Bénin, la fuite en avant de Patrice Talon

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Les élections législatives qui ont eu lieu le 28 avril dernier, largement fraudées, conduisent le Bénin sur la voie dangereuse de la « démocrature » où un semblant de démocratie masque des pratiques arbitraires

Lors des toutes récentes élections législatives, l’intransIgeance du président Patrice Talon plonge le Bénin dans une crise politique profonde, dans un contexte régional qui pourrait encore l’aggraver davantage. Le ciel du Bénin s’assombrit dangereusement.

La démocratie bâillonnée

Le scrutin de liste avec répartition à la proportionnelle est a priori un mode de scrutin qui permet une représentation politique équitable. Au Bénin, ce mode de scrutin a été dénaturé. La réforme du code électoral, instaurée par la loi n° 2018-31 du 3 septembre 2018, restreint la démocratie représentative au point que le président Patrice Talon est accusé d’instaurer une démocrature .
Le code électoral prévoit désormais une augmentation dissuasive de la caution exigée  pour présenter une liste de candidats. La caution passe de 8,3 millions  de FCFA (12 800 euros) à 200 millions de FCFA (300 000 euros). Un seuil de 10 % des voix, au niveau national, doit aussi être atteint pour avoir des élus dans les 24 circonscriptions électorales. Afin de maîtriser encore davantage le processus électoral, des formalités administratives obligatoires tel qu ‘un certificat de conformité, délivré par le ministère de l’intérieur, ont été imposées. Dans ces conditions, seuls deux partis politiques  » siamois »  ont pu présenter des candidats : le Bloc républicain et l’Union progressiste, tous deux proches du président Patrice Talon.

Une Assemblée nationale  « introuvable »


Les 83 députés de l’Assemblée nationale vont donc constituer une « Chambre introuvable », selon l’expression de Louis XVIII qui désigne une assemblée monocolore, peu représentative et condamnée à suivre aveuglement la volonté du Prince. L’Histoire nous enseigne le destin funeste de ce genre d’assemblées.
La commission électorale nationale autonome ( CENA) a publié les résultats de cette élection tronquée. Seulement 27 %  des 5 millions d’électeurs inscrits auraient participé au scrutin. Plusieurs leaders de l’opposition, et notamment les deux anciens chefs de l’État, Thomas Boni Yayi et Nicéphore Soglo ont contesté ce taux qui, selon eux, correspondrait peu à la réalité. Il est vrai que beaucoup d’observateurs étrangers ont constaté une désaffection exceptionnelle, pour un tel scrutin. Dans ce contexte, que l’Union progressiste ait obtenu 56,22% des voix avec 46 élus et le Bloc républicain 43,78 % et 37 sièges, paraît anecdotique.

La démocratisation au point mort


En restant sourd aux demandes de l’opposition et en s’attaquant aux valeurs démocratiques de ce pays, si souvent précurseur dans les modes de gouvernance, Patrice Talon met en péril non seulement son mandat présidentiel mais aussi l’avenir du Bénin. Plusieurs actes et faits doivent alerter :
L’instrumentalisation de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme qui vient d’être créée. Cette juridiction d’exception s’est notamment illustrée dans la condamnation à vingt ans de prison prononcée contre Sébastien  Ajavon, leader de l’opposition. Cette sentence a été cassée, le 29 mars 2019, par la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples d’Arusha qui va jusqu’à condamner l’État béninois pour la violation des principes d’un procès équitable.
De nombreux intellectuels et journalistes sont menacés dans l’exercice de leurs libertés publiques et font l’objet d’intimidations. Afin d’éviter les arrestations arbitraires,  ils doivent s’exiler, comme Sébastien Ajavon. Des ONG internationales et organisations de droits de l’homme dénoncent ce climat liberticide.
Les médias béninois connaissent des restrictions à la liberté de la presse. La Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication et son président Adam  Boni Tessi, pourtant nommé en 2014 par le président Boni Yayi,  multiplient les « notes de cadrage » pour les médias et suspendent les médias récalcitrants. Lors des dernières élections législatives, internet, les réseaux sociaux et les communications téléphoniques ont été coupées et des journalistes menacés.
Les partis politiques sont entravés dans leurs fonctions démocratiques sous prétexte de subversion et d’atteintes à la sûreté de l’État, sauf ceux qui soutiennent le chef de l’État, . L’ancien président Boni Yayi (2006-2016) et son parti « Forces Cauris pour un Bénin Emergent »  en ont fait l’expérience dernièrement après leur critique du processus électoral des législatives.
La répression contre les opposants est de plus en plus violente. Ainsi par exemple, suite aux résultats des élections législatives, le domicile de l’ancien président Boni Yayi a été confiné. Le 2 mai 2019,  des heurts ont impliqués l’armée et la police avec des tirs sur les manifestants. Les troubles ont vite gagné Cotonou et notamment le quartier bouillant de Cadjehoun, le fief de Boni Yayi et des Yoruba.  L’intransigeance et l’obstination de Patrice Talon vont-elles conduire vers une fracture entre groupes ethniques majeurs comme les Fon et la majorité des Yoruba et plus grave avec une radicalisation de ces derniers ?

Le danger terroriste aux frontières


Le Bénin a heureusement été jusqu’à maintenant épargné par le terrorisme islamiste et les exactions de la secte Boko Haram. Néanmoins, les inquiétudes sont de plus en plus perceptibles. Le Bénin possède 700 km de frontière avec le Nigeria et les échanges entre les deux pays sont intenses, surtout par l’intermédiaire des Yoruba. Le nord du Bénin est frontalier avec le Niger, le Burkina Faso et le Nigeria. Le carrefour commercial transfrontalier de Malanville est situé à 700 km de Kano, à 700 km de Ouagadougou et à 300 km de Niamey.

A n’y prendre garde, les nouvelles fragilités de  » l’ancien quartier latin de l’Afrique », pourrait être le terreau de l’islamisme radical qui étend ses ramifications au Sahel et sur le pourtour de ce qui reste du Lac Tchad. Le rassemblement du peuple béninois devient une urgence qui ne saurait se circonscrire aux seuls Bloc républicain et Union progressiste.

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