Angola, corruption et coronavirus fragilisent le président Lourenço

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A mi-mandat, João Lourenço saura-t-il conserver la confiance des Angolais d’ici les prochaines élections? La pandémie du Covid19 vient accentuer la crise économique angolaise et fragiliser la politique de lutte anti-corruption du président angolais essentiellement dirigée vers la famille de son prédécesseur

Une enquête de Michael Pauron

« Pour l’instant, tout va bien, sauf la crise, qui s’accentue » : ces mots de Rafaël Savimbi, député angolais de l’Unita (opposition) résume à eux seuls la situation du pays qui a décrété, le 27 mars, l’état d’urgence afin de lutter contre le coronavirus. Cette pandémie, qui semble s’accentuer ces derniers jours dans ce pays d’Afrique australe comme sur l’ensemble du continent africain, vient fragiliser un peu plus une économie déja précaire.

Une croissance revue à la baisse

Le Fonds monétaire international (FMI) envisageait une légère reprise de la croissance en 2020, à 1,2 % après quatre années de récession. Mais le contre choc mondial du Covid19, qui a fait chuter durablement les prix du pétrole en dessous des 30$, est venu anéantir les espoirs du deuxième producteur africain de pétrole. Le budget 2020 a été révisé, alors que le cours du Brent a clôturé le 27 mars en dessous des 22$.

La situation entame la confiance des Angolais envers le président João Lourenço, qui a pris ses fonctions en septembre 2017, après les 38 années de règne de José Eduardo Dos Santos. Son accession au pouvoir s’était accompagné d’un vent d’espoir, même s’il demeure un pur produit du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), parti-État qui dirige l’ancienne colonie portugaise depuis son indépendance en 1975.

La montée des insatisfactions

En annonçant une série de réformes, la tenue d’élections locales afin d’améliorer la représentativité territoriale, et, surtout, en lançant une opération mains propres au sein même du MPLA, les Angolais avait commencé à y croire. Mais, très rapidement, devant les pénuries et une inflation galopante, la rue a fini par se remplir de citoyens excédés.

Aujourd’hui, même sa guerre contre la corruption – priorité affichée de son premier mandat -devient inaudible, taxée de clientéliste, uniquement tournée vers le clan de son prédécesseur. A commencer par la fille de l’ancien président, la milliardaire Isabel Dos Santos, femme la plus riche d’Afrique.

A la tête de la Sonangol (l’entreprise publique chargée de l’exploitation et de la production de pétrole et de gaz naturel) de juin 2016 à novembre 2017, date à laquelle elle est limogée par le nouveau président, Isabel Dos Santos est très vite accusée de mauvaise gestion et de détournements de fonds. Ses avoirs sont finalement gelés en décembre 2019 en Angola, la justice estimant à 1,1 milliard de dollars les fonds de l’ex « princesse » de Luanda dissimulés à l’administration fiscale.

Des généraux épargnés

Lorsqu’éclate en février le scandale des Luanda leaks (près de 800000 documents piratés par le lanceur d’alerte portugais Rui Pinto), la justice du Portugal décide également le gel de ses avoirs dans ce pays où elle détenait de nombreuses participations.

La croisade de Lourenço est-elle sélective ? Interrogé le 20 février par le journal portugais Expresso, Fernando Pacheco, intellectuel et conseiller du président angolais, estime que c’est « une façon très étroite d’aborder le problème. La lutte devait commencer «par le haut», c’est-à-dire avec les acteurs les plus déterminants et les plus visibles ».

Mais la clémence du président envers le triumvirat composé des généraux Leopoldino Fragoso do Nascimento « Dino » et Manuel Hélder Vieira Dias Jr « Kopelipa », et l’ancien vice-président Manuel Vicente, pose question. Pour l’instant, aucun n’a été inquiété par la justice, même si tous, sous pression, se sont déjà séparés de certains de leurs avoirs – comme le port polyvalent de Luanda, détenu par des proches de Kopelipa, et qui sera bientôt vendu.

Petits arrangements

« Le président ne pouvait pas s’attaquer à tout le monde, il a aussi besoin d’eux, c’est probablement en ce sens que, pour l’instant, l’ancien vice-président Manuel Vicente a été épargné, un arrangement a dû être trouvé », explique Daniel Ribant, consultant et auteur de « l’Angola de A à Z » (L’Harmattan). En 2018, alors accusé de corruption au Portugal, Vicente avait bénéficié d’un soutien zélé de la part de Lourenço, et obtenu que son procès soit transféré à Luanda. Fernando Pacheco défend de son côté le recours à la grâce judiciaire pour les personnes impliquées dans des affaires de corruption mais collaborant avec l’État.

Ces petits arrangements sont cependant mal acceptés par l’opinion publique, d’autant que le montant effectivement récupéré reste flou, malgré les effets d’annonce et la coopération du FBI. On estime à plusieurs dizaines de milliards de dollars les fonds détournés sous l’ère dos Santos. Et, selon plusieurs sources, seuls 4 à 5 milliards de dollars pourraient être rentrés. Parmi eux, 1,5 milliard appartenaient au seul fonds souverain, récupérés in extremis auprès de son ancien gestionnaire, José Filoméno dos Santos, le fils de l’ancien chef de l’État (jugé pour ces faits à Luanda, il est en attente d’un verdict).

Des privatisations suspectes

De nombreux avoirs ne sont pas rendus sous forme de monnaie sonnante et trébuchante. La Sonangol a par exemple récupéré ceux de Kopelipa et de Manuel Vicente détenus au sein de la Banco Economico. Elle doit désormais essayer de les revendre, dans une période où les investisseurs se font rares.

Au manque de résultats concrets et aux accusations de clientélisme s’ajoute la contre-attaque annoncée par le clan dos Santos. Un contrat de 4,2 millions de dollars signé en juin 2019 entre la présidence angolaise et le cabinet de lobbying américain Squire Patton Boggs (SPB) a brusquement fait son apparition. Ce cabinet serait notamment chargé de trouver des investisseurs, potentiellement intéressés par les nombreuses privatisations en cours à Luanda.

Lourenço fragilisé

Dans ce deal, apparaît un sous-traitant basé à Maltes, Erme Capital. Dirigé par le portugais Pedro Nuno Gomes de Espiney Pinto Ferrera, Erme capital est directement lié à Dominio Capital, société du père de Pedro Nuno Gomes, Carlos. L’une de ses filiales, Dominio Castilho, est l’actionnaire majoritaire d’une autre entité basée à Gibraltar, Founton Limited. Cette dernière a été dirigée par Manuel Vicente, comme a pu le vérifier de son côté Mondafrique.

A mi-mandat, cette affaire, la crise économique accentuée par l’épidémie de coronavirus, et les promesses non tenues, fragilisent João Lourenço, et par ricochet le MPLA. Le programme de soutien financier aux familles les plus pauvres, qui débutera en mai et touchera plus d’1,6 million de personnes d’ici 2022, suffira-t-il à convaincre les Angolais ?

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