Burkina, les militaires putschistes rattrapés par la réalité

Les colonels burkinabè ont pris le pouvoir en janvier 2022 en jurant leurs grands dieux qu’ils feraient mieux que l’ex président Kaboré. Quatre mois plus tard la situation sécuritaire est pire que jamais, mais les officiers mènent grand train. Quant aux soldats du rang, ils broient du noir et s’impatientent…

Le Burkina Faso est devenu l’épicentre du conflit sahélien

Longtemps, le Mali a été considéré comme le cœur de la guerre en cours au Sahel. Désormais, le Burkina Faso hérite de la première place. Selon la base de données d’Acled, en 2021, le nombre annuel de décès dus aux groupes armés a dépassé celui du Mali pour la deuxième fois en trois ans. Sauf miracle, l’année 2022 ne sera pas meilleure, tant les attaques continuent à être nombreuses et meurtrières. Pour le seul mois d’avril 2022, Acled en a recensé 240 dont 108 contre des civils.

Au cours du dernier week-end, des djihadistes ont attaqué le détachement de la gendarmerie de Seytenga, une ville située dans l’est du pays, proche de la frontière avec le Niger. Le bilan officiel fait état de 11 gendarmes tués, des blessés, des disparus et des dégâts matériels importants.

Dans la foulée, les militaires épargnés ont déserté la zone et ont laissé les populations seules face à leur sort. Ce qui devait arriver, arriva: deux jours, plus tard, le même groupe armé est revenu et a massacré froidement des civils.

Les premières informations circulant sur les réseaux sociaux annonçaient 116 victimes y compris des femmes et des enfants. Le porte-parole du gouvernement évoque, lui, parle de 50 personnes décédées. Si le bilan annoncé par les internautes est réel, ce serait le pire drame enregistré depuis le massacre de Solhan ou 160 personnes avaient péri en juin 2021. Toujours pendant ce même week-end, une autre attaque a eu lieu, dans la région du Centre Nord, à Bourganza, et on dénombre au moins six victimes. 

Un pays en voie de faillite

Les chiffres reflètent la tragédie que vit ce pays menacé dans son existence même. Pourtant, il semble que le colonel Paul Henri Damiba et ses frères d’armes n’en prennent pas la mesure. Ils ont arraché le pouvoir aux mains de Roch Marc Christian Kaboré, accusé d’incompétence, mais ils se montrent tout aussi incapables que leur prédécesseur. Comment pourraient-ils faire mieux ?  Ils n’ont pas fait le nécessaire travail d’analyse, ne se sont pas interrogés sur les raisons qui ont conduit à ces échecs patents. Ils n’ont pas remis en cause les Koglweogos et s’appuient sur les Volontaires pour la Défense de la Patrie, deux groupes d’autodéfense qui commettent des exactions contre les civils, notamment les Peuls. Ils n’ont pas revu les dysfonctionnements de l’armée, n’ont pas amélioré les conditions des soldats qui s’attendaient pourtant à de profonds changement avec des militaires au pouvoir. Mieux, alors que les Burkinabè voit leur pouvoir d’achat divisé par deux, les nouvelles autorités, qui n’ont d’autre légitimité que celle qu’elles se sont octroyée, ont augmenté leurs salaires ! Les officiers mènent la grande vie et roulent dans des 4/4 de luxe flambant neuf pendant que le gros de la troupe se désespère. Un source sécuritaire burkinabè a confié à Mondafrique « ça commence vraiment à grogner dans les rangs. Damiba a pris la grosse tête, lui et ses amis se sont déjà embourgeoisés, leur seul souci c’est de garder le pouvoir. »

Pendant ce temps, les populations de Seytenga viennent grossir les rangs des déplacés déjà nombreux qui sont livrés à la merci des dons des ONG. Les réfugiés dans les camps ou aux abords des grandes villes ne peuvent plus cultiver, il y aura donc moins de récoltes cette année, les prix des aliments de base flambent… La spirale infernale est enclenchée.

Deux poids, deux mesures

Le 1er avril, devant le mécontentement de ses compatriotes, le colonel Paul-Henri Damiba, leur a demandé d’être patient et d’attendre cinq mois avant de faire le bilan de situation sécuritaire. Au vu des événements, il n’est pas certain que ses concitoyens attendent tranquillement jusqu’en septembre. Cela risque de devenir de plus en plus difficile pour ce gouvernement et ce pour deux raisons. D’une part, contrairement aux coups d’Etat de Guinée ou du Mali, les Burkinabè n’ont pas applaudi le coup d’Etat, ils l’ont accepté du bout des lèvres, compte tenu des échecs de Roch Marc Christian Kaboré, mais ils sont restés dans l’expectative. D’autre part, la junte ne peut pas se cacher derrière les sanctions prises en son encontre, de la même manière que son homologue malienne. La communauté internationale dans son ensemble a accepté le putsch avec une bienveillance étonnante. La CEDEAO et l’Union africaine n’ont pris aucune mesure discriminante contre Ouagadougou, hormis celle inscrite dans leurs statuts, de suspendre le pays de leur organisation respective. Paul Henri Damiba a osé demander une transition de 36 mois, sans que cela ne soulève un tollé à Accra ou à Abidjan. Même la demande d’assouplissement de la mise en résidence surveillée de l’ancien président se fait de manière discrète, très loin des admonestations presque quotidiennes que subit la junte malienne.

En conclusion, il n’est pas certain que la population qui avait placé quelques espoirs dans cette transition soit aussi « amicale » que la CEDEAO. Si les putschistes continuent sur leur lancée sans donner un signal fort de changement, la population pourrait demander des comptes dans la rue. Compte tenu des mouvements d’humeur au sein de la troupe, il ne serait pas impossible non plus, qu’ils partent de la même manière qu’ils sont arrivés.

Previous articleGuinée, rendez nous Alpha Condé !
Next articleLa guerre des visas entre Paris et Rabat
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)