Centrafrique, un avenir compromis après des élections très contrastées

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En attendant les résultats provisoires des élections, prévus le 4 janvier 2021, on peut déjà tirer quelques enseignements de ces scrutins du 27 décembre 2020 et craindre que l’avenir ne soit pas aussi prometteur que ne l’avaient espéré l’ ONU, l’ Union africaine, l’ Union européenne et la Communauté économique des États d’Afrique centrale.

L’ Accord politique pour la paix et la réconciliation (APPRD- RCA), signé à Bangui le 6 février 2019, tant décrié mais qui constituait pourtant la pierre angulaire de l’ ONU, de l’Ua, de l’ UE, de la CEEAC, du G5 ( Minusca, BM, E.U., Fr, Ru,) pour le retour à la paix était un accord de dupes.

Ce texte constituait aussi un improbable pacte de non-agression entre le clan présidentiel de Touadera qui avait délégué le factotum Firmin Ngrebada, proche de la Russie et futur premier ministre, pour négocier avec quatorze groupes armés qui n’ avaient évidemment aucune intention d’ abandonner leurs territoires et leur raison  d’être qui est le pillage, la prédation et maintenir la population dans la terreur.

Le mortifère Accord de Khartoum

Le président Touadera a évidemment écarté les parlementaires, la société civile et les principaux leaders politiques de ce pacte destiné à garantir les scrutins du 27 décembre 2020 et surtout sa réélection  » par K.O. » La Russie était à la manœuvre avec l’assentiment de l’ ONU, comme le choix extravagant de Khartoum pour ces négociations, alors  que Omar el-Béchir, perclus de sanctions internationales, vivait ses derniers moments de dictateur.  Qui s’ en offusquait ?

Ainsi donc les quatorze groupes armés ont tiré les dividendes de cet Accord de Khartoum, et cela pendant vingt longs mois. Rien ne leur était refusé : totale impunité pour leurs crimes et leurs prédations, intégration dans les cabinets présidentiels et de la Primature, nomination dans la haute administration et même dans les Forces armées centrafricaines et les unites mixtes de sécurité. Les principaux leaders rebelles étaient régulièrement reçus au Palais de la Renaissance par le président Touadera, voyageant dans les aéronefs de la Minusca. Les dotations financières les encourageaient à garantir les scrutins et la réélection du président Touadera.

En octobre 2020, une nouvelle visite de la Troïka ( Jean-Pierre Lacroix pour l’Onu, Smail Chergui pour l’Ua et l’ ambassadeur Verissimo pour la Ceeac) a certes constaté des détérioration dans la sécurité dans de nombreuses régions par les groupes armés, mais le feu vert a été donné pour les scrutins du 27 décembre 2020. Une ultime tentative de Firmin Ngrebada, mi- octobre, de conclure un nouvel accord avec Al- Khatim (MPC), Abass Sidiki (3R) et des anti Balakas n’aboutira pas et, au contraire, devant l’échec de ces nouveaux pourparlers, suscitera la création de la Coalition des Patriotes pour le Changement.

Début novembre, l’Accord de Khartoum était bel et bien déchiré par les leaders des groupes armés, à quelques semaines des élections. Toute la politique personnelle du président Touadera était anéantie. Il devait se retourner sans délais sur la Russie et le Rwanda pour faire front à l’insurrection généralisée des anciens signataires de l’ Accord de Khartoum.  Les derniers jours de la campagne électorale, et le jour des scrutins, les Ali Darass, Abdoulaye Hissen, Abass Sidiki, Al- Khatim étaient au front pour combattre le président Touadera, empêcher le déroulement des élections et créer le chaos. L’ Accord de Khartoum aura bien été un fiasco pour le président Touadera.Nul doute qu’il risque fort de prolonger ses effets dévastateurs, bien au-delà de ce 27 décembre 2020.

Tout pour éviter le vide constitutionnel

La communauté internationale était quasiment unanime pour imposer, coûte que coûte, le processus électoral afin de respecter scrupuleusement les échéances constitutionnelles. Il fallait à tout prix éviter que le mandat de cinq ans du président Touadera s’achève le 31 mars 2021, sans l’ élection d’un nouveau président créant ainsi un vide constitutionnel, sources de toutes les aventures.
Il fallait donc enjamber ces élections du 27 décembre. Toute demande de report était vouée à l’échec, comme l’a rappelée la Cour constitutionnelle dans sa décision du 26 décembre 2020.

Le scrutin présidentiel n’ était pas comparable avec les 140 élections législatives. Les 1900 candidats à la députation ont connu des fortunes diverses, selon leur couleur politique, la situation de leur circonscription, la présence ou non des Casques bleus, les injonctions de boycott, la présence des matériels électoraux etc…Les grandes agglomérations ont connu généralement de bonnes participation. En revanche, dans les fiefs de la Convention des Patriotes du changement, comme à Carnot ou Bouar,  la participation était quasi nulle.

Le scrutin présidentiel a surtout connu une affluence très satisfaisante à Bangui et dans son agglomération. C’est une satisfaction pour les autorités de Bangui et les garants internationaux de ces élections. Cette participation devrait assurer la réélection du président Touadera, dès le premier tour.
On notera la faible influence de l’ancien président Bozizé dans ses appels au boycott. Il aura probablement grillé ses dernières cartes politiques et ses agissements pourrait bien le conduire à la Cour Pénale Internationale. 
Il est probable qu’une grande partie des 140 élections législatives fassent l’ objet d’ une annulation.

Une situation qui va se dégrader

On entre désormais dans une période pleine d’ incertitudes.
– l’ Accord de Khartoum a pris place dans les Archives pour prendre rang du treize accord ayant échoué pour restaurer la paix. C’est un cuisant échec pour le Président Touadera. Les chefs de guerre Ali Darass, Abdoulaye Hissen, Al- Khatim, Abass Sidiki seront moins visibles à Bangui. Ils vont accroître leur imperium sur leur territoire. Ce qui était envisagé en 2013, d’ une somalisation rampante, pourrait bien prendre forme. L’ aide des Soudanais, des Shebabs, des terroristes ADF du Nord- Kivu n’ est pas irréaliste. Les Peuls du MPC de Al- Khatim et du mouvement 3R de Abass Sikiki pourraient trouver quelques affinités avec leurs coreligionnaires du Sahel.

– le G5 pourrait connaitre que quelques dissensions. Les Etats-Unis ont modérément apprécié les demandes de renfort de plusieurs centaines de militaires russes et d’ autant venant du Rwanda. Il semblerait que l’embargo sur les armes ait été largement contourné.


-le Tchad, le Congo-B, et le Cameroun sont particulièrement inquiets de la désormais présence massive de militaires russes, avec la base stratégique de Berengo située à proximité de ces trois pays.

– le président Touadera a certes gagné son pari d’ organiser les élections dans les délais constitutionnels, mais à quel prix ? Son jusqu’auboutisme dans son refus de concertation nationale l’a éloigné de ses pairs d’ Afrique centrale. A l’ ONU et chez les Occidentaux, on se demande même si Faustin- Archange Touadera a vraiment les qualités requises pour être l’artisan du retour à la paix et à la réconciliation nationale.

Sa probable réélection risque fort de conforter son autocratisme et remettre aux lendemains les espoirs de paix d’un peuple martyrisé. 

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