Algérie, vers une élection sans électeurs ni partis politiques

Compte tenu de la répression qui s’abat sur les partis algériens représentatifs et du rejet du régime par l’immense majorité du peuple algérien, les élections législatives du 12 juin devraient être un non événement

Malgré le désintérèt de l’opinion algérienne pour des élections législatives qui sont une mascarade, le pouvoir conserve sa feuille de route électorale

À moins de deux semaines des élections législatives, le ministère de l’intérieur algérien pousse la justice à engager des procédures de mise au pas des partis les plus représentatifs. Qu’il s’agisse du RCD, ce parti kabyle né dans le giron du pouvoir mais qui a pris désormais son indépendance, du Parti des Travailleurs  de Louisa Hennoun, au mieux avec le régime de Bouteflika mais aujourd’hui fort mal perçu par le pouvoir ou encore l’UCP de Zoubida Assoul. 

Ces trois partis furent clairement du côté du pouvoir militaire durant les années 90 où débutait une quasi guerre civile entre le régime algérien et les forces islamsites.. Mais aujourd’hui ces trois mouvements boycottent les élections législatives et inscrivent leur action dans le cadre du Pacte pour une alternative démocratique (PAD) qui  s’oppose frontalement à la feuille de route du pouvoir le privant de d’ancrage dans le camp des démocrates. Voici les militaires algériens, relayés par un président Tebboune aux ordres, condamnés à recomposer la vie politique algérienne avec les vieux partis discrédités que sont l’inusable FLN, l’infatigable RND ou encore, plus nouveau, les responsables de Jil Jadid, véritable coquille vide qui a cru se faire une réputation aux débuts du Hirak.

Répression toute

Pour le reste, le pouvoir qui, ces derniers mois, alternait des phases de répression et de tentative de négociation avec le Hirak, est désormais sans états d’âme. Le comité national pour la libération des détenus CNLD constate que le nombre de libération des détenus est d’un quart le nombre d’arrestations. Un grand nombre reste sous contrôle judiciaire.  

Kidnappings et arrestations des membres du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ) se multiplient. Le système ne veut pas que cette structure fasse cause commune avec le Hirak. Ce mouvement a organisé, le 8 Mai à Kherrata, une réunion d’évaluation sur les scénarios possibles de sortie de crise.

La répression tous azimuts des services de sécurité est un indice que la cohésion du pouvoir se lézarde. Un clan dominant prend le gouvernail sans pouvoir asseoir son autorité sur l’ensemble de l’armée. Dans les caserneset au niveau de la soldatesque, la grogne est de plus en plus perceptible

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Passage en force

Le passage en force à l’élection présidentielle n’était possible que parce que le pouvoir militaire, sécuritaire et politique était sous la coupe d’un clan uni qui était celui de feu le chef d’état major Gaid Salah, qui fut aux commandes lors de la démission de l’ex Président Bouteflika.. Or, la configuration actuelle du pouvoir souffre d’évidentes dissensions.

Les anciens membres de l’État profond, à savoir les fidèles du général Toufil, le tout puissant chef de l’ex DRS (services algériens) entre 1990 et 2015 qui connaissent la musique,  préfèrent reporter les législatives afin d’avoir le temps d’installer des nouveaux pôles politiques. La proposition, sous l’impulsion de l’ancien ministre unanimement respecté qu’est Taleb Ibrahimi, d’un report du scrutin renforce ce scénario et lui donne une coloration démocratique par l’ouverture d’une phase de dialogue. Du coté du Hirak, la rencontre chez le leader du mouvement Mohamed Tabbou de représentants de plusieurs courants politiques, a donné de l’urticaire aux services de sécurité.

Question de survie

Les récentes déclarations du chef d’état-major le général Said Chengriha sont l’écho de la volonté du pouvoir d’aller jusqu’au bout de son projet d’élections législatives. Le refus de composer ou de trouver une solution crédible à la sortie de crise contraint le pouvoir à couper tout lien avec la société civile. Or la clientèle civile de l’État-major pèse désormais un poids plume dans l’affrontement de poids lourds qui se poursuit entre l’État algérien et les mobilisations populaires.

Si un compromis n’est toujours pas trouvé entre ces forces vives, un scrutin législatif n’a pas grand sens. 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)