Daech et Boko Haram, deux champions sur l’échelle de l’horreur

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Au morbide classement mondial du terrorisme, deux groupes sortent du lot, totalisant à eux deux 53% des meurtres commis en 2014. Daech et Boko Haram. Comparatif.

Les zones d’implantations

« Rien ne se crée, tout se transforme », selon le Français Lavoisier. De même, Daech et Boko Haram ne sont pas nés spontanément, surgissant des décombres de failed states, Etats défaillants comme le Nigeria, ou des nations détruites par des attaques extérieures occidentales comme dans le cas de l’Irak et de la Syrie. D’autre part, ces deux organisations sont nées sur des zones pétrolières sous influence américaine, le Nigeria, premier producteur de pétrole brut africain, et l’Irak, 4ème plus grande réserve au monde. Ces zones sont traversées également par des projets de gazoducs et d’oléoducs destinés à alimenter d’autres pays en énergie, projets qui se négocient à coups de millions de dollars, d’armes lourdes et de guerres de positions. Enfin, les deux organisations sont ouvertement transnationales, rejetant les frontières issues de la décolonisation, reprenant un découpage territorial de l’âge d’or musulman des débuts du premier millénaire, avec des wilayas (provinces) s’étendant sur plusieurs pays. Pendant que Daech créait la wilaya de l’Euphrate, longeant le fleuve à cheval sur la Syrie et l’Irak, Boko Haram changeait de nom depuis son allégeance à Daech en mars 2015, se proclamant Wilayat soudan el gharbi, la province de l’Ouest-Soudan, dénomination tirée des premiers temps du califat islamique au 8ème siècle.

Origines et idéologie

Le wahhabisme est à la base des deux groupes, avec l’Arabie Saoudite à la source de ce qui est considéré comme une vulgaire secte dans les écoles de jurisprudence musulmane et non pas une doctrine. Le Royaume saoudien et d’autres pays du Golfe financent en Afrique, au Moyen-Orient, et en Occident des associations caritatives, culturelles et religieuses, qui prêchent le rigorisme salafiste et une application stricte de la charia. C’est-à-dire au-delà des clichés de lapidation-décapitation-amputation, le refus des élections ainsi qu’une totale ouverture des marchés et la libre circulation des capitaux et marchandises, un libéralisme sauvage sans frontières qui a au début intéressé les multinationales, lobbies marchands et pays capitalistes.

Avec comme mode d’évolution propres aux deux groupes Daech et Boko Haram, des dissensions permanentes au sein du groupe pour créer de nouvelles organisations encore plus radicales. Pour Daech, tout le monde le sait, il s’agit d’une métastase d’Al Qaida, une organisation qui a reçu le soutien de la CIA pour lutter contre les Soviétiques. Pour Boko Haram, l’origine est plus lointaine. Les spécialistes s’accordent à dire qu’il dérive d’un ancien groupe fondamentaliste nigérian, la mouvance Maitatsine de Muhammad Murwa dans les années 1970, rigoristes qui ne s’attaquaient qu’aux militaires et policiers. Le leader tué, il est remplacé par Mohamed Yusuf dans les années 2000, guide spirituel qui affirmait que la Terre est plate, tué lui aussi, ce qui a conduit à la radicalisation du mouvement aux prises avec l’armée nigériane pour instaurer dans le Nord du pays à majorité musulmane, un état intégriste. Devenu un véritable mouvement insurrectionnel, Boko Haram a versé dès les années 2010 dans l’assassinat de civils, Chrétiens, Animistes mais aussi Musulmans accusés de manquer de ferveur religieuse.

Même si depuis quelques années, c’est plus un repaire de criminels en tous genres qu’une secte religieuse, comme le montre une vidéo sur youtube d’un chef local de Boko Haram capturé par l’armée nigériane qui procède à son interrogatoire et lui demande s’il sait prier et lire des versets du Coran. Coincé, le prisonnier fait signe que non. Une anecdote révélatrice du niveau de foi de ces combattants, comme cette autre anecdote où un terroriste capturé vivant demande à ce qu’on le tue à midi, afin qu’il puisse déjeuner aux côtés du Prophète, ne sachant pas que dans l’islam, seuls les pieux d’une très haute mystique ont le privilège de côtoyer le Prophète au paradis. Les militaires, rieurs, lui ont répondu : « on va te tuer vers 14 heures, comme ça tu pourras faire la vaisselle. »

D’une façon générale, les deux organisations sont opposées à la modernité et à l’Occident mais si le Daech prône le djihad universel, Boko Haram est plus local, demandant l’application de la charia mais uniquement au Nigeria, contrairement à une dissidence du mouvement, les Ansaru, qui prêchent le combat global. Point commun entre Daech et Boko Haram, le culte du chef et l’endoctrinement permanent, avec une spécificité africaine pour le second, le recours à la magie, ce que ne permet pas l’idéologie wahhabite et le Daech, pour qui toute forme de sorcellerie est condamnable, à mort évidemment.

Les deux chefs des deux organisations sont pour le reste très proches. Quadragénaires sans instruction, Abou Bakr Al Baghdadi (de Baghdad, sa ville d’adoption) et Aboubakar Shekau (de Shekau, son village d’origine) tirent leur prénoms d’emprunt de Abou Bakr Essediq, le premier calife de l’islam en l’an 632, dont ce n’est d’ailleurs pas le vrai nom. La tête de Shekau est mise à prix par les Etats-Unis à 7 millions de dollars, 300.000 dollars étant offerts par le Nigeria « pour toute information conduisant à son arrestation ». Moins cher néanmoins qu’Abou Bakr Al Baghdadi, dont la tête est mise à prix 10 millions de dollars. Mais il est vrai que ce dernier a été emprisonné par les Américains en 2004 puis libéré, « ne constituant pas une menace » selon eux.

Ethnies et effectifs

Daech est essentiellement composé d’Irakiens sunnites, descendants de Sumériens, Babyloniens et Akkadiens christianisés puis islamisés, radicalisés une première fois lors de l’invasion américaine, puis une deuxième fois lors la prise de l’Irak par les Chiites, majoritaires dans le pays, sous la bienveillance des forces américaines. On trouve d’ailleurs dans le cœur de la direction de Daech, des officiers militaires irakiens du temps de Saddam et qui n’ont que peu de croyances religieuses ou d’affiliations à l’islam radical.

Ce n’est pas le cas pour Boko Haram, constitué essentiellement de Kanouris musulmans et rigoristes du Nord-Est nigérian (ils sont 300.000 dans le pays), répartis aussi au Niger, près du lac Tchad et au Cameroun, formant une communauté de près de 2 millions d’individus, redoutables guerriers ancestraux qui ont été en tête de la résistance lors de l’arrivée des colons européens sur le continent noir.

Pour les effectifs, la CIA estime que Daech compte entre 20.000 et 30.000 combattants, bien que d’autres sources affirment qu’ils seraient environ 200.000, occupant un territoire aussi vase que l’Angleterre entre la Syrie et l’Irak. Même approximation chez Boko Haram, qui est crédité par les organismes internationaux de 5000 à 20.000 combattants, sur une population du Nigeria, qui elle est précise, de 160 millions de personnes.

C’est d’ailleurs ce qui inquiète tout le monde, pour Daech et Boko Haram, le potentiel de recrutement est relativement important dans ces régions où les états centraux ne subviennent pas aux besoins des populations qui se sentent marginalisées et donc la proie des organisations djihadistes. D’autant qu’il y a de l’argent à clé, les salaires des deux organisations variant entre 200 et 500 dollars par mois et par combattant, les deux groupes terroristes commerçant et facturant évidemment tout en dollars, en Afrique centrale ou en Moyen-Orient, en bons capitalistes.

Ennemis et amis

En Irak et en Syrie, ce sont les deux armées légales des deux pays qui sont en première ligne dans la guerre contre Daech, auxquelles il faut y ajouter en supplétifs les Kurdes, l’Iran, le Hezbollah libanais et bien sûr la Russie, entrée en jeu pour booster la molle coalition internationale. Pour Boko Haram, outre l’armée nigériane, ce sont les alliés tchadien, nigérien et camerounais qui se battent contre l’organisation terroriste. Mais si pour Boko Haram, il s’agit de se battre contre tous les ennemis, y compris Musulmans avec l’aide d’AQMI (filiale d’Al Qaïda, d’origine algérienne), la stratégie de Daesh reste illisible.

Au début, allié objectivement aux forces de l’OTAN et les pays du Golfe pour renverser Bachar Al Assad et s’emparer de la Syrie, il s’est rapidement retourné contre eux, jurant même de reconquérir La Mecque, ce qui a fait construire aux Saoudiens un gigantesque mur de séparation pour se protéger. A la question des alliances et du pourquoi Daech n’attaque-t-il pas Israël tout en s’attaquant aux Chrétiens syriens et irakiens, le chef Abou Bakr Al Baghdadi a répondu : « Dieu ne nous a jamais ordonné d’attaquer Israël. » Ce qui laisse planer quelques doutes sur les véritables objectifs de Daech, pendant que des journalistes israéliens et turcs continuent d’affirmer que des combattants du Daech sont soignés dans ces deux pays.

Armes et munitions

Aussi violents l’un que l’autre, les deux groupes sont pourtant inégaux. Daesh, qualifié par les experts de plus puissante organisation militaire non étatique au monde, est lourdement armé et possède, en dehors de l’aviation, toute la panoplie d’une armée régulière. Fusils d’assaut comme le fameux M-16 américain et l’AK-47 (Kalachnikov), chars et blindés américains M1 Abrams (plus d’une centaine), systèmes de défense antiaériens Sol-Air À Très Courte Portée (SATCP) de type Hawk, roquettes antichars TOW-2 (américains), missiles portables 681 Stinger et selon Moscou, des complexe de missiles sol-air OSA –AKM de fabrication russe, volés à l’armée syrienne et qui aurait servi à abattre l’avion de ligne russe dans le Sinaï selon Daech. L’organisation possède par ailleurs des stocks d’armes chimiques (du gaz de chlore) et 250.000 munitions chimiques saisies en juin 2014 dans le complexe chimique irakien d’Al-Muthana, des milliers de véhicules 4×4 Toyota « Land Cruiser » et « Hilux », des kamikazes prêts à tout et même des armes bactériologiques. L’ex commandant en chef de la Royal Air force britannique, l’Amiral Chris Rayan, avait averti que Daech pourrait provoquer une épidémie de peste.

Pour le reste, on trouve de tout, armes achetées légalement par l’Arabie Saoudite ou le Qatar et qui se retrouvent aux mains de Daech, mais aussi des munitions fabriquées en Irak, Iran et au Soudan. Et surtout, des stocks saisis directement de l’armée irakienne. Selon des rapports d’Amnesty International, en juin 2014 lors de la prise de Mossoul, Daesh a récupéré des armes et munitions abandonnées par l’armée, de quoi équiper 20.000 djihadistes. Deux mois plus tard, lors de la prise de l’aéroport de Raqqa, en Syrie, Daesh aurait récupéré des avions de combat, des hélicoptères et des tanks. Selon l’organisme Conflict Armament Research, les armes proviennent de 21 pays, parmi lesquels la France et l’Angleterre, la Belgique, plus récemment l’Ukraine et on a même retrouvé un fusil d’assaut CQ de fabrication chinoise, copie du M16 américain.

Des armes qui transitent par la Turquie ou la Jordanie, livrés par avions aux rebelles syriens par les Américains et qui ont fini dans les tiroirs de Daesh, comme l’a reconnu en octobre dernier le Pentagone, confirmant que « l’armée irakienne avait découvert un vaste entrepôt appartenant à Daesh et contenant un grand nombre de munitions américaines. » Des armes « disparues l’année dernière » selon le porte-parole US.

Pour Boko Haram, en dehors de l’apparition de femmes kamikazes dans ses rangs, la situation est plus compliquée. Peu d’armes, une partie provenant des stocks libyens récupérés dans ce pays après la destruction du pays par les armées de l’OTAN, armes soviétiques et chinoises datant de la guerre froide pour la plupart, ainsi que des armes artisanales et des munitions industrielles fabriquées au Mali. Auxquelles on peut ajouter des grenades françaises de type « EC » et « bombe-cargo » de type « BLG 66 », couramment appelées « Belouga.» En mars dernier, Hassan Sylla Ben Bakari, le ministre de la communication du Tchad, un pays frontalier en première ligne dans la guerre contre Boko Haram, a indiqué qu’autour de « 40% des armes saisies par les forces armées du Tchad aux combattants de Boko Haram sont de fabrication française ». Prudent, Hassan Sylla Ben Bakari a précisé qu’il ne désignait pas la France comme un fournisseur d’armes de Boko Haram mais simplement vouloir lancer un avertissement afin que Paris contrôle mieux les circuits d’armement. Ce qui a fait dire à un autre ministre de la communication, le Camerounais Issa Tchiroma, pour expliquer l’origine des armes, « qu’aucun pays africain ne fabrique des armes ».

Le président nigérian Muhammadu Buhari a par ailleurs rappelé récemment que « les Etats-Unis ont refusé de vendre des armes au Nigeria, en invoquant des violations des droits de l’homme par ce pays confronté aux exactions de Boko Haram depuis six ans », comme si les autres clients de l’industrie de l’armement américain étaient des champions de la démocratie. De fait, le président a demandé à son ministre de la Défense de travailler à la mise en place d’une modeste industrie de fabrication d’armes, ce qui donne du répit à Boko Haram, connaissant la lenteur des projets au Nigeria. Bref, les deux groupes, en fonction de leurs finances et de leurs soutiens, achètent de l’armement sur le marché, le légal, qui brasse quelques 400 milliards de dollars par an (10.000 dollars en armes sont vendus à chaque seconde dans le monde), et le noir, estimé à 100 milliards de dollars annuellement. Avec ce qui n’est pas un paradoxe, les 5 plus gros exportateurs d’armes au monde sont les 5 membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU. Auxquels il faut ajouter l’Allemagne, désarmée en 1945 mais qui a fait beaucoup de progrès depuis.

Argent et financement

Le magazine Forbes Israël a publié en novembre dernier la liste des 10 organisations terroristes les plus riches. Ce n’est qu’un classement approximatif et le magazine a évidemment placé l’ennemi juré d’Israël, le Hamas palestinien, en deuxième position. Mais en tête, on retrouve Daesh avec 2 milliards de dollars, une fortune qu’il est difficile d’évaluer, calculée sur le nombre de barils de pétrole vendus via la Turquie au prix de 10-20 dollars. D’autres sources annoncent 4 milliards de dollars, l’organisation Etat Islamique ayant même prévu de frapper sa propre monnaie d’ici quelques temps. Mais 2 ou 4 milliards, c’est néanmoins un pactole qui devrait se réduire depuis les frappes russes contre les installations pétrolières et les convois de transport d’or noir, principale source de financement du groupe terroriste.

Quand à Boko Haram, il est classé seulement 10ème dans ce tableau. En effet, si Daech s’autofinance largement à travers la vente de pétrole, le prélèvement de taxes et même la vente de passeports syriens entre 200 et 400 dollars (provenant de la ville syrienne de Deir ez-Zor, prise par Daesh, dans laquelle se trouvait une imprimerie avec un grand nombre de passeports en blanc), c’est plus compliqué pour Boko Haram, vivant de contrebande et de quelques donations de riches hommes d’affaires et commerçants Kanouris du Nord. La secte a même été obligée d’attaquer des banques et de vendre des otages pour subvenir à ses besoins. Autre grand inconvénient pour Boko Haram, cantonné au Nord Est du Nigéria, le groupe ne peut accéder aux zones pétrolifères du delta du Niger, contrôlées par des pirates d’autres ethnies particulièrement violentes, mais chrétiennes.

Victimes

Même si les cibles sont les mêmes, de par ses alliances ambiguës, son armement et sa fortune, Daech est beaucoup plus dangereux que Boko Haram, d’autant qu’il est au centre d’intérêts géostratégiques incluant les grandes puissances du monde. Mais Boko Haram, loin des feux de l’actualité, n’est pas sous le coup d’une large intervention internationale et peut rapidement s’étendre à d’autres pays de la région, faisant basculer une partie de l’Afrique. S’ils n’ont pas les mêmes moyens et soutiens, Daech aura tué 9929 personnes et Boko Haram 6644 en 2014 selon le Global Terrorism Index, respectivement en première et deuxième position mondiale, avec une augmentation spectaculaire du Daech de 55% par rapport à 2013, année où Boko Haram était en première position du classement. On pourrait additionner le nombre de victimes, Boko Haram a prêté allégeance à Daech en mars 2015, créant une ligne continue qui va du Nigeria à l’Irak en passant successivement par le Tchad, le Soudan, le Sud de l’Egypte, l’Arabie Saoudite par un simple bras de mer rouge, l’Irak et la Syrie, jusqu’au fief de Daech. A quand une véritable coalition contre Boko Haram ?

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