Best of Mali (5/10), le Conseil de transition en apesanteur

Le 19 février, soit six mois après le coup d’État qui renversait l’ex Président Ibrahim Boubacar Keita, le Premier ministre de la transition, Moctar Ouane, a présenté devant le Conseil National de Transition (CNT) le plan d’action de son gouvernement… aux ambitions démesurées. 

Pendant que la sonde Perseverance de la Nasa prend des photos de la planète mars, Moctar Ouane, Premier ministre de la Transition au Mali,  s’apprête, lui, à décrocher la lune ! Le Plan d’Action du Gouvernement de la Transition (PAG) rédigé à la manière des technocrates macronistes comporte : « 6 axes déclinés en 23 objectifs, adossés à 275 actions à évaluer à travers 291 indicateurs », rien de moins…  Dans ce document de 28 pages, tout y passe : la sécurité, la promotion de la bonne gouvernance, la réduction du train de vie de l’Etat, la refonte du système éducatif sans oublier les réformes politiques et institutionnelles.

Les Maliens sont prévenus, le Mali nouveau c’est pour bientôt… Entre mille autres choses, leur gouvernement promet de redéployer les Forces de défense et de sécurité sur l’ensemble du territoire et de rétablir les services sociaux de base dans tout le pays ! D’un point de vue sécuritaire, le travail est titanesque, à ce jour, les analystes considèrent que l’Etat malien ne contrôle environ qu’un tiers de celui-ci. Quant aux services sociaux de base, là encore, la tâche est herculéenne. Par exemple, une association dogon relève que pour le seul centre du Mali, 643 écoles sont fermées privant 194 000 élèves d’éducation.

Mais comment Moctar Ouane compte-t-il réaliser toutes ses prouesses en une seule année ? Cela ne semble pas le préoccuper puisqu’il a déclaré à l’entame de son discours : « Tous les moyens seront mis en œuvre pour organiser, dans les délais convenus, des élections libres et transparentes »

Des élections reportées 

Sauf que pour organiser des élections dans les délais convenus, il eut fallu que le Premier ministre publie le chronogramme électoral : actualisation et révision des listes électorales, établissement des cartes d’électeurs, etc. C’est même la seule chose que les Maliens attendaient.

Or il faut attendre les dernières pages du programme d’action gouvernemental pour apprendre que « l’adoption d’un premier projet de chronogramme » est à l’étude. A quelle date sera-t-il prêt ? Mystère.

Au Mali, les élections ne peuvent pas se tenir pendant la saison des pluies, c’est la raison pour laquelle, lors des âpres négociations  ont eu lieu entre la Communauté internationale, notamment la Cedeao, et les colonels de la junte au pouvoir après le coup d’Etat d’août 2020. Ces derniers avaient obtenu un délai de 18 mois et non d’un an. Or, la non-publication de ce texte en temps et en heure acte d’ores et déjà un report d’un an, au minimum, de l’élection présidentielle.

Avis de tempête

Comment réagiront les politiques maliens ? Le mouvement M5, coalition de partis politique et d’association de la société civile, acteur majeur de la chute du président Ibrahim Boubacar Keïta, tiendra un meeting le 21 février au palais de la culture. La suite politique sera déterminée par le nombre de participants à ce meeting.

Du côté de la Cedeao, la pilule risque d’être aussi difficile à avaler. Lors des négociations avec la junte, elle s’était montrer très ferme. Il en va du respect de sa feuille de route et par conséquent de sa crédibilité.

Un calendrier électoral aléatoire 

Les Etats-Unis sont sur la même longueur d’onde à en croire le message qu’a délivré Anthony Blinken au sommet de Ndjamena : « Les États-Unis s’engagent à apporter leur soutien aux actions menées par l’Afrique pour assurer une transition de 18 mois dirigée par des civils, qui aboutira à des élections libres et équitables et au retour d’un gouvernement élu au Mali d’ici avril 2022. Nous demandons instamment au gouvernement de transition du Mali de mener à bien un processus inclusif et transparent pour ces élections. »

En revanche, du côté français, il semble, que le non-maintien du calendrier électoral ne soit pas si problématique. Lors du sommet de Ndjamena, Emmanuel Macron a délivré un satisfecit au gouvernement malien, alors qu’en Aout deernier,  Paris avait pris ses distances avec la junte militaire : « En quelques mois, je dois bien dire que ces autorités de transition ont donné plus de gages que les autorités précédentes en trois ans. »  

Il n’est pas certain que l’entente cordiale entre Paris et le gouvernement de transition suffise pour jouer les prolongations.

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)