Charles Zacharie Bowao : « La situation du Congo Brazzaville est insoutenable ».

Charles Zacharie Bowao, figure phare de l’opposition congolaise dresse un diagnostic sévère du pouvoir du président Sassou: élections volées, populations massacrées ou encore économie moribonde...Entretien avec Audrey Parmentier

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De Ministre à opposant il n’y a parfois qu’un pas. Le 1er août 2015, Charles Zacharie Bowao officialise son divorce avec le régime actuel en créant un parti intitulé, Initiative pour la démocratique au Congo (IDC). L’ancien proche du président plaide pour la conservation de la constitution, menacée par un pouvoir trop gourmand. Trop tard, le texte sera remplacé le 25 octobre 2015 à l’issue d’un référendum critiqué par l’opposition.

Sans surprise, le dirigeant Sassou remporte les élections le 20 mars 2016 et entame son troisième mandat. Le sentiment de mécontentement gronde dans le pays et la guerre éclate de nouveau au Pool.Charles Zacharie Bowao était son principal opposant.

A l’âge de 59 ans, Charles Zacharie Bowao ausculte avec lucidité les maux de son pays. Cette voix dissidente critique l’inefficacité du gouvernement actuel et accuse le président d’être l’auteur d’un hold up électoral. Des mots forts pour un opposant baillonné par le pouvoir actuel. Privé de passeport et contraint de rester à Brazzaville, Charles Zacharie Bowao prend des risques pour raviver ce qu’il appelle le dialogue inclusif dans un pays morcelé.

Voici son entretien avec Mondafrique.

Mondafrique. Les éléctions sénatoriales du 31 août dernier ont largement conforté la position du Parti congolais du travail (PCT), le mouvement politique du président Denis Sassou Nguesso. Pourquoi ne pas avoir participé à ce suffrage ?

Tout d’abord, pour une raison éthique. Comment participer à ces élections alors que le département du Pool est en train d’être bombardé ? La situation du Pool s’apparente à une guerre politique. Pour moi, elle représente une atteinte à la cohésion républicaine. Que ce soient les législatives ou les sénatoriales, ce sont de fausses élections. Nous avons donc appelé au boycott qui a été très suivi. Ces élections ne sont que la suite logique du coup d’Etat.

Mondafrique. Un coup d’Etat rendu possible grâce au changement de la constitution opéré le 25 octobre 2015 contre lequel vous vous opposiez. Quelles sont les conséquences aujourd’hui de cette modification ?

Son but était de faire évoluer les institutions mais nous considérons, avec beaucoup de tristesse, qu’il n’y a aucune amélioration constitutionnelle en dehors du maintien au pouvoir du président Denis Sassou Nguesso. La nouvelle constitution a rendu possible un hold up électoral. En effet, les élements en notre possession affirment que le président a perdu les élections du 20 mars 2016. Denis Sassou Nguesso a fait confirmer par la Cour constitutionnelle des résultats qui ne correspondaient pas à la réalité. Les Congolais le savent. Le ministre de l’Intérieur a divulgué les résultats trois ou quatre jours après les élections, aux alentours de 2 h du matin. Ensuite, la Cour constitutionnelle s’est réunie, encerclée par les militaires, pour proclamer les résultats. C’était le 4 avril 2016.

Mondafrique. En quoi cette guerre est-elle organisée par le pouvoir ?

La lecture est simple. Le gouvernement en place a lancé les hostilités dans la partie sud de Brazzaville, le 4 avril, pour permettre à la Cour constitutionnelle de proclamer des faux résultats. Pendant ce temps, on en profite pour consolider les assises d’un pouvoir illégitime. La guerre du Pool est une diversion organisée par le gouvernement. Dans le département, il y a 85 000 déplacés régulièrement recensés par les Nations Unis. Nous sommes dans une situation d’urgence humanitaire.

Mondafrique. Comment évolue cette crise humanitaire après plus d’un an d’hostilité ?

Je suis fortement optimiste. La vérité finira par l’emporter et le pouvoir illégitime tombera. On a traité Frédéric Bintsamou, alias pasteur Ntumi, de rebelle et du fait que nous n’allions pas négocier avec lui. Mais le président de l’Assemblée nationale, Isidore Mvouba, a pris l’initiative de mettre en place une plateforme ouverte à toutes les forces politiques du département du Pool pour essayer de trouver une solution avec Monsieur Bintsamou. Le problème du Pool c’est le problème du Congo.

Mondafrique. Alors que le Pool s’embrase, la dette du Congo est en train de flamber et atteint 120 % du Produit intérieur brut…

Le pays est dans une situation insoutenable. Sa dette est le fruit d’une mauvaise gouvernance du pays. Depuis 2014, le pays se dirige vers l’implosion à la fois pour des raisons politiques, économiques et sociales. Les fonctionnaires restent trois mois sans salaire et les retraités vivent en moyenne huit mois sans leur pension. Le Congo ressemble aujourd’hui à une entreprise en cessation de paiement. C’est la banqueroute. Le pays a perdu ses lettres de noblesses dans le concert des nations.

Mondafrique. Des négociations avec le Fonds monétaire international sont en cours. Où en sont ces discussions ?

Le FMI a posé un certains nombre de conditions. Cependant, nous ne voyons pas comment investir dans le pays sans que les conséquences néfastes ne se manifestent au niveau des Congolais. Il faut un consensus politique autour duquel nous mettrons toutes ces questions là en perspective. Entre 2000 et 2014, le Congo a engrangé 14 000 milliards de franc CFA comme excédent budgetaire. A partir de ces excédents, un fonds pour les générations futures a été créé. Nous sommes en 2017 et ce fonds n’existe plus. Qu’est ce qu’on a fait de ces 14 000 milliards ? Par ailleurs, personne ne maîtrise les tenants et aboutissants du partenariat stratégique avec la République de Chine. Quelles sont les transactions réalisées ? La gestion est tellement opaque qu’il faut bien situer les responsabilités avant d’engager un programme de relance du pays. Le Congo est véritablement en crise. Au moins, Denis Sassou Nguesso commence à le reconnaître. Les choses sont en train de bouger.

Mondafrique. Dominique Strauss Khan assiste le président dans ces négociations. Quelle part de responsabilité tient la France dans la situation délétère du Congo ?

Ce qui se passe au Congo n’est pas étranger à la France. Nous avons des relations historiques et aujourd’hui économique que tout le monde connaît. Maintenant, il me semble observer une nouvelle diplomatie avec plus de discretion mais nous n’en voyons pas les effets. Une chose est sûre, si le président Hollande n’avait pas validé le principe du coup d’Etat anticonstitutionnel, ce coup d’Etat n’aurait pas eu lieu.

Mondafrique. Pour que les lignes bougent plus rapidement, ne serait-il pas mieux que les oppositions congolaises parlent d’une même voix ?

Il existe plusieurs groupements politiques qui se revendiquent de l’opposition. Malheureusement, certains ont choisi de reconnaître les résultats de la présidentielle. Je parle de Tsaty Mabiala (UDAPS) et de Guy Brice Kokelas (UDH-Yuki). Aujourd’hui, leur démarche est en parfaite intelligence avec celle du pouvoir. En quoi sont-ils opposants s’ils refusent de dénoncer le coup d’Etat ? Il s’agit plus d’une opposition protocolaire que d’une véritable opposition politique. Nous, nous ne sommes pas des opposants du pouvoir mais des opposants au pouvoir.

Mondafrique. En tant qu’opposant au pouvoir, quelle est votre liberté d’action mais aussi d’expression au Congo ?

Dans ce pays, l’opposition doit être pacifique. Tout est interdit. Par exemple, il est prohibé de s’exprimer dans les médias d’Etat. Lorsque quelques organes de presse nous donne la parole, ils sont sanctionnés par le gouvernement. Autre fait important, les préfectures ne nous autorisent jamais à organiser une manifestation. Sans autorisation, les militaires nous précèdent avec un déploiement des plus impressionnants, comme le 10 juillet dernier, à Mungali. Ce jour là, le monde entier a vu combien d’armes lourdes on été mises dans la rue pour empêcher l’opposition de se réunir. Les médias sont dominés par le culte de la personnalité d’un chef de l’état illégitime. L’opposition est muselée. Cependant, on continue à travailler avec les populations dans les quartiers pour bien structurer la conscience citoyenne qui permettra de sauver la véritable démocratie du pays.

Mondafrique. Une opposition étouffée mais aussi contrôlée, voir réprimée…

Le 4 septembre dernier, j’ai été encerclé à mon domicile par près de 400 policiers de 2 h du matin à 14h 15. Et lorsque mes amis de l’opposition, Claudine Munari, présidente du Mouvement pour l’unité, la solidarité et le travail (MUST) et les autres se sont joints à moi pour comprendre ce qui se passait, les véhicules de la police se sont arrêtées devant mes deux portails. Ce n’est pas le premier embastillement des responsables de l’opposition. Voilà la réalité. Beaucoup d’entre nous sont aussi privés de leur passeport. Depuis un an et demi, je ne peux pas quitter la ville de Brazzaville. De son côté, Denis Sassou Nguesso continue d’enfermer les chefs d’opposition, comme Jean-Marie Michel Mokoko, (détenu depuis le mois de juin 2016). Le pays compte aujourd’hui plus de 150 prisonniers politiques. C’est ça le Congo, mais croyez moi, ça finira bien par s’arrêter. L’opinion publique nous a toujours soutenu, je crois qu’il faut suivre la voie du dialogue inclusif. Sans dialogue, le pays risque l’implosion.

 

 

 

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