Centrafrique, le si morne anniversaire de l’indépendance

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Le 59eme anniversaire de l’indépendance, cette année, ne sera pas fêté comme il se doit. L’avenir de la Centrafrique qui prépare des élections bâclées risque d’être dramatique.

La fête du 59 ème anniversaire de l’indépendance nationale sera célébrée le dimanche 1er décembre 2019. Ce sera la quatrième fois qu’ en qualité de chef de l’État, Faustin-Archange Touadera présidera le défilé des forces vives de la Nation sur l’avenue des Martyrs ainsi que la traditionnelle course de pirogues sur l’Oubangui, à moins que la catastrophique crue et les inondations subséquentes ne remettent à plus tard cette épreuve sportive, si appréciée des Banguissois.

Tout change pour que rien ne change


Les Centrafricains auront droit aux mêmes discours du chef de l’Etat « vantant les acquis » de sa gouvernance, se félicitant le  » retour à la paix » grâce à l’Accord de Paix et de Réconciliation de Khartoum, signé à Bangui le 6 février 2019, rappelant les « bienfaits » de ses voyages à l’étranger – une quinzaine en une année- alors qu’il n’a pu se rendre à l’intérieur du pays qu’à peine une dizaine de fois, toujours dans les fourgons onusiens de la MINUSCA et sous la très haute protection des mercenaires russes.  Pour le chef de l’État, la crise est bien derrière et le développement du pays est en marche.  L’ONU , avec notamment le Département des Opérations de maintien de la paix et le Conseil de sécurité, se felicite de cette pseudo sortie de crise, tout en faisant état, à la marge et mezza voce, de quelques exactions des groupes armés et du retard pris dans le DDRR. L’Union africaine se fait un peu plus discrète et commence à essayer d’associer le président camerounais pour éviter la détérioration prévisible de la situation en Centrafrique qui aurait des répercussions dans son pays. Quant à l’Union européenne, il n’y a pas la moindre critique sur la situation actuelle. Un satisfecit de la gouvernance du tandem Touadera-Ngrebada est accordé sans nuance, ce qui se traduit par une multiplication des financements tous azimuts, notamment pour organiser le processus électoral de 2020-2021. 

Peu importe que l’État ait disparu sur une grande partie du territoire, que de nombreux groupes armés, néanmoins représentés à la présidence et au gouvernement, continuent de terroriser la population et exercent une surenchère  pour obtenir des dividendes de leur signature de l »Accord de Khartoum. Peu importe également que les désastres écologiques soient dénoncés par les voix les plus crédibles mais réfutés, sans vergogne, par le Premier ministre et des ministres compromis par d’importants pots-de-vin. Quatre ans après sa création, par Catherine Samba-Panza, la Cour Pénale Spéciale reste cantonné dans les effets de manche et propose des scènes de théâtre pour justifier son existence. Aucun jugement n’a été rendu à ce jour par cette cour, sinécure pour magistrats bien en cour. Contrairement aux discours officiels qui ne cessent de rappeler le désir impérieux de justice, l’impunité est le principe fondamental du régime actuel. Certes, quelques menu fretin sont évidemment inquiétés, comme les deux boucs émissaires envoyés à la Haye et quelques inconnus condamnés à de lourdes peines. Qu’en est-il du criminel Ali Darass,  adoubé par l’Onu et l’Union africaine, des chefs rebelles criminels  Al-Khatim, Abdoulaye Hissene,  Abakar Sabone, Abass Sidiki, du trésorier de la présidence Sani Yalo, de l’honorable député Jean-Pierre Mandaba pris dans le scandale des exploitations minières et de tant d’autres fossoyeurs de la République ?  
Une situation inconnue depuis l’indépendance

 Face à ces déclarations pro domo du régime actuel, confortées par les responsables de la communauté internationale, les Centrafricains meurent en silence, souffrent dans leur chair et leur esprit, beaucoup d’enfants sont dans la rue ou en armes, les principales Ong humanitaires ferment leurs centres de survie, les religieux alertent et supplient, les naufragés des inondations sont démunis de tout, le pillage des ressources naturelles par les Chinois et Russes, avec la complicité des politiciens, obère l’avenir environnemental du pays pour des decennies, les voies de communication sont devenues quasiment impraticables. Jamais le pays n’a connu de tels désastres, mais le président Touadera n’a pas beaucoup de soucis à se faire pour sa réélection en 2020. 

Le leurre de nouvelles élections

Tout est quasiment sous son contrôle et de son parti, le Mouvement Coeurs Unis (MCU). Peu importe que l’État soit absent de la plus grande partie du territoire, que d’innombrables citoyens n’ont plus aucune pièce d’identité, que les réfugiés à l’étranger et déplacés à l’intérieur sont des sans-papiers, que les listes électorales sont inexploitables, que l’Autorité nationale des élections n’a pas vraiment commencé son immense travail et recherche des financements qui désormais devraient transiter par un Comité stratégique dédié à la préparation des élections. Cette structure ad hoc, créée par le Premier ministre, n’est pas prévue et est même contraire au code électoral. Il va de soi que les partis politiques autres que le MCU en ont été exclus ainsi que les représentants de la société civile.

Dans ce contexte et faute d’un report occasionnant une Transition, rejeté avec force par l’Union africaine et l’ONU, on se dirige vers un remake de 2011, avec toutes les conséquences que cela induira. La fuite en avant, vers un avenir encore plus catastrophique, est lancée par tous ces apprentis sorciers. 

Un hold up, à nouveau

Tout le scénario actuel en construction rappelle celui créé par le tandem Bozize-Touadera en 2010-2011. Le hold up électoral fut parfait et n’engendra que de timides critiques mais qui provoqua, en 2012, la crise nationale avec l’apparition de la Seleka. Devant l’inertie de l’ONU, de l’Union européenne, et des traditionnels partenaires bilatéraux, le Président Touadera et son Premier ministre ont les coudées franches.


Même les leaders de l’opposition, les mêmes que ceux de 2010-2011, rejouent là même pièce de théâtre. Désormais, ils se sont regroupés dans une plateforme politique pour mieux peser sur les élections. Ils ont probablement dépoussiéré le Front pour l’annulation et la reprise des élections de 2011 ( FARE- 2011). L’ancien Premier ministre de Michel Djotodia Am-Nondroko , Nicolas Tiangaye, refait surface a cette occasion. On prend les mêmes et on recommence. 

France is back

Le déplacement du directeur Afrique et de l’ Océan Indien (DAOI) à Bangui n’est pas anecdotique. Il s’inscrit dans le réchauffement des relations bilatérales et le réengagement d’une coopération multiforme. La volonté de la France ne fait pas de doute. En est-il de même du côté du régime actuel ? On peut en douter.
Très curieusement les principaux entretiens ont essentiellement été réalisés avec Sylvie Baïpo-Temon, la ministre des affaires étrangères, dont tout le monde sait à Bangui qu’elle a très peu de poids politique mais qu’elle a surtout des sympathies avec la Russie. Aucun ministre important n’est apparu publiquement dans les médias ou fait des déclarations, alors que les domaines de la Défense, de la Sécurité, du Budget, de la Coopération et de l’humanitaire étaient sur la Table. Curieusement, cette importante visite s’est faite alors que le Premier ministre centrafricain était fort opportunément en France. Manifestement il y avait un problème d’agenda, voire de communication.

Le communiqué bilatéral, publié à l’issue de ces réunions, le 26 novembre 2019, est évidemment de nature diplomatique. Il est cosigné par Sylvie Baïpo-Temon. Ce niveau du signataire est néanmoins très significatif sur l’intérêt de l’exécutif centrafricain. La visite du Directeur Afrique du Quai d’Orsay vient après les deux récents déplacements du président Touadera en France et surtout sa réception à l’Élysée, en septembre dernier. Il est donc probable que la question de la transparence des futures élections et surtout les relations, très étroites, du Président centrafricain et de son Premier ministre avec la Russie et le groupe Wagner fassent partie des préoccupations françaises. Elles n’étaient certainement pas celles de l’exécutif centrafricain.

59 ans après son indépendance, la République centrafricaine n’a toujours pas acquis sa pleine souveraineté et ne maîtrise désormais plus totalement son territoire. Est-Elle désormais en soins palliatifs ?  Espérons que demain, après des élections bâclées, les mouvements islamistes et l’État islamique qui rôdent à l’est, en RDC, en Ouganda et au Darfour n’y trouvent un intérêt, voire des soutiens locaux. 

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