Cameroun, Jean Marie Benoit Bala, prêtre et martyre

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Dans la nuit du 30 au 31 mai 2017 était enlevé dans son domicile à l’évêché de Bafia peu avant minuit, monseigneur Jean-Marie Benoît Bala. Une chronique de Vincent-Sosthène Fouda

En mai 2017, Monseigneur Jean-Marie Benoit Bala a été torturé, violé et mis à mort. Un an après cet odieux assassinat, on assiste à un silence méprisant, voire triomphant, du régime en place à Yaoundé.

Une bouteille à la mer

J’écris ces lignes sans savoir si je serai lu, une bouteille à la mer. J’adresse cette lettre aux 25 millions de Camerounais, mais aussi à tous ceux qui, au-delà des limites du Cameroun, ont quelques sentiments humains dans le cœur, quelles que soient leurs croyances, leur idéologie, leur nation. Je signe ce texte non pas par orgueil ni par bravoure, mais parce que, comme Fanon le souligne dans les Damnés de la terre: « Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir».

J’appartiens à cette génération, celle qui a vu Mgr Jean-Marie Benoît Bala être enlevé et assassiné sans que personne ne daigne s’indigner, sans qu’aucune voix ne s’élève au-delà des chaumières.

Tant de morts inutiles

Notre devoir est de sortir de ce morbide anonymat. Ici au Cameroun, on n’assassine personne, tout au plus, certains se suicident ou disparaîssent. C’est au nom de ces morts oubliés que je vous parle. Ils sont tombés sous les coups d’hommes cagoulés et bien entraînés, la nuque brisée, dépouillés de leurs organes génitaux, ce ne sont que les plus chanceux qui sont morts d’une balle dans la tête tirée à bout portant par un anonyme. Ils sont morts au Cameroun, tués par d’autres Camerounais en temps de « paix » ils sont morts pour le Cameroun.

J’étais âgé de quelques années seulement quand en 1979, Simon Mpondo, son épouse de nationalité américaine et leur fils furent tués à Douala par strangulation. Au domicile de mes parents, on ne parlait de cet assassinat qu’à la tombée de la nuit, quand les murs eux-mêmes s’étaient endormis. Ce crime n’a jamais été élucidé. Le président de la République de l’époque avait donné ordre à Salatou, son homme de main, d’éliminer cette famille à leur domicile de Déido à Douala, capitale économique du Cameroun. Personne ne sait jusqu’aujourd’hui pourquoi ce couple a été assassiné par le pays qu’il avait choisi de servir après ses études.

Le 28 février 1983, c’est au tour de Dikoum Minyem directeur de la Cambank d’être assassiné à son domicile par strangulation; « Par son « épouse » ou par l’amant de cette dernière », diront les enquêtes! La strangulation! Voilà désormais l’arme qui sera utilisée pour éliminer les gèneurs.

Le 25 octobre 1988, l’Abbé Joseph Mbassi, prêtre de l’archidiocèse de Yaoundé, directeur du journal catholique l’Effort Camerounais est assassiné au siège de la Conférence Épiscopale de Yaoundé sur les hauteurs de Mvolyé.

Le 30 octobre 1988, Me Toussaint Ngongo Ottou, avocat réputé, notable de la ville de Yaoundé, proche du clergé catholique est agressé à son domicile de Melen à Yaoundé – il décède le 13 novembre. Là encore par strangulation!

Le professeur Essomba Many Ewondo connaîtra le même sort quelques jours après.

Le 3 septembre 1991, Mgr Yves Plumey Missionnaire Oblat de Marie Immaculée, archevêque retraité de Garoua est assassiné par strangulation dans son domicile de retraite à Ngaoundéré.

Le 23 août 1992, deux religieuses de la Congrégation des Religieuses du Sacré-Coeur d’Issoudun sont violées et étranglées dans leur résidence à Djoum dans le Sud Cameroun.

Le 21 avril 1995, le père Engelberg Mveng historien, savant de renommée internationale premier Jésuite de l’Afrique centrale est assassiné à son domicile par strangulation, le crâne est ouvert.

Le 8 janvier 2009, Marthe Moumié veuve du leader nationaliste de l’Union des Populations du Cameroun, âgée alors de 78 ans est violée et tuée par strangulation à son domicile à Ebolowa capitale de la région du Sud Cameroun.

Tous ces fils et filles du Cameroun sont morts au Cameroun par strangulation et personne n’a rien entendu! Aucun de ces hommes et femmes n’a été tué dans une prison, ils étaient tous dans leur domicile quand au beau milieu de la nuit, l’assassin a surgi comme de nulle part, a frappé et a fondu dans la nuit!

Mais nul n’est dupe, ils ont été assassinés par strangulation par des professionnels recrutés parmi ceux qui ont en charge la sécurité des citoyens, y donnant ainsi l’exemple révoltant du crime. Beaucoup de  catholiques, de nombreux ecclésiastiques, des chrétiens pratiquants, je suis obligé de le souligner.

Des religions « importées »

Je vois monter au sein de la jeunesse camerounaise, dans son expression parlée et écrite, à travers les radios et les réseaux sociaux la haine des religions dites importées. Alors oui, on pourra dire c’était des « vendus chrétiens ». Comment est-il possible que des hommes, unis à d’autres hommes, à d’autres femmes par les liens de la chair, de l’affection de l’amitié, puissent se satisfaire de pareils anathèmes.

Ces hommes pourquoi ont-ils été assassinés? Pourquoi leurs dépouilles ont-elles été profanées au point qu’il ne fut pas possible à Monseigneur Jean Zoa, alors archevêque de Yaoundé, de bénir la dépouille du Jésuite Engelberg Mveng.

Mgr Joseph Akonga Essomba lors de son homélie le 2 août 2017 à l’occasion de la levée de corps de Monseigneur Jean-Marie Benoît Bala dira : « La vie est sacrée, il ne nous appartient pas d’y toucher ». Et de pointer un doigt accusateur:   « Le vrai pouvoir ignore la violence. Le vrai pouvoir construit la paix. Le vrai pouvoir promeut le développement de l’homme entier. Notre église est livrée aux forces des ténèbres. Livrée aux forces des ténèbres d’une part par des suppôts de Satan, d’autre part par certains faux membres de cette église. »

Ceux qui haïssent l’Église dont Jean Marie Benoît Bala est martyr, sont incapables de reconnaître la grandeur, la noblesse, la beauté du sacrifice des chrétiens jetés aux bêtes. Comment pourtant rester insensibles à leur souffrance, à leur agonie, à leur mort?

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