Algérie, l’immobilisme est en marche

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Le mardi 2 juin, le président Abdelmedjid Tebboune, accompagné par le chef d’état-major Said Chengriha, a officiellement tourné la page de feu général Gaid Salah, décédé en décembre, qui a mené à bien l’organisation d’une élection présidentielle.

Six mois après le décès de l’homme qui a mis fin au règne du clan Bouteflika, le nouveau chef d’Etat a «canonisé » le généralissime défunt en baptisant le siège de l’état-major de l’armée nationale populaire du nom de Gaid Salah. « Une manière élégante de le faire rentrer dans l’histoire tout en s’émancipant de son héritage », relève le site Maghreb Intelligence.

Une fois cet hommage expédié, Abdelmedjid Tebboune a présidé une séance de travail avec les cadres de l’ANP (Armée Nationale Populaire), la deuxième depuis son arrivée au pouvoir, en présence du général-major Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’ANP par intérim, du nouveau secrétaire général du ministère de la Défense, du commandant de la 1ère Région militaire et de quelques autres. Autant dire que ces hauts gradés qui détiennent la réalité du pouvoir.

L’armée, colonne vertébrale

Cette grand-messe s’imposait pour monter l’unanimité des responsables de l’armée derrière le président Tebboune, notamment après les péripéties qui ont suivi le limogeage et l’arrestation du général Bouazza Wassini, l’ex patron tout puissant du contre espionnage algérien qui espérait, par des réseaux puissants, provoquer une révolution de Palais au sommet de l’institution militaire

Laquelle institution a réussi un coup double avec cette purge: retrouver une vraie cohésion et mettre la main sur les services secrets, héritiers du DRS du général Toufik, qui représentaient durant le rêgne d’Abdelaziz Bouteflika, un utile contrepoids à l’influence de la Présidence et du ministère de la défense. Désormais l’unanimisme est de mise et le pouvoir militaire sans concurrence aucune.

Mais pour que nul n’en ignore, il fallait rappeler où se trouvait le coeur du pouvoir algérien. La mouture de la nouvelle constitution qui devrait acter une nouvelle page de la transition algérienne, validée par Said Chengriha, désormais unique patron de l’armée.

Dans ce pays militarisé, c’est le chef d’état major qui a « donné son feu vert » au travail réalisé par le collège d’experts dirigé par Ahmed Laraba, et dont la version finale sera rendu public le 30 juin prochain. Après, le referendum populaire ne devrait être qu’une simple formalité, tout comme l’a été l’élection de Tebboune en janvier dernier.

Tebboune, cache sexe du pouvoir

A’ Abdelmedjid Tebboune, le Président en titre choisi par l’arme, reviennent les dossiers économiques et la gestion d’un multipartisme dévoyé. Il a tout d’abord laisser-faire les deux partis politiques qui étaient jusque-là les principaux soutiens d’El-Mouradia. Paralysés depuis plus d’une année, le FLN et le RND ont désigné, en l’espace de trois jours, à leur tête deux secrétaires généraux inconnus des Algériens et sans envergure politique. (voir notre article ci dessous) Ni Baadji Abou Al Fadhl, ni Tayeb Zitouni, respectivement à la tète du FLN et du RND, ne pourront battre le pavé pour convaincre les Algériens de voter la nouvelle constitution, faute d’envergure et de projet réel. Les services de la présidence ont également tenu à exfiltrer le premier ministre Abdelaziz Djerrad en affirmant qu’il avait « démissionné du parti du FLN plusieurs années avant sa désignation en qualité de Premier ministre ».

Il s’agit simplement de mettre un peu d’huile dans les rouages politiques ense dissociant des partis créés par le pouvoir, tout en les instrumentalisant. Porte-parole officiel d’El Mouradia, le Palais présidentiel, Belaïd Mohand Oussaïd, s’est empressé de clamer haut et fort que le président « n’a de lien organique avec aucun parti politique agrée » . Dans la nouvelle feuille de route du pouvoir algérien, la fin programmée des partis historiques ne serait donc qu’une question de temps.

Ralliés de la dernière heure

Abdelmedjid Tebboune cherche à se rapprocher des nouveaux partis, jugés plus crédibles et plus proches de la jeunesse du pays. Et il se permet même d’offrir un cadeau à Sofiane Djilali, président du parti opposant Jil Jadid, qui passait pour un opposant pur et dur au cinquième mandat de Bouteflika. Encore que dans ses interventions publiques, notamment à Paris devant la communauté émigrée, ce technocrate prudent se cantonnait aux dossiers économiques et sociaux.

L’objectif du pouvoir algérien est avant tout de diviser le puissant mouvement populaire du Hirak plus encore qu’il ne l’est. Après avoir rencontré Tebboune le 27 mai, Sofiane Djilali devait annoncer que le chef d’Etat s’était engagé à libérer les deux détenus les plus en vue du hirak. Samir Belarbi et Karim Tabbou qui allaient retrouver rapidement- le « gage de l’intention du président de favoriser l’apaisement et le dialogue national »,a estimé le petit télégraphiste qu’est devenu le chef de Jil Jadid.

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)