre. Dans l’ombre, des États s’activent, pour le contrôle du commerce de l’or.
Par Roula Merhej
Pas de vainqueur mais d’innombrables victimes
Depuis avril 2023, le Soudan s’enfonce dans une guerre civile dont l’ampleur dépasse les rivalités internes. Derrière l’affrontement entre deux généraux, Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Daglo dit « Hemedti », se joue une bataille pour le contrôle d’une ressource devenue centrale : l’or. Les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR), anciennes alliée lors du coup d’État de 2021, se sont retournées l’une contre l’autre dans un contexte de transition politique avortée. Ce qui aurait pu rester une lutte pour le contrôle de l’État s’est transformé en une guerre totale.
Le conflit entre dans sa quatrième année sans victoire décisive. L’armée soudanaise a repris Khartoum en mars 2025, mais en octobre 2025 les FSR ont pris el-Fasher, dernière grande ville gouvernementale au Darfour, après un siège de dix-huit mois, à la faveur d’atrocités d’une dimension génocidaire. Les combats se concentrent aujourd’hui dans le Kordofan. Le Soudan concentre plus de personnes en situation de famine que le reste du monde réuni.
Contrôle de l’or
Réduire cette guerre à une rivalité personnelle serait une erreur. Elle s’inscrit dans une logique économique précise. Depuis une dizaine d’années, l’or est devenu la principale richesse du Soudan. Il est exploité dans des conditions artisanales, notamment au Darfour, en dehors de tout contrôle étatique. Les FSR ont pris le contrôle de plusieurs sites aurifères, construisant un système parallèle de financement qui leur permet d’échapper à toute dépendance institutionnelle. L’or extrait est taxé, confisqué ou directement exploité par les réseaux liés à Hemedti, puis exporté via des circuits informels. En juillet 2025, les FSR ont annoncé la création d’un gouvernement parallèle basé au Darfour, accentuant la fragmentation d’un État déjà désagrégé.
Ce système reposait jusqu’à récemment sur une destination quasi-exclusive : les Émirats arabes unis. Les données de la Banque centrale du Soudan montrent que les Émirats importaient environ 90 % des exportations officielles d’or au premier semestre 2025. Mais, accusant les émirats d’armer son ennemi, le gouvernement soudanais a officiellement rompu ses relations diplomatiques avec Abou Dhabi en mai suivant. La conséquence a été immédiate : les exportations d’or vers les Émirats ont chuté, de 22,2 tonnes en 2024 à 8,2 tonnes
en 2025. Khartoum a diversifié ses débouchés vers l’Égypte, Oman et le Qatar, mais cette orientation reste fragile et incomplète.
Mercenaires colombiens et trafic d’or
La rupture ne signifie pas que les Émirats se sont retirés du conflit. Une enquête du Conflict Insights Group, rendue publique par la BBC, a documenté pour la première fois un lien direct entre Abou Dhabi et les FSR, en retraçant les mouvements de plus de 50 mercenaires colombiens déployés au Soudan entre avril 2025 et janvier 2026 et recrutés par une société émiratie liée, selon le CIG, à des cercles proches du gouvernement d’Abou Dhabi. Ces mercenaires opéraient comme pilotes de drones et artilleurs et ont contribué directement à des opérations meurtrières contre des civils, dans le contexte d’une guerre de drones alimentée par des équipements essentiellement chinois acheminés via les Émirats.
En 2024, les Émirats ont importé 29 tonnes d’or directement du Soudan, auxquelles s’ajoutent les quantités transitant par des pays voisins : 27 tonnes via l’Égypte, 18 via le Tchad, 9 via la Libye. Une investigation de The Sentry a établi un lien entre des sociétés basées à Dubaï et le blanchiment illicite d’or du Soudan pour le compte de financiers des FSR. La chaîne s’étend jusqu’en Europe : entre janvier et septembre 2025, la Suisse a importé 316 tonnes d’or en provenance des Émirats, soit plus du double des volumes annuels habituels, dans une
transparence très insuffisante sur l’origine réelle de ces métaux.
La crise du détroit d’Ormuz en prime
La crise du détroit d’Ormuz, consécutive aux frappes américano-israéliennes sur l’Iran, a aggravé l’instabilité. Les représailles iraniennes ont perturbé les infrastructures de Dubaï, affectant la connectivité du hub aurifère émirati. Surtout, elles ont désorganisé les marchés alternatifs que Khartoum cherchait à activer depuis la rupture diplomatique de mai 2025 : le Qatar est en plein chaos économique, l’Égypte et Oman sont fragilisés.
La crise fait s’envoler les prix de l’or sur les marchés mondiaux et aboutit à ce paradoxe : l’or soudanais vaut désormais davantage à la tonne, ce qui profite aux deux belligérants, quelle que soit la destination des exports.
Dans ce contexte, la guerre tend à s’auto-entretenir. Tant que l’extraction aurifère se poursuit et que des débouchés existent, même perturbés, les acteurs du conflit disposent des ressources pour continuer à se battre. Les efforts du « Quad » – qui réunit États-Unis, Émirats, Arabie saoudite et Égypte – ont échoué. L’or agit davantage comme un accélérateur que comme une cause première : il transforme une crise politique en guerre prolongée, en lui donnant les moyens de durer.
Un modèle de prédation continental
Le cas soudanais ne saurait être réduit à une singularité africaine. Il est la manifestation la plus documentée d’un modèle de prédation qui se réplique à travers le continent. Au Mali, l’Africa Corps, successeur du groupe Wagner depuis 2025 et directement contrôlé par Moscou, perpétue une logique d’extraction militarisée des ressources en s’appuyant sur des sociétés minières russes comme levier économique. En République centrafricaine, où le lien entre ressources et financement paramilitaire russe est le mieux connu, les mêmes circuits articulent extraction minière, présence militaire et opacité des flux.
Dans l’est du Congo, le coltan et les terres rares alimentent des groupes armés dont la longévité obéit à une logique purement économique. Ce qui relie ces conflits n’est pas la géographie, ni l’ethnicité, ni l’idéologie : c’est la structure. Une ressource à haute valeur marchande, une milice pour en sécuriser l’accès, un intermédiaire régional pour blanchir les flux et un marché international assez opaque pour absorber le produit sans poser de questions. La guerre, pour ceux qui la financent, est une industrie rentable.
Une traçabilité impossible ?
L’expérience du Processus de Kimberley, mis en place en 2003 pour enrayer le commerce des diamants de conflits, illustre à la fois ce qu’une volonté politique internationale peut accomplir et ses limites. Les « blood diamonds » (diamants du sang) représentaient environ 15 % de la production mondiale dans les années 1990 et moins de 1 % aujourd’hui. Mais ce résultat partiel repose sur une propriété physique unique du diamant : sa traçabilité. L’or, semble-t-il, est, lui, fongible. Il se fond, s’allie, se mélange, et son origine disparaît à chaque étape du raffinage. Aucun équivalent crédible du Processus de Kimberley n’existe pour l’or, et les experts estiment que ce modèle ne saurait être simplement transposé. Le cadre de diligence raisonnable proposé par l’OCDE reste volontaire, sans sanction réelle. Tant que cette lacune juridique persistera, la responsabilité des États importateurs, à commencer par les États européens, restera aussi commode à esquiver que l’origine d’un lingot fondu à Dubaï.
La situation soudanaise révèle, enfin, une réalité plus large. Dans un monde où les ressources circulent rapidement et où les marchés absorbent des flux issus de zones de conflit, les guerres locales ne sont jamais totalement locales. La rupture diplomatique entre Khartoum et Abou Dhabi a perturbé les circuits habituels sans mettre fin à l’économie de guerre. La crise du détroit d’Ormuz a ajouté de l’instabilité sans venir à bout de la logique profonde. Tant que ces chaînes resteront reconstituables, toute solution politique restera fragile. Au Soudan, l’or n’est pas seulement au cœur de la guerre. Il est l’une des conditions de sa possibilité.

