Coronavirus France (7), le confinement reste un leurre en banlieue

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Dans un reportage fort instructif sur la ville de Saint Denis dans le 93, le journal suisse « le Temps », Richard Werly montre à quel point le confinement reste illusoire dans beaucoup de banlieues

Les deux vigiles qui gardent l’entrée du principal bureau de poste de Saint-Denis sont découragés. Costaud, Pierre tente d’imposer un mètre de distance entre les clients. Impossible. La queue traverse la rue. Des grappes d’hommes discutent. La rue de la République, artère principale du centre de Saint-Denis, affiche pourtant une litanie de devantures fermées. La place de la Mairie, qui est aussi celle de la Basilique des rois de France, est en revanche quasi déserte. Mais à la hauteur de la Poste, rien ne va plus.

«Une fable de Blancs»

A l’intérieur d’un bar-tabac, huit gaillards discutent et demandent un café que, devant nous, le patron n’ose pas servir. Catherine, vendeuse dans la pharmacie voisine, râle derrière son masque de couleur bleue. Juste avant, quatre clients sont arrivés ensemble et ont bloqué, en parlant bruyamment, l’entrée de son officine. Là aussi, le vigile de service est désolé. «Ils ne comprennent rien. Certains disent même que ce virus, c’est une fable de Blancs pour les obliger à déserter la rue», s’énerve le gardien. Bonne nouvelle: cette pharmacie vend du gel hydroalcoolique et de l’alcool désinfectant. Mauvaise nouvelle: les «mesures barrières» préconisées par le gouvernement français sont ignorées de la population: «Moi-même, j’ai peur explique Catherine. J’ai repris le travail ce matin. Je ne m’attendais pas à ça… »

Le centre-ville de Saint-Denis, ville populaire de 110 000 habitants, d’ordinaire bigarré et saturé par les étals ambulants, les devantures remplies de clients et les piétons, vit au ralenti comme le reste du pays. La résistance au confinement y est en revanche endémique. Ici, au pied du centre commercial Basilique, un groupe d’adolescents noirs, certains portant un masque et d’autres non, prend son temps pour discuter malgré les remontrances d’une mère de famille voilée, pressée de rentrer chez elle avec sa fille dans la poussette.

Là, devant l’entrée de l’Hôtel de la Poste, à moins de 200 mètres de la fameuse rue du Corbillon où furent traqués certains des terroristes du 13 novembre 2015, une dizaine de jeunes s’échangent des infos sur la meilleure manière de «bricoler» les attestations dérogatoires exigées par la police. «Ne mets pas de date. Ça sert à rien», dit l’un. Son voisin a découpé la sienne dans une page froissée du Parisien, qui la publie chaque jour pour ses lecteurs. Il préfère la garder vierge. Au cas où.

Masques dérobés dans les hôpitaux

Les flics, justement. Deux d’entre eux passent devant nous… en trottinette électrique. Contrôler? «Impossible, nous n’en avons pas les moyens.» Dissuader? «C’est ce qu’on essaie de faire, en visant surtout les mères et les personnes âgées.» Verbaliser et infliger les fameuses amendes à 135 euros? Silence gêné et regards qui en disent long. Le ministre de l’Intérieur français Christophe Castaner a annoncé mercredi soir 4095 contraventions. A Saint-Denis? «Ce n’est pas jouable, reconnaît l’un des policiers. Si une dispute commence, on ne pourra pas gérer et le risque de contamination deviendra encore plus grand.»

Un tramway arrive tout juste. Il débarque ses passagers, nettement plus nombreux qu’à Paris où bus et métros circulent à vide. Le port des masques, dans le wagon, est assez généralisé. A l’évidence, du matériel chirurgical. D’où viennent-ils? «L’entraide, des amis quoi», lâche Ahmed, qui dit se rendre au supermarché discount, juste à côté. La vérité: les points de vente clandestins de masques dérobés dans les hôpitaux existent. Certaines épiceries en vendent sous le manteau. Deux euros l’unité. Cinq euros pour un masque de tissu confectionné par un retoucheur, juste à côté de la mairie. La revente illicite de stupéfiants continue aussi. Les signes de tête entre piétons, acheteurs et vendeurs, suffisent pour un «deal». Comme toujours en temps de guerre, la débrouille règne en maître.

Le problème des laveries automatiques

Saint-Denis n’est pas en révolte. Ces «insoumissions» sont localisées. A preuve, d’autres quartiers ont compris le message: dans la banlieue voisine de La Courneuve, les grandes barres d’immeubles sont étrangement calmes. Personne dans les parkings au pied des tours. Des piétons solitaires. Les lieux les plus problématiques sont… les laveries automatiques, où le linge sale s’entasse avec les usagers. A côté de la Maison de quartier Romain Rolland, Gilles avoue qu’il papotait depuis une heure avec «quelques voisins».

Juste à côté, une poignée de femmes africaines doivent remballer leurs marchandises, posées sur le sol. Légumes, plats préparés dans des casseroles. Les protestations fusent à l’intention de la police, garée juste devant. Un gradé sort: «On ne va pas lâcher. Mais on sait aussi où habitent ces gens et comment ils vivent. Le confinement strict, pour eux, est juste impossible.» Une vieille dame congolaise s’interpose. Son linge tourne à la laverie. Elle s’est installée dehors, seule. «Ne cédez pas, dit-elle aux forces de l’ordre. Ils nous mettent en danger aussi. Quand même, Saint-Denis, ce n’est pas la jungle.»

Richard Werly, l’auteur de cet article, est un journaliste suisse, au service étranger du quotidien suisse Le Temps et collaborateur de Libération. C’est aussi un ancien correspondant en Asie. Le reporter couvre notamment la guerre en Irak entre 2003 et 2004. Il est auteur de Tsunami, la vérité humanitaire et de Iqbal, enfant esclave.

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