Téléchargez nos applis
Disponible sur Google Play
Accueil Décryptages Au Burkina, des crimes contre l’humanité tous azimuts

Au Burkina, des crimes contre l’humanité tous azimuts

Une femme suppliant des combattants du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans de ne pas emmener son mari, village de Tiao, Boucle du Mouhoun. Le, 5 avril 2025, le GSIM a tué au moins 70 hommes du village accusé de collaborer avec l’armée (Illustration John Holmes pour HRW).

Human Rights Watch a publié jeudi un rapport selon lequel tous les belligérants du Burkina Faso se rendent coupables de crimes contre l’humanité sous la forme, côté gouvernemental, d’un « nettoyage ethnique des communautés peules ».

Au total, plus de 1800 civils ont été tués et des milliers déplacés, depuis 2023, par l’armée burkinabè et sa milice des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), ainsi que par Ansaroul Islam, la filiale locale d’Al Qaida, estime Human Rights Watch.

«La junte commet elle-même des abus atroces, ne prend aucune mesure pour traduire en justice les responsables de tous les camps et limite la diffusion d’informations afin de dissimuler les souffrances des civils pris dans les violences», affirme l’organisation de défense des droits de l’homme basée aux États-Unis. Le rapport de 316 pages, intitulé « « Personne ne pourra s’échapper” : Crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par tous les camps au Burkina Faso », examine 57 incidents impliquant les forces militaires burkinabè et leurs supplétifs VDP ainsi qu’Ansaroul Islam. 

Hameaux brûlés entre Koulangou et Ibal, région du Sahel, 30 janvier 2025, sur le parcours d’un convoi militaire.

« L’ampleur des atrocités commises au Burkina Faso est stupéfiante, tout comme le manque d’attention mondiale portée à cette crise », a déclaré Philippe Bolopion, directeur exécutif de Human Rights Watch. 

450 témoins et une enquête faisant appel à l’IA 

Human Rights Watch a interviewé plus de 450 personnes au Burkina Faso, au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Mali sur les violations graves commises entre janvier 2023 et août 2025. Les chercheurs ont également effectué des analyses approfondies de sources ouvertes, examinant des images satellites, des milliers d’heures d’enregistrements audiovisuels et des documents officiels pour vérifier les incidents et identifier les commandants de tous les camps.

Sous le président Ibrahim Traoré, la junte a mis en place une vaste répression contre l’opposition politique, la dissidence pacifique et les médias indépendants, engendrant une atmosphère de terreur et limitant fortement la circulation des informations sur le conflit et son bilan.

En 2016, le GSIM et d’autres groupes armés islamistes ont lancé une insurrection contre les gouvernements successifs au Burkina Faso dans le cadre d’une offensive plus large dans la région du Sahel en Afrique. Le GSIM a tué des civils et pillé des biens, ce qui a conduit la junte à mener des campagnes de contre-insurrection violentes. Les meurtres et autres abus graves contre les civils, appartenant souvent à des communautés accusées de soutenir le camp adverse, sont devenus une tactique clé de la junte ainsi que du GSIM.

« Soumettre et punir » des communautés entières


L’armée et les milices ont ciblé les communautés peules en raison de leur soutien présumé aux groupes armés islamistes, conduisant au nettoyage ethnique de communautés entières. C’est ainsi qu’en novembre 2023, des milices alliées au gouvernement ont tué 13 civils peuls, dont 6 femmes et 4 enfants, dans le village occidental de Bassé. « Tous les cadavres, sauf celui de mon fils, étaient regroupés dans la cour, les yeux bandés avec leurs vêtements déchirés et les mains liées derrière le dos… criblés de balles », a décrit un homme âgé de 41 ans. « Mon fils… était allongé sur le ventre. Il a été tué d’une balle dans la nuque. »

Le GSIM a recouru à des menaces et des violences généralisées pour soumettre et punir les communautés dans sa tentative d’imposer un contrôle territorial sur les zones rurales. Dans ce contexte, le 24 août 2024, il a tué au moins 133 civils, dont des dizaines d’enfants, à Barsalogho dans le centre du pays, accusant la communauté entière de soutenir les VDP. « [Les combattants du GSIM] ont tiré en continu, comme s’ils avaient des quantités de munitions », a raconté un homme de 39 ans. « Les gens tombaient comme des mouches. Ils sont venus nous exterminer. Ils n’ont épargné personne. » Cinq membres de sa famille ont été tués au cours de l’attaque.

Pour Human Rights Watch, toutes les parties sont responsables des crimes de guerre suivants : homicide volontaire, attaques contre des civils et des biens de caractère civil, pillage et saccage, et déplacement forcé, d’après les constatations de Human Rights Watch. Ils ont également commis des meurtres et des déplacements forcés dans le cadre d’attaques contre une population civile, ce qui constitue des crimes contre l’humanité.

Impunité « quasi totale »

Le président Ibrahim Traoré, commandant suprême des forces armées, et six hauts commandants militaires burkinabè pourraient être tenus pour responsables de graves violations au titre de la responsabilité de commandement et devraient faire l’objet d’une enquête. Iyad Ag Ghaly, le dirigeant suprême du GSIM qui est recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour des crimes présumés au Mali en 2012-2013, et quatre commandants du GSIM pourraient être tenus pour responsables des abus commis par le GSIM au Burkina Faso au titre de la responsabilité de commandement et devraient également faire l’objet d’une enquête.

Les membres de toutes les parties belligérantes dans le pays jouissent d’une impunité quasi totale. Les victimes et leurs familles ont indiqué qu’elles n’avaient pas confiance dans les institutions judiciaires nationales ou qu’elles n’y avaient pas accès. Les représentants du gouvernement ont nié ou minimisé les allégations d’abus, en particulier ceux commis par les forces militaires et les milices, et n’ont pas mené d’enquêtes crédibles.