Cette Algérie qui est un peu mon pays

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L’universitaire et écrivain Ahmed Boubeker revient cette semaine dans Mondafrique sur cette patrie imaginaire que représente l’Algérie pour l’immigration. De l’impossible retour à une nostalgie ouverte, féconde

Mon cher Nasser.

Je tenais à répondre au commentaire que tu as posté suite à ma dernière chronique « Libérez l’Algérie ». Tu te dis très étonné de mon intérêt soudain pour l’Algérie, moi qui n’ai jamais « voulu y mettre les pieds ». Et tu as raison, car si tu as bien lu mon papier, tu as aussi compris que je suis le premier étonné par le fait d’être encore habité par un « pays natal » qui n’a jamais été vraiment le mien vu que, comme toi, je suis né en France. Mais à la différence de moi, tu as choisi il y a quarante ans de « retourner au bled » comme on disait à l’époque. Tu as choisi de partir en quête de tes racines dans une Algérie réelle. Moi, comme tu le sais, j’en suis resté à cette contrée perdue qui « existe parce qu’elle n’existe pas » comme l’écrivait jadis le poète Nabil Farès.

Né en 1961, je suis redevenu comme toi Algérien à l’âge de un an. Combien de temps nous sommes nous réclamés du pays de notre carte d’identité – – par simple compassion ? Premiers héritiers de l’immigration, nous avons en effet connu le déracinement au sein maternel. Cultivant nos faux accents d’exil au nom des soupirs et des silences de celles dont nous étions le dernier espoir, nous avons acquis une mémoire sans les mots pour la dire.

Critiquer « le bled », c’était trahir

Après la compassion vint le respect. L’Algérie par procuration pour ne pas briser les rêves de retour de nos pères. Dire du mal du bled ou parler en famille d’intégration à la société française, c’était trahir ! Certes nos pères semblaient résignés au triste mektoub de la condition immigrée. Mais s’ils ont tenu si longtemps, c’est parce que leur vraie vie était ailleurs. Un jardin secret. Refuge caché. Dernier îlot de résistance. Inviolable. Sacré.

La nostalgie du pays c’est l’étoile fixe de l’immigré. Au nom du mythe du retour, des milliers d’hommes et de femmes ont ainsi choisi de ne pas vivre leur histoire de France. De rester coincés en transit. Mais plutôt que sur un lieu, la nostalgie porte sur le temps. Ce qui est passé ne reviendra pas et c’est ce qui est insupportable pour la conscience. C’est moins la terre natale que l’on regrette que les jours qui s’en sont allés  – « Ni temps passés ni les amours reviennent / sous le pont Mirabeau… » – mais le souvenir du pays perdu permet de spatialiser le temps, le figer en quelque sorte dans une seule image. C’est tout le drame d’une nostalgie repliée sur elle-même, lorsque le souvenir s’estompe pour ne plus laisser place qu’à cette image construite d’un passé qui sent le renfermé, une misère de l’irréversible se délectant de son tourment. La double absence de l’immigré décrite par le sociologue Abdelmalek Sayad[1] recoupe le drame du nostalgique « en même temps ici et là-bas, ni ici ni là, présent et absent, deux fois présent et deux fois absent […] nulle part ». Que pouvaient-ils dès lors nous léguer nos pères, sinon cette nostalgie ?  Notre patrie mythique n’avait aucune indépendance.

Mais les événements ont depuis longtemps ravagé ce refuge imaginaire. L’Algérie contemporaine n’est plus celle de la nostalgie immigrée. Et d’octobre 1988 à la décennie noire, les rebonds de l’actualité ont débloqué les horloges et délié les langues muselées par l’Amicale des Algériens en Europe. La question s’est posée alors, comme elle se pose de nouveau aujourd’hui : comment les Algériens de la diaspora peuvent-ils apporter leur contribution pour favoriser l’émergence d’un pluralisme démocratique outre-Méditerranée ?

J’entends de loin la réponse que tu pourrais nous faire mon cher Nasser. Il suffit d’être fidèle à ses convictions et de rentrer au pays, comme tu l’as fait jadis. Sinon fermer sa gueule, car l’Algérie réelle appartient aux Algériens et n’a pas de leçon à recevoir des Français ou des « beurs » si mal blanchis ! Certes. Pas question d’ingérence ! L’avenir politique de l’Algérie est essentiellement l’affaire des Algériens et des Algériennes. Et la France qui a mal à ses gilets jaunes pourrait même s’inspirer du civisme des manifestations qui se déroulent depuis deux mois dans son ancienne colonie.

Cela dit, mon ami, j’ai quelques doutes sur l’Algérie réelle que tu sembles opposer à mes vues de « born again » comme disent les Ricains. Cet argument du pays réel ou du vrai peuple, n’a-t-il pas toujours été celui qu’a utilisé le FLN pour arrêter l’Histoire à la date de la révolution, puis celui des intégristes au nom d’une reconquête de nos racines musulmanes ?

Et si on fouille un peu plus encore, c’est le démon des origines qui ressurgit. Chacun ses dieux, ses saints et ses héros. La vierge Fatima, la Kahina berbère, Rostem le persan du Mzab, Jugurtha du Djurdjura, Augustin des Aurès. Chacun sa culture porte drapeau. Les Berbères contre les Arabes, les Chaouis et les arabisants contre les Kabyles, les gens de l’est contre ceux de l’ouest, les gens du Sud contre personne, les « barbus » contre chaque personne. Et l’épouvantail de la France contre tous ! Loin de moi l’idée de contester l’identité nationale algérienne que la guerre d’indépendance a affirmé à la face du monde, mais l’identité politique peut-elle continuer à se faire sur le dos de la diversité de la société civile ? Il me semble que l’Algérie de la nouvelle génération aspire à ce pluralisme démocratique du vivre ensemble dans le respect des différences. C’est en tout cas de cette oreille que j’ai entendu la chanson « Libérez l’Algérie » qui a ravivé en moi le souvenir de l’Algérie imaginaire de notre jeunesse.

Algérie, je t’aimerai jusqu’à la mort

Cher Nasser,

 Je ne vais pas t’importuner plus longtemps avec ma nostalgie mon cher Nasser, mais quitte à pousser la ritournelle de la liberté d’une rive à l’autre de la grande bleue, je voudrais inviter un des plus grands chanteurs de l’immigration à notre concert :

Algérie mon beau pays,

Je t’aimerai jusqu’à la mort

Loin de toi moi je vieillis

Rien n’empêche que je t’adore

Débarqué à Longwy en 1937, Slimane Azem découvre sa vocation dans les cafés kabyles et malgré les 400 chansons qu’il consacre à la condition immigrée, il ne reverra jamais le pays perdu qu’il a mythifié toute sa vie. Azem est porté par le déracinement : s’il aspire au retour, il ne cesse de s’éloigner de l’Algérie réelle, d’inventer un bled imaginaire dans lequel se reconnaissent tous ceux qui mangent le pain noir de l’exil. Le récit musical de la mémoire passe ainsi par une certaine forme d’oubli. Et la chanson de Slimane Azem apparait aux antipodes d’une expression musicale figée dans un conservatoire de l’identité. Elle se veut ainsi une musique vivante, une conjugaison de la mémoire au présent entre le souvenir et l’oubli. Azem s’inspire d’abord du quotidien de l’immigration, avec ses larmes mais aussi ses rires, son sens de la dérision, son regard caustique sur l’Algérie ou la France, ses coups de gueule. Il porte toutes les petites misères des siens et il en fait des chansons qui participent d’une formation morale et spirituelle, comme une première prise de conscience culturelle des Maghrébins de France.

En chantant le bled perdu, il construit ici dans l’hexagone un monde de l’immigration. Il rend audibles les forces cachées de la musique des cœurs. C’est le chant de la terre, un peu comme une symphonie qui se compose de multiples mouvements, chant de l’enfance ou flûtes des bergers du Djurdjura, chants des milles tavernes des cités ouvrières, chants de l’exil et de la nostalgie.  

Cher Nasser,

si je te parle de Slimane Azem – qui était soit dit en passant le chanteur préféré de ma mère et de mon second fils quand il était petit – c’est pour te dire que la nostalgie chantée n’est plus tout à fait sans porte ni fenêtre. Elle s’ouvre ostensiblement. Se déplace – la nostalgie est aussi « un mal migrateur » écrit Jankélévitch – en jetant sur elle-même un regard caustique, ironique ou critique.

Ce qui m’évoque aussi un vieux titre de Mazouni repris par Rachid Taha : « Ecoute moi camarade ». Le chanteur s’adresse à un interlocuteur imaginaire amoureux d’une jeune fille – laquelle pourrait aussi personnifier la patrie d’une jeunesse révolue – qui lui « joue la double face » : « Regarde toi bien dans la glace / Et réfléchis c’est important / Tu deviens saoulard à cause d’une fillette […] Mais qui est ce camarade ? / Je parle seul, personne n’est là / Alors c’est moi le camarade /Le pauvre con, et me voilà. »

L’échappée belle loin de l’exil

Ce qui se joue dans cette ironie réflexive du chant, c’est une échappée belle hors de l’exil ou de la présence-absence dans la patrie invisible de la nostalgie : celui qui chante n’est plus un somnambule qui confond le rêve et la réalité. Et s’il reste à l’écoute des sirènes du passé, ces voix intérieures lui « chuchotent leur secret nostalgique dans la langue de la musique et de la poésie[2].

Le pouvoir de s’absenter sur place pour trouver refuge dans un ailleurs imaginaire, c’est le pouvoir humain entre tous – dixit encore Jankélévitch – le pouvoir de l’imagination qui peut frayer une voie vers une autre perspective de la nostalgie. Celle-ci est ouverte lorsqu’elle se met en récit ou en chant. Ouverte sur l’espérance. Ouverte aussi sur les puissances imaginantes de la politique et du droit. Sur la promesse de lendemains qui chantent en chœur.    

Voilà mon cher ami perdu de vue, j’espère moi aussi te revoir avant le vieil âge. Je ne sais pas si je retournerai un jour dans ton pays qui est encore un peu le mien, mais l’enjeu de la nostalgie ouverte que j’ai évoquée pour me rappeler à ton bon souvenir, c’est bel et bien d’esquisser la topologie d’une autre contrée, le bled de l’utopie ou la communauté imaginée des « enfants du pays » : cette terre des Hommes libres que Slimane l’exilé, interdit de séjour en Algérie, retrouvait en vibrant avec son public : « Quant à l’interprétation de mes œuvres dans un sens ou dans l’autre, il suffit que je vous dise qu’en tant que poète estimé de son public, je me dois de participer à son éducation morale et spirituelle. […] je vis actuellement au milieu des 700 000 algériens jouissant de leur estime et gagnant largement ma vie auprès d’eux, et œuvrant dans le sein de cette vaste colonie sujette à toutes sortes de propagandes pour maintenir l’attachement au pays natal. » [3]



[1] Sayad Abdelmalek. La double absence. Seuil, 1999

[2] Jankélévitch Vladimir, L’irréversible et la nostalgie, Flammarion, 1983

[3] Azem Slimane, « Lettre au ministre algérien de l’information », 8 janvier 1969

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