Côte d’Ivoire: l’amnistie comme tactique politique

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Libération des prisonniers politiques : le président Ouattara prépare-t-il la prochaine présidentielle ?

Une chronique par Loup Viallet

Sept ans après la fin d’une crise post-électorale qui a profondément divisé et meurtri la Côte d’Ivoire, le président Alassane Ouattara a annoncé le 6 août dernier une amnistie d’environ 700 prisonniers politiques emprisonnés par son pouvoir pendant cette période de grandes violences.

Parmi ceux-ci, la célèbre Simone Gbagbo, ex-Première dame de Côte d’Ivoire et cadre historique du FPI, parti qui fut à la tête de l’Etat au temps de Laurent Gbagbo, rival du Rassemblement des Républicains (RDR) et du RHDP, les formations et coalitions politiques du président en exercice. Mais aussi Kamagaté Souleuymane dit « Soûl To Soûl », l’homme qui avait été accusé de « complot contre l’Etat » après une découverte d’une cachette d’armes à son domicile de Bouaké ; l’ »Indomptable » directeur du protocole du Président de l’Assemblée Nationale (PAN) Guillaume Soro, est désormais en liberté. Son chef, le PAN, est à la fois un allié du régime Ouattara mais aussi un concurrent du président en exercice qu’il critique fréquemment et auquel il semble se préparer à succéder un jour, retrouve donc un lieutenant grâce à cette amnistie, et par la même occasion voit son image publique revalorisée : un membre de son entourage est blanchi, c’est une épine judiciaire en moins pour avancer.

Ce geste fait intensément parler dans les familles ivoiriennes, et discourir tous les observateurs : beaucoup saluent un symbole de clémence, certains trouvent la mesure incomplète sans qu’elle soit suivie par une action du chef de l’Etat pour la libération de Laurent Gbagbo de la Cour Pénale Internationale, d’autres encore reprochent à leur candidat une prise de risque avantageuse pour les oppositions. Que signifie cette amnistie, un beau geste de réconciliation désintéressé ? Et si c’est une tactique, pourquoi le président Ouattara renforcerait-t-il les rangs de ses rivaux d’autant de généraux, lieutenants et militants ?

Après avoir évoqué en juillet dernier «le transfert du pouvoir à une nouvelle génération» aux présidentielles de 2020, notamment sous les pressions conjointes du PAN Guillaume Soro et de son ancien allié Henri Konan Bédié, le président Ouattara réaménage l’échiquier politique ivoirien en fonction de cette échéance, dont beaucoup redoutent déjà qu’elle fasse le lit d’événements susceptibles de rompre ou d’abîmer la paix civile en Côte d’Ivoire. Doublant de vitesse G. Soro et ses demandes de pardon au peuple ivoirien sur le terrain de la réconciliation, l’amnistie de Ouattara lui permet de se montrer en rassembleur, au-dessus des querelles du marigot politique où les alliances se cherchent et dont les esprits s’échauffent en vue des prochaines échéances électorales.

Mais surtout, cette libération permet au président ivoirien de prendre ses adversaires de court en captant la sympathie d’une partie de leurs électeurs par la grâce de sa décision, tout en bousculant les rapports de force entre eux, en ressuscitant de fortes personnalités telles que Simone Gbagbo. Il semble que le président Ouattara ait choisi de créer plus d’opposants pour mieux diviser ses oppositions ; de reprendre la main en choisissant ses adversaires, en somme. Ici la réconciliation semble être un prétexte efficace pour donner du fil à retordre aux stratèges du président du PDCI et ancien chef d’Etat H. K. Bédié, aux équipes du PAN Guillaume Soro, ainsi qu’à des dirigeants du FPI tels Pascal Affi N’Guessan. Une inflation des oppositions complique le jeu des alliances entre eux, et pourrait provoquer la multiplication des candidatures à la magistrature suprême en 2020. Une aubaine, si le président sortant avait en tête de se représenter…

L’idée d’une nouvelle crise post-électorale, le spectre de la possibilité d’une nouvelle guerre civile, est une source d’inquiétude pour beaucoup d’Ivoiriens. Mais les temps ont changé, et un nouveau duel entre Gbagbo (Simone) / Ouattara semble très peu probable, car, dans les esprits, il signifie un retour à la violence et à la partition du pays. Dans tous les cas, cette amnistie a pour effet de réaffirmer le président en exercice comme pôle central de la politique ivoirienne, autour duquel s’articulent toutes les stratégies et toutes les ambitions.

Cette amnistie intervient donc comme le moyen de retarder la bataille pour sa succession en modifiant les rapports de force entre ses opposants qui cherchent à s’organiser pour conquérir les électeurs en 2020. « Diviser pour mieux régner » dit un vieil adage politique. On verra rapidement si cette tactique suffit à compliquer le « transfert du pouvoir à une nouvelle génération » que le président Ouattara a récemment annoncé, et à lui simplifier le chemin vers un troisième mandat à la tête du pays.

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