Boko Haram: des repentis témoignent sur le business du terrorisme

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Dans leur « voyage au coeur de Boko Haram » où des repentis de la secte terroriste témoignent, Sedik Abba et Lawaly Dan Dano se sont intéressés aux commerçants spécialisés dans les échanges économiques avec Boko Haram. Mondafrique publie des bonnes feuilles sur « le business du terrorisme »

Après sa création en 2002, Boko Haram a basculé dans la violence armée en 2009. Depuis, cette secte est devenue le mouvement djihadiste le plus meurtrier au monde, avec près de 27000 morts au Cameroun, au Niger, au Nigeria et au Tchad.

En écoutant ceux qui ont servi en première ligne dans la secte, le livre de Sedik Abba et Lawaly Dan Dano propose, pour la première fois, de voir la réalité de Boko Haram de l’intérieur.

Cette plongée dans la face cachée de la secte consiste à présenter les récits d’ex-combattants recueillis dans la ville de Goudoumaria, située à 1173 km au sud-est de Niamey, la capitale nigérienne. La particularité de Goudoumaria est d’abriter le premier centre nigérien de déradicalisation, de formation professionnelle et de réinsertion sociale des déserteurs de Boko Haram.

DES REPENTIS TEMOIGNENT DU BUSINESS DE LA GUERRE

Comme ailleurs en situation de conflit, une vraie économie de la guerre s’est installée dans les zones épicentres des activités de Boko Haram. Des citoyens camerounais, nigériens, nigérians ou tchadiens achètent à Boko Haram son butin de guerre et fournissent en retour au mouvement du carburant, des pièces détachées pour automobiles, de la nourriture et même des médicaments.

Moussa Sani : « Les morts aux combats n’ont pas droit au butin de guerre ».

Les attaques de Boko Haram font l’objet d’une préparation minutieuse et le choix de la cible est visiblement entouré du plus grand secret. À chaque opération, le butin de guerre est distribué selon une clé de répartition décidée par les commandants de la secte qui excluent les morts aux combats.

« Avant toute opération militaire sur le terrain, chaque commandant va prévenir le chef de section placé sous ses ordres : prépare-toi, nous allons attaquer une cible. Consigne est ensuite donnée aux chefs de section de ramener tel nombre de combattants, tel nombre de voitures à tel village qui est le point de ralliement. Le jour J, toute la troupe se rassemble sur le lieu choisi pour le briefing d’avant opération. Les éléments de langage du commandant de l’opération sont habituellement les mêmes : aujourd’hui nous allons mener une attaque d’envergure ; sachez que vous vous battez pour Dieu que vous irez au paradis en mourant. Ce n’est qu’à quelques kilomètres du village cible qu’on vous en révèle le nom, le lieu et souvent la caserne à attaquer. Il arrive que la consigne soit donnée de ne faire aucun mal aux habitants et de ne s’intéresser qu’au butin de guerre. En cas d’attaque d’une caserne militaire, les consignes sont différentes : il est alors demandé à chaque chef de section d’attaquer le cantonnement de l’armée par le nord, l’est, le sud et l’ouest afin de jouer totalement l’effet de surprise. C’est le commandant de l’opération qui donne l’estocade alors que le reste de la troupe avance sur trois fronts. On avance ainsi sous le déluge de feu. Deux cas de figure peuvent se présenter : les militaires de l’armée régulière plient sous notre puissance de feu et abandonnent leur position ; nous faisons face à une résistance farouche qui nous empêche de progresser.

Dans la première situation, nous occupons la position abandonnée par les militaires. En revanche, lorsque nous sommes mis en échec, nous replions en entendant la formule consacrée et connue de tous qui vaut ordre de prendre la fuite. En cas de succès militaire, le commandant évalue la valeur du butin sur lequel nous venons de mettre la main. Suivant une clé de répartition, les biens pris sur le champ de bataille sont distribués. Au début du mouvement, les biens, autres que l’argent, étaient rachetés par le commandant opérationnel. Ce qui permettait d’avoir des espèces à distribuer aux combattants. Mais cette pratique a été progressivement abandonnée parce qu’elle était devenue une pomme de discorde entre les chefs. Finalement, on est arrivé à la situation où on estime sur place le butin puis on le divise par le nombre de combattants qui ont pris part à l’attaque. Les morts ne sont pas pris en compte dans le partage, mais les blessés, y compris les plus graves, ont droit à une part ».

Moustapha Kollo Awiriri : « Boko Haram a développé une stratégie d’autosuffisance sur tous les plans ».

Boko Haram a instauré une division de travail dans ses rangs avec l’existence de différents corps de métier : infirmiers, mécaniciens, travailleurs agricoles, banquiers… .

Selon son objectif, une attaque de Boko Haram peut viser les médicaments, la nourriture, le carburant… Pour la secte, son autosuffisance en tout genre est un enjeu de toute première importance. À cela s’ajoute la volonté du mouvement djihadiste de disposer de tous les corps de métier dans ses rangs.

« Certaines attaques auxquelles j’ai participé sont purement thématiques. Par exemple, on monte une opération armée contre un village uniquement pour nous approvisionner en médicaments ou en nourriture. Pour l’approvisionnement en médicaments, on nous donne une consigne claire : n’attaquez que l’hôpital ou le dispensaire, mais ne touchez pas à la population. Nous avons ainsi des groupes spécifiquement affectés à l’attaque des dépôts de médicaments.

Quand il s’agit d’une opération de récupération de la nourriture, outre les véhicules des combattants, nous partons avec une ou deux voitures vides pour charger les produits alimentaires que nous aurons récupérés à la population. Dans ce cas précis, les éléments chargés d’attaquer les villages doivent en être des ressortissants. Ils connaissent les dépôts de nourriture dans les villages, comme ils connaissent aussi les maisons des hommes d’affaires qui sont dans le business de l’alimentation. En interne, nous pratiquons également des activités agricoles pour sécuriser l’alimentation de notre mouvement. Cette stratégie est complétée par le renforcement des corps de métier à l’intérieur de Boko Haram. Dans nos rangs, vous trouvez des infirmiers professionnels qui nous ont rejoints ou que nous avons formés ; des mécaniciens ; des chauffeurs-livreurs…

Pour assurer la relève de ces professionnels qualifiés, nous mettons à leur disposition des enfants auxquels ils transmettent leur savoir-faire. Quand on a un excellent infirmier ou un mécano professionnel, on met vingt enfants à sa disposition. Résultat, nous réparons nous-mêmes nos véhicules ; nous soignons nous-mêmes nos blessés. S’agissant des pièces détachées, nous avons des correspondants dans les villes qui nous aident à en acquérir. On indique à ces correspondants-là les types de véhicules, la nature de la pièce de rechange. À Maïduguri [capitale de l’État du Borno au nord-est du Nigeria], à Gaïdam-Tchoucou [ville moyenne du Nigeria sur la frontière avec le Niger], à Diffa [capitale de la région est du Niger], nos correspondants s’occupent de nous trouver les pièces dont nous avons besoin. Très souvent, nous utilisons ces pièces pour remettre en état de marche les véhicules que nous avons pris aux armées des pays du bassin du Lac Tchad [Cameroun, Nigeria, Niger et Tchad]. »

Abou Youssouf alias Ali Boulama Yassine : « Il y a un peu partout dans la région des gens spécialisés dans l’achat de notre butin de guerre ».

Une économie de la guerre s’est installée dans la région, permettant à la secte d’écouler facilement son butin de guerre.

Avec ses acteurs qui achètent à la secte son butin de guerre, l’économie de la guerre tourne à plein régime et fait le bonheur des grands chefs de la secte tout comme la satisfaction du combattant de base.

« J’étais à Gadira, village carrefour du lit du Lac Tchad, lorsque Boko Haram est arrivé. Moi, je n’étais ni dans l’apprentissage du Coran, ni dans la production agricole pour le mouvement, mais dans les batailles meurtrières. Nous avons une structure militaire bien établie : chaque commandant de section est à la tête d’un groupe de cinq à dix combattants. Ce sont ces groupes-là qui mènent les attaques contre les villes et les casernes. Voici comment s’organise l’attaque d’une ville : vous approchez de la ville en voiture ; ensuite vous en sortez pour avancer à pied en vous dispersant par petits groupes afin de prendre toute la ville en tenaille. Quand la bataille tourne mal, c’est le sauve-qui-peut général. En cas de victoire, on fait main basse sur tout ce qui a de la valeur. Si vous mettez la main sur du cash, le commandant vous le distribue immédiatement. Les autres biens sont vendus par les commandants à des opérateurs économiques connus. Dans la section à laquelle j’ai appartenu, le butin de guerre était divisé en cinq parts : une qui revient au commandant, les 4 autres revendus pour être redistribués aux assaillants. Selon ton profil, tu peux être affecté à la production agricole, à l’enseignement religieux, au commerce pour le groupe ou aux combats armés. Moi, j’étais un fantassin qui a participé à de nombreuses attaques.

Souvent directement ramené à Shekau ou Al-Barnawi, le butin de guerre de Boko Haram est partagé selon une clé de répartition bien précise.

Progressivement, j’ai pris conscience de l’impasse dans laquelle je m’étais enfermé. J’ai continué à être dans le mouvement tout en affinant mon plan d’évasion. En tendant l’oreille à l’extérieur, j’ai appris que le Niger avait proposé aux combattants le repentir contre le pardon en décembre 2016. Je dois préciser ici que Boko Haram a des informateurs habituels. Ce qui nous permet de nous tenir au courant quasiment en temps réel de ce qui se passe dans les pays que nous combattons. J’ai par ailleurs appris le lancement de ce programme à la radio. Et lorsque des avions sont passés au-dessus de la zone où je me trouvais pour larguer les tracts appelant à déserter le mouvement, j’ai fini par me convaincre que le moment était venu de partir.

Ma désertion s’est faite en deux étapes : j’ai d’abord quitté le mouvement en marchant la nuit pendant trois jours. Ensuite, un des nôtres qui s’est enfui avant moi est allé chez le chef de canton de Bosso pour lui dire que j’étais prêt à me rendre. Ensemble, ils m’ont appelé et m’ont conseillé de me rendre aux autorités à Bosso et non à Toumour comme je l’avais initialement envisagé. On est ainsi arrivé à Ngagam près de Bosso d’où on a finalement appelé le chef de canton de Bosso qui a demandé de rester là où nous sommes. Il est effectivement venu nous prendre à cet endroit-là pour nous convoyer à Diffa. Après notre interrogatoire d’identification à la police, nous avons été conduits au centre de transit pour repentis de Diffa. Quelques semaines plus tard, nous étions arrivés ici même à Goudoumaria. Je forme le vœu que le gouvernement nigérien nous libère et qu’il nous permette de retourner auprès des nôtres. Si j’étais libéré demain, je retournerai à N’Guigmi auprès des miens ».

Baba Gana : « J’étais le banquier de Boko Haram »

Avant l’arrivée de Boko Haram en 2015, Diffa connaissait une vraie prospérité économique portée par la culture du poivron et la pêche dans le lac Tchad.

Dans le cadre de la division du travail, Boko Haram a spécialisé ses combattants en producteur agricole, mécanicien automobile, infirmier, instructeur militaire, juge au tribunal islamique… Certains comme ce repenti ont pour mission de renflouer les caisses de la secte. Comme ailleurs, l’argent est ici aussi le nerf de la guerre.

« Je n’étais pas particulièrement porté sur le fait religieux. Je faisais mes cinq prières quotidiennes, sans plus ! Je tenais une boutique lorsque Boko Haram a conquis mon village. Les chefs du mouvement m’ont demandé de les suivre dans le maquis, ce que j’ai fait sans aucune hésitation. Moi, je n’avais aucune assignation aux combats. Ils m’ont demandé de continuer à faire mon commerce. Je partais acheter des biens au Niger et au Nigeria et je revenais ensuite les revendre dans les zones occupées par Boko Haram. L’argent que je faisais appartenait en réalité à Boko Haram. Les chefs venaient, puisaient dans ma caisse et disposaient à leur guise des recettes. Évidement que j’en profitais pour me servir, même si c’est contraire aux enseignements du Coran que l’on prétendait défendre. J’ai continué ce business jusqu’au jour où j’ai fait mon examen de conscience. Je m’étais en effet aperçu que tout ce qu’on faisait n’avait rien à voir avec ce que l’on prétendait défendre : on rançonnait de pauvres gens ; on pillait ; on tuait des innocents…

J’avais donc pris la décision de partir. En réalité, ce n’est pas décider de partir qui a été le plus difficile, mais comment partir, sachant que toute personne surprise en train de déserter est tuée sans aucune forme de procès[1]. Dans mon cas, comme j’étais le commerçant du mouvement, j’avais une mobilité plus aisée que celle des autres combattants. J’ai donc monté un plan, en prétextant un approvisionnement en marchandises. Après avoir emprunté un chemin détourné, je me suis retrouvé à Toumour chez le chef. C’est lui qui m’a remis aux autorités. Mon rêve, après cette expérience traumatisante, c’est de devenir transporteur. Transporter les gens d’un village à un autre, en demandant à chaque fois pardon à mes passagers pour ce que j’ai fait en rejoignant Boko Haram. Et comme j’ai été apprenti chauffeur dans une autre vie, je demande aux autorités de m’aider d’abord à passer mon permis de conduire ».


[1] Soupçonné d’avoir favorisé la désertion de plusieurs combattants, un chef traditionnel de Kanema, sur la frontière nigéro-nigériane, a été exécuté de nuit par Boko Haram. Un ex-combattant prénommé Abacar, Nigérien né au Cameroun, a subi le même sort de la part de la secte qui est sans pitié avec ses déserteurs et leurs complices présumés.

Les auteurs

Seidik Abba est journaliste et écrivain, ancien rédacteur en chef central à Jeune-Afrique, ancien chef du Bureau parisien de l’Agence Panapress et Chroniqueur au Monde Afrique. Originaire de Diffa au sud-est du Niger où se situe l’épicentre des activités de Boko Haram, il décrypte régulièrement l’actualité africaine sur France 24, RFI, TV5 Monde, BBC et Deutsche Welle.

Mahamadou Lawaly Dan Dano a été Gouverneur de Diffa d’avril 2016 à avril 2018. Il est l’artisan du programme nigérien Repentir contre Pardon. Lancé en décembre 2016, ce programme a permis de démobiliser plus de 233 combattants de Boko Haram. Ce diplômé en Sciences  de l’information documentaire et en Stratégie d’entreprise a été pendant ses deux ans de fonction à Diffa en lien direct avec Boko Haram.

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)

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