Amira Bouraoui en tête des “indignés” algériens !

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«Barakat», « ça suffit » en arabe, est le nom adopté par les protestataires contre le quatrième mandat de Abdelaziz Bouteflika. Au moment où tout semble être déjà orchestré pour que le candidat-président passe «cette formalité purement administrative» pour rempiler, des voix s’élèvent pour dire non. A la tête de cette contestation qui prend forme, une femme : Amira Bouraoui.

Amira_BouraouitCette femme de 35 ans, gynécologue de profession et mère de deux enfants, n’était pas prédestinée à devenir la figure de proue d’une opposition déterminée. Scandalisée et indignée, comme de très nombreux algériens, par la volonté de cet homme malade et de son entourage à imposer un quatrième mandat aux algériens, elle décide de crier sa révolte. Amira Bouraoui descendra seule dans la rue un certain 22 février pour dire que sa dignité n’admet pas qu’un vieil homme malade et amoindri reste aux commandes de son pays. Un acte de bravoure qui, dans un contexte algérien répressif et surtout « déprimé » a fait des émules. Sa protestation verra vite le ralliement de centaines de sympathisants. « Nous avons déjà très mal vécu en 2008 le viol constitutionnel (la révision de la constitution qui a permis au Président de sauter le verrou de la limitation des mandats à deux et ainsi briguer un troisième mandat en 2009, ndlr). J’avais déjà manifesté à l’époque.

Certificat médical de complaisance

Cinq ans plus tard, le bilan de Bouteflika est calamiteux, sans parler de son état de santé », explique Amira, princesse en arabe. L’image de cette femme seule, debout devant la faculté des sciences humaines de Bouzareah sur les hauteurs d’Alger brandissant une pancarte où l’on lisait « non au 4e mandat » a fait le buzz sur la toile. Des journalistes, des écrivains, des avocats et beaucoup d’étudiants ont décidé de créer avec elle ce mouvement baptisé «Barakat». Le 1er mars, ils décident de braver l’interdit de manifester dans la capitale algérienne. Ils disent leur refus d’une nouvelle rallonge à un président qui ne travaille plus et ne parvient toujours pas à s’exprimer devant son peuple. Une première tentative difficile. Les manifestants, en petit nombre, ont subi les foudres de la répression. Brutale. Même si le patron de la police algérienne, le général Hamel, a inventé le slogan qui fait rire jaune : « la gestion démocratique des foules ». Aux abords de la fac centrale, lieu de rendez-vous pour la manifestation, les policiers étaient beaucoup plus nombreux que les manifestants. Molestés, invectivés et embarqués aux commissariats, ces derniers ne renoncent pas pour autant à leur action. Ils se sont donné un nouveau rendez-vous, le 4 mars, devant le conseil constitutionnel. Ils y étaient, le matin, pour dire haut et fort qu’ils contestaient la validité du certificat médical, document indispensable à toute candidature à la magistrature suprême, qu’aurait remis le candidat Bouteflika la veille au président du conseil constitutionnel. Les manifestants, entêtés mais toujours pas très nombreux, ont réussi à voler la vedette à l’outsider du rendez-vous du 17 avril, Ali Benflis, qui venait y déposer, à son tour, son dossier de candidature. « J’aimerais connaitre le nom du médecin qui lui a établi un certificat lui permettant de se présenter encore une fois à l’élection présidentielle. Ce médecin assermenté a établi un certificat de complaisance ! Et là c’est le médecin que je suis qui parle et qui interpelle le conseil de l’ordre des médecins », lâche Amira Bouraoui en insistant sur l’incapacité du Président sortant de gouverner. « Il y a lieu d’avoir de sérieux doutes sur ses capacités physiques et mentales » ajoute-t-elle. Même scénario. Les manifestants subissent les mêmes violences et les arrestations se multiplient. Amira Bouraoui et d’autres activistes se font embarquer à nouveau. La jeune femme est blessée au genou mais ne renonce pas à investir la rue, à nouveau, ce jeudi 06 mars. Même topo ! Les manifestants étaient au rendez-vous. La violence policière aussi. Aussitôt arrivés, aussitôt embarqués dans les fourgons cellulaires de la police tout prêts pour la circonstance. La violence des forces de « sécurité » n’avait d’égal que la sympathie grandissante des passants pour les protestataires.

Dignitée bafouée

Pourtant, le mouvement Barakat, n’a rien en commun avec les activistes qui ont fait bouger les rues à Tunis ou au Caire. L’influence des réseaux sociaux est beaucoup moins importante et se limite essentiellement aux élites et étudiants. Le taux de pénétration du net en Algérie n’excède pas, tous comptes faits, les 14% alors que chez les voisins, le Maroc et la Tunisie, il est respectivement de l’ordre de 51% et de 39%. Ce mouvement de protestation est en fait, l’expression d’une colère contre la dignité bafouée. Il exprime plus le rejet de ce choix inexplicable des décideurs de reconduire un homme malade aux destinées du pays qu’une franche opposition au régime. Il est vrai aussi que la rue algérienne est difficilement mobilisable. L’encadrement de la société a depuis longtemps été abandonné. Les partis politiques et organisations de masses sont laminés par de longues années de violence terroriste et trois mandats durant lesquels toute velléité de mobiliser pacifiquement les algériens a été étouffée. Le groupe de journalistes et d’intellectuels à l’origine d’une initiative contre l’amendement de la constitution en 2008 qui avait permis à Bouteflika de lever le verrou de la limitation des mandats (à deux) s’étaient heurté au défaitisme ambiant. Said Djaafer, rédacteur en chef du site d’information Maghreb Emergent, un des initiateurs de cette démarche s’en souvient encore aujourd’hui. «Nous avons frappés à toutes les portes et nous avons été surpris par la démobilisations générale. Tous reconnaissaient le bien fondé de notre opposition à l’amendement de la constitution mais estimaient inutile d’agir car, disaient-ils, « cela va passer malgré tout ».Un constat qui amènera l’éditorialiste à dire alors que « l’a-qua-bonisme » est devenu le courant majoritaire chez les élites instruites en Algérie. Quant aux classes populaires ou « dangereuses », leur irruption sur la scène politique après octobre 1988, a été jugé indésirable en raison du « mauvais choix » qu’ils ont fait en faveur des islamistes lors du vote du 26 décembre 1991. C’est en fait toute la société algérienne dont la voix a été couverte par le déchainement des violences. Une décennie qui n’est pas encore « passée » et qui fait que la rencontre des milieux populaires avec le mouvement Barakat sera difficile à réaliser.

200 milliards de réserves de change

Les Algériens sont difficilement mobilisables sur des mots d’ordre politiques. Ils sont plutôt dans un jeu du chat et de la souris avec le régime pour lui arracher une plus grande redistribution des revenus de la rente. Ce que le pouvoir fait « généreusement » depuis 2011 au grand dam des économistes qui dénoncent des dépenses antiéconomiques alors que l’Algérie a besoin de véritables réformes. Mais le régime algérien n’en a cure. Il dispose encore de suffisamment d’argent – 200 milliards de réserves de change – pour calmer les esprits et répondre aux exigences des différentes corporations. Et même des chômeurs avec le système de l’Ansej où des jeunes se font octroyer des crédits qu’ils ne rembourseront probablement jamais… Mais d’ici cinq ans, estiment les économistes, ce jeu du chat et de la souris sera intenable. Et quand les classes populaires diront «Barakat», la donne changera… Pour le moment, l’élan indigné des Barakat a peu de chance d’aller loin. Mais personne ne sait comment les batailles au sein du régime vont se poursuivre – ou se calmer – après le 17 avril et l’intronisation d’un homme malade comme la devanture présidentielle d’un régime dont la faillite n’est retardée que par le pétrole.

PAR NIDHAL DAÏM

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