Centrafrique, les à-cotés du pont aérien européen anti Covid-19

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L’Union européenne a mis en place une aide sanitaire de première urgence pour essayer de rompre l’enfermement d’une population en détresse absolue. Cette opération européenne inhabituelle concerne aussi le Burkina Faso, le Cameroun et le Niger.

Même si l’expression « pont aérien » paraît  un peu exagérée, car il ne s’agira, dans l’immédiat, que de trois vols de gros porteurs venant de l’aéroport de l’agglomération lyonnaise, cette aide d’urgence est loin d’être négligeable. Le premier vol du 8 mai 2020 a permis l’acheminement de soixante-quinze (75) humanitaires de onze nationalités différentes et huit (8) tonnes de matériels dédiés à la lutte contre le Covid-19. Une quarantaine de tonnes de matériels sont globalement attendues avec les deux autres vols exceptionnels, prévus les 12 et 13 mai prochains.

Qu’en est-il de cette aide largement médiatisée ?

Une aide sanitaire aux couleurs tricolores

Les rotations des indispensables personnels humanitaires, bloqués en Centrafrique depuis près de deux mois, alors que leur contrat est parfois expiré, était une nécessité humaine voire juridique, tandis que l’un des plus déshérités systèmes sanitaires de la planète appelait une réponse matérielle de première urgence.

C’est surtout l’impérieuse assistance à une population en danger qui motive cette mobilisation exceptionnelle de l’Union européenne, derrière laquelle il ne faudrait pas sous-estimer celle de la France. A plusieurs reprises, le chef d’État français et le Quai d’Orsay avaient montré leur sollicitude envers ce pays qui fut jadis considéré comme   » La Cendrillon » de la colonisation française. Nul doute que le Président Macron ait été l’avocat de cette opération.

La plupart des ONG qui participent à cette aide d’urgence, comme Action Contre la Faim,  Handicap International et Médecins du Monde, sont très présentes en Centrafrique et ont été actives dans le Réseau logistique humanitaire. Depuis longtemps, la ville de Lyon est un centre stratégique de ces organisations humanitaires d’origine françaises. Encore fallait-il aussi surmonter les hostilités locales à l’arrivée de nouveaux voyageurs venant d’Europe, souvent considérés comme vecteurs de la maladie. La paranoïa endémique a aussi tendance à voir dans toute action d’assistance humanitaire une ingérence suspecte contre les intérêts nationaux. Rien n’est simple en Centrafrique.

« Au cœur des ténèbres » 

Le célèbre roman  » Au cœur des ténèbres », de Jozef Korzeniowski, alias Joseph Conrad, vient parfois à l’esprit lorsqu’on évoque ce pays martyr qu’est la République centrafricaine. En Centrafrique, il y a bien longtemps que les fonctions régaliennes dans les services sociaux sont assurées par des ONG internationales avec leurs déclinaisons locales. Actuellement en Centrafrique, il y aurait 93 ONG locales et 53 ONG internationales, en plus des agences onusiennes.

Après des décennies de captation des aides financières et de détournements des projets de développement, sans réaction des bailleurs, les services publics de la santé, de l’éducation, de la fourniture de l’eau et de l’électricité sont désormais en jachère. Bien avant la pandémie du Covid-19, le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), le Programmle alimentaire mondial (PAM) et les ONG internationales avaient lancé des alertes sur la dramatique situation humanitaire. Avec la pandémie du Covid-19, la fermeture des frontières aériennes et terrestres ainsi que les blocages du corridor « ombilical » Douala-Bangui rendent l’enclavement de la Centrafrique encore plus problématique. Évidemment la population en subit les conséquences, mais aussi les ONG humanitaires dans leurs missions, comme la MINUSCA avec ses 13 000 Casques bleus, en attente de leur relève. Les rotations des contingents militaires pourraient bien d’ailleurs se révéler plus compliquées que celles des humanitaires. 
Le Covid-19 moins virulent que la rougeole

La pandémie du Covid-19 serait actuellement moins virulente que la rougeole qui affecte des milliers de personnes et notamment les enfants, mais potentiellement le coronavirus pourrait devenir rapidement plus dévastateur. Selon les statistiques officielles, au 8 mai 2020, le Covid-19 aurait atteint environ cent-cinquante malades pour aucun décès déclarés. Ce bilan pourrait apparaître rassurant, mais les alertes de l’OMS doivent être prises avec sérieux. Avec un système sanitaire national aux moyens très limités, et une population en insécurité alimentaire aigüe, les risques de propagation sont très importants avec des conséquences potentiellement catastrophiques. 

Une mobilisation internationale

 A Bangui et hors de Centrafrique, certains pourraient voir dans l’aide européenne une sorte de surenchère avec les aides des  autres partenaires de la Centrafrique, afin de s’assurer ou maintenir une forme de leadership dans ce pays en ruine. Ce tropisme paraît peu vraisemblable tant la situation humanitaire est dramatique et qu’il y a lieu de relativiser une attractivité pour un État qui ne maîtrise plus réellement qu’un quart de son territoire et qui n’administre encore qu’un quart de sa population.

La Chine et les Etats-Unis d’Amérique sont déjà présents dans le soutien humanitaire et sanitaire et la Russie a aussi annoncé un prochain transport aérien qui devrait être en rapport avec la situation sanitaire. En revanche, on attend une meilleure coordination entre ces différentes aides bilatérales et un sursaut des autorités nationales pour reprendre la direction politique de leur pays pour le bien-être de la population.

La sécurisation des ONG en question

Il n’est pas exclu que l’Union européenne, avec la France en arrière-plan, ait assortie son aide de première urgence d’une recommandation à ne plus laisser impunis les massacres de dizaines de civils, commis dans les régions de Birao et Ndélé, par des groupes armés signataires de l’Accord du 6 février 2019.

Plusieurs ONG humanitaires, concernées par l’aide européenne, ont encore subi de nombreuses exactions, voire des victimes, de la part de ces groupes armés qui mettent à feu et à sang cet extrême nord-est du pays. Les affrontements ancestraux entre Rounga et Goula ont repris avec des massacres de civils et des destructions massives.

Très exceptionnellement, juste avant l’arrivée du premier avion gros porteur européen, le Procureur général centrafricain s’est déplacé dans la région, à la tête d’une commission d’enquête. Encore plus exceptionnellement, son rapport a été immédiatement publié pour confirmer les crimes de guerre, les crimes de masse et les crimes contre l’humanité. Chose rare dans ce pays où règne l’impunité, la justice s’est immédiatement mise en branle et même la Cour Pénale Spéciale s’est réveillée de son long sommeil. S’agit-il d’un énième effet de manches ? Les chefs rebelles concernés, dont certains occupent paradoxalement des postes officiels de premier plan dans le régime actuel, seront-ils enfin interpellés pour répondre de leurs actions criminelles ? Après Joseph Conrad, Alfred Jarry et son  » Ubu roi  » ne sont pas très loin.

 Nul doute que les populations éprouvent quelques espérances dans ce soutien sanitaire de l’Union européenne, mais elles seraient encore plus soulagées de voir ces chefs de guerre, qui les terrorisent, être enfin remis dans les mains de la Justice, comme l’ont été deux leaders des anti balaka, de second rang, expédiés à la Cour Pénale Internationale de La Haye.

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