Centrafrique, un gouvernement éloigné de la réconciliation nationale

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L’Accord  de Khartoum pour la Paix et la Réconciliation, signé le 6 février 2019, qui prévoyait un gouvernement ouvrant des postes à des représentants des groupes armés, semble bien mort-né

Par décret 19.063 du 3 mars  2019, un nouveau gouvernement a été constitué par le Président centrafricain Touadera. On constate que l’inclusivité est à dose homéopathique et que le tandem Touadera-Ngrebada n’entend rien céder de son pouvoir autocratique.

Le changement dans la continuité

Ce nouveau gouvernement comprend 36 ministres contre 34 dans le dernier gouvernement de Simplice Mathieu Sarandji. Vingt-et-un ministres conservent leur porte-feuille ministériel. Parmi ceux-ci, les dix-huit ministres les plus importants par ordre protocolaire restent à leur poste. Ce sont tous les secteurs régaliens (défense, sécurité, économie, finances, justice, affaires étrangères, éducation…) qui restent ainsi dans les mains du président Touadera et de son Premier ministre, Firmin Ngrebada.
Deux conseillers du chef de l’État quittent le cabinet présidentiel pour devenir ministre dans les mêmes secteurs gouvernementaux. Ainsi Gina Roselyne Roosalem devient ministre chargée de l’ Urbanisme, la Ville et l’ Habitat tandis que le colonel Bienvenu Selesson devient ministre délégué pour la Démobilisation, le Désarmement,la Réinsertion et le Rapatriement (DDRR).
Bertin Béa, président du KNK, le parti de l’ancien président Bozize, est nommé ministre de la Fonction publique. Il remplace un autre cacique du KNK, l’avocat de la famille Bozize, Jean-Louis Opalagna, qui paie sa mauvaise gestion des intégrations dans la fonction publique.  Il n’est pas sûr que l’ancien  président Bozize, en exil en Ouganda, se contente de ce simple remplacement.

Les groupes armés ramassent les miettes

Les Centrafricains connaissent bien le double jeu du président Touadera et le cynisme de Firmin Ngrebada, son ancien directeur de cabinet devenu premier ministre. Les seigneurs de la guerre de l’ex.Seleka ayant signé l’Accord de Khartoum et notamment Nourredine Adam ( Front pour la renaissance de la Centrafrique – FPRC) Ali Darassa ( Unité pour la paix en Centrafrique – UPC) et Mahamat Al-Katim ( Mouvement patriotique pour la Centrafrique – MPC). doivent probablement se demander s’ils n’ont pas été roulés dans la farine.
Le premier poste ministériel confié à un groupe armé n’arrive qu’en vingtième position 0dans l’ordre protocolaire. Il s’agit du développement de l’Énergie et des Ressources hydrauliques. On aurait pu penser que le neveu de l’ex président Djotodia, Herbert Gontron  Djono-Ahaba du Rassemblement patriotique pour le renouveau de la Centrafrique ( RPRC) serait maintenu à ce poste. Sa déception et sa rancoeur seront grandes, d’autant qu’il se voyait déjà Premier ministre. C’est le directeur de cabinet de Nourredine Adam, Guismala Amza, qui hérite de ce poste qui ne devrait  pas être  à la hauteur des espérances de Nourredine Adam.

Le frère cadet de l’ancien président Djotodia a plus de chance que Herbert Gontron Djono-Ahaba. Le magistrat Arnaud Djoubaye Abazene retrouve le ministère des Transports et de l’Aviation civile qu’il avait déjà en 2013-2016 sous les présidences Djotodia et Samba-Panza.  Le moins que l’on puisse dire est que ce représentant de l’ex. Seleka n’avait pas laissé un bon souvenir. Il succédera à un autre habitué de la « mangeoire »  Theodore Jousso qui aura désormais tout le temps pour se défendre en justice contre les multiples accusations dont il fait l’objet.
Au ministère des Eaux, Forêts, Chasse et Pêche, le représentant du FPRC de Nourredine Adam, l’ancien ministre Lambert Moukove-Lissane cède sa place à Amine Idriss. Un autre représentant du FPRC, le ministre des Travaux publics et de l’Entretien routier,  Ahmed Senoussi est remplacé par Maître Moustapha Moctar.

Le poste de l’Élevage et de la santé animale revient à Souleymane Daouda, porte-parole d’Ali Darassa, le chef de l’UPC qui est à majorité Peul. Il succède à Youssoufa Mandjo, très contesté notamment par les éleveurs Peuls.
Adama Chaïbou du MPC de Mahamat Al-Khatim, devient ministre de la modernisation de l’Administration et de l’innovation du service public.  Beau challenge pour ce guérillero qui s’est surtout fait connaître pour son extrémisme religieux.

Les anti balaka ne gagnent rien

Dieudonné Ndomate, coordonnateur et chef des opérations de l’aile Ngaïsona, nom du responsable actuellement incarcéré à la CPI de la Haye, devient ministre des arts, de la culture et du tourisme. Il ne fait que remplacer Jacob Mokpem Bionli de la même mouvance. Dans ce pays dévasté, ce ministère ne vaut surtout que pour les taxes imposées aux hôtels et restaurants.
L’autre aile anti balaka, voit son chef Maxime Makom devenir ministre chargé de la Démobilisation, du Désarmement, de la Réinsertion et du Rapatriement. Toutefois, Maxime Makom se voit flanquer d’un ministre délégué avec le colonel Selesson, proche du chef de l’Etat.  Cette mouvance anti balaka perd le poste de Secrétaire général du gouvernement avec le départ du juriste Jean-Alexandre Dédet.
Nul doute que ce gouvernement aura beaucoup de difficultés à mettre en oeuvre l’Accord de Khartoum. Les groupes armés n’obtiennent aucun poste régalien et leurs représentants au gouvernement seront probablement condamnés à faire de la figuration comme ceux qu’ils viennent de remplacer. Déjà les condamnations s’élèvent dans leurs rangs. Comme les bisounours onusiens et de l’Union africaine, ils n’avaient pas compris que pour le tandem Touadera-Ngrebada, seule compte la réélection en 2021.

Le tandem Touadera-Ngrebada a pris un grand risque avec ce gouvernement peu conforme à l’Accord de Khartoum. On se souvient que l’ancien président Bozize n’ avait pas respecté l’Accord de Libreville du 11 janvier 2013. Il fut renversé en mars 2013 par la Seleka. Les anciennes formations de la Seleka pourraient maintenant rompre avec l’Accord de Khartoum..

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