Algérie, les sombres desseins des Emiratis et des Séoudiens

6
18787
Partages

Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, spécialiste du Moyen-Orient met en garde contre la vision sécuritaire qu’ont les Emiratis et les Egyptiens de l’avenir de l’Algérie.

Beaucoup conviennent en Algérie qu’en un mois et demi de manifestations, le pays est parvenu à obtenir sa seconde indépendance. Après s’être libéré de l’occupant extérieur en 1962, la population algérienne parvenait pacifiquement à se libérer de son dirigeant maintenu au pouvoir très exactement pendant 20 ans. Durant toutes ces semaines, la France est restée très discrète, après des années de relations en accordéon avec Alger, pour finalement saluer le succès de ce que l’on appelle de plus en plus une « révolution » dans le pays, huit ans après celle de son petit voisin tunisien devenu un modèle pour tout le monde arabe en 2011.

Il est vrai que pendant des décennies, ce sont les Algériens qui ont été acclamés de par le monde pour leur combat entre 1954 et 1962 afin de bouter les Français hors de leur pays. Auréolés de prestige, ils étaient le symbole de la nécessaire lutte d’un peuple pour ses droits fondamentaux et sa liberté à l’égard de toute puissance coloniale. Au moment des Printemps dit-arabes, la région entière a été secouée sauf…l’Algérie. Au nom d’un impératif sécuritaire brandi par le pouvoir décadent et déliquescent pour empêcher les Algériens de s’exprimer et répéter jusqu’à plus soif qu’il y’avait déjà eu un Printemps algérien qui avait mal tourné en octobre 1988. L’ouverture au multipartisme avait accéléré l’arrivée des islamistes qui seront privés de leur victoire en 1992 : « Nous avons eu par la suite la décennie noire, hors de question de favoriser une quelconque déstabilisation du pays aujourd’hui ». Ainsi, Bouteflika et son clan vampire ont eu un sursis afin de continuer à voler le pays sur la base de cette rhétorique. Mais ce qui est sûr et plus inquiétant encore, c’est que l’Algérie est toujours en proie à la peur de l’influence extérieure et de l’instrumentalisation de son propre pouvoir par un pays tiers : à la peur qui se révèle souvent devenir réalité.

En effet, alors que certains complotistes cherchent toujours à voir la main de la France sur les affaires algériennes dès qu’il y a un bouleversement « suspect » des équilibres intérieurs, on oublie souvent d’attirer l’œil sur la manière dont certains pays arabes eux-mêmes ont cherché à influencer le destin de leurs semblables. Les Printemps dit-arabes n’ont pas fait que des heureux et l’on a vu se confronter dès 2011 deux visions géopolitiques du devenir du monde arabo-musulman: d’un côté, des régions du Maghreb et du Machrek ouvertes au processus de démocratisation intégrant les islamistes comme toutes les autres forces d’opposition comme une composante normale ; de l’autre une vision sécuritaire et un soutien au retour à l’ordre militaire et politique comme les Emirats-Arabes-Unis l’ont fait. Si la Tunisie a été sous influence pendant tout le processus de transition constitutionnelle avec Abu Dhabi soutenant plutôt Nida Tounes et le camp Essebsi, le Qatar lui tentait indirectement de soutenir le camp opposé et de favoriser les partis politiques longtemps interdits. Aujourd’hui, EAU et Arabie Saoudite cherchent à garder la main sur l’ensemble de sa zone d’influence en soutenant les militaires. 

Et on le voit bien, tous ces Printemps ont malheureusement vécu, à part la Tunisie. Mais la vision émiratie (et en sous-main la saoudienne) du Moyen-Orient veut faire de l’Egypte d’aujourd’hui un modèle de pseudo-avenir pour la région: une révolution populaire avortée et un retour à la dictature comme c’est hélas le cas sous le pouvoir d’Abdelfattah Sissi qui a éliminé les Frères musulmans et fait enfermer l’ancien président Mohamed Morsi. L’Egypte d’aujourd’hui est stable et pire que les dernières années du régime de Hosni Moubarak. 

Avec une Algérie en transition, les EAU et l’Arabie Saoudite savent qu’ils ont face à eux le plus grand pays d’Afrique, dans la position géostratégique la plus favorable face à l’Europe et au Sahel mais aussi à l’Afrique Subsaharienne et ses ressources. Ils ne sont pas prêts à soutenir une révolution démocratisante qui affaiblirait selon eux les structures et la sécurité et du pays et de l’ensemble de l’espace régional ; mais pousseraient aussi les islamistes (entendez Frères musulmans et compagnie) de toute évidence à jouer un rôle. Les populations n’ont pas vraiment droit de cité. En Algérie aujourd’hui, le clan du chef d’Etat major Gaïd Salah n’est pas prêt à profiter du flottement provoqué par la démission du président Bouteflika et cela arrange Abu Dhabi. Prévue initialement la troisième semaine d’avril 2019, son départ anticipé a pris de cours l’armée. Ayant appelé à la destitution de Bouteflika, Gaïd Salah se voyait sûrement jouer un rôle majeur dans les semaines à venir et au-delà, soutenu par ses amis Emiratis. Or, aujourd’hui, la constitution veut qu’en cas de démission, ce soit le président du Conseil de la Nation, Abdelkader Bensalah, un proche de l’ancien président, qui assure la période de transition jusqu’aux élections. 

Le mouvement de résistance des Algériens face à un possible vol de leur combat comme ce fut fait sans complexes en Egypte, doit se poursuivre pacifiquement. Plus il sera pacifique, plus il désarçonnera les tenants d’une vision sécuritaire et militaire de l’Algérie d’après-demain. Les camps risquent de se raidir dans les jours à venir mais l’Algérie doit redevenir au plus vite ce modèle de libération nationale tant jalousé dans les années 1960 : les manifestations de ce vendredi en diront long sur les suites possibles et ce à quoi peuvent être prêtes les forces extérieures pour parvenir à imposer leur volonté au pays. Les Algériens ont-ils fait le plus dur ? Pas sûr. 

Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, spécialiste du Moyen-Orient.

*Source : lalibre.be

Partages
plus récent plus ancien Le plus populaire
Notifier de
Slogman
Invité
Slogman

Pertinent mais une bonne partie du peuple a été longtemps arrosée par des dons et autres avantages … sans compter la corruption industrielle pratiquée par le pouvoir et le peuple !

Bref, le nouveau pouvoir devra arroser encore le jardin public de la corruption pour espérer gagner une stabilité relative !

Y – a-t-il un projet National ???

Que demande la rue ?
Le bonheur !
Rien que çà ! ?
…. Et sans construire LEUR pays !!!

taytay
Invité
taytay

c’est assez pertinent comme vision mais l’analyse manque de plus percutantes précisions, le peuple a mûris, il observait et a su retenir son calme depuis, et une alchimie s’est opérée entre les pères nés durant la colonisation et ayant juste savouré la douce période de l’après libération, ceux de 88 qui sentaient s’installer le déni et l’oppression, le summum de l’horreur de la décennie noir a bouclé la boucle (celle là aussi a permis d’évacuer et de marquer ce qui ne nous appartient pas, on est fait autrement, daech a reçu aux environs 200 éléments Algériens) et dans cette révolution exemplaire fait avant tout, qu’on soit en face à une arrogance ostentatoire d’une oligarchie composée de ploucs arrivistes qui ne cessait de s’élargir et de par son avidité bloquait tout pour aller de l’avant, la soif d’être merveilleux et brillants est arrivé à son terme, tout le système et ses… Lire la suite »

Le Retour de la Bete.
Invité
Le Retour de la Bete.

Recapitulons un peu ici: Primo, si Gaid Salah veut vendre sa tribue bedouine du fin fond de l’Algerie dont il est issu c’est son probleme. Moi je dis bon debarras! Mais il ne vendra jamais l’Algerie. Secundo, l’Algerie fait partie d’un ensemble geographique, geopolitique et culturel different du Moyen Orient. En d’autres mots, les Algeriens ont des traits, un caractere et un mode de vie uniques au peuple Algerien de par sa position geographique et de par son histoire. Tertio, le testoterone coule dans le sang Algerien comme le Mississipi. Leurs testicules et leur phallus de Titan a leur apogee liberent une force incommensurablement plus intense que les chutes du Niagara. Quarto, ces « lovers » de bouse de chamaux du Moyen Orient, sont des creatures estrogeniques, en d’autres mots des tapettes. Et on veut se faire controler par des « mariposas? Vraiment? Ecartes tes jambes, on verra qui controlera qui. « Bitch »! Je… Lire la suite »

Patriote
Invité
Patriote

Ne vous y trompez pas l’immense majorité des Algériens est avec son armée.
Cet analyse est tronquée.Les printemps arabes étaient une gigantesque arnaque,on voit bien qu’aucun de ces pays ne s’est libéré et leur situation est pire aujourd’hui.Pour l’Algérie aucune comparaison n’est possible avec d’autre pays car l’Algérie a une histoire singulière.

Touabi
Invité
Touabi

Les Émirats et l Arabie saoudite sont des petits pays où la majorité de la population est étrangère (80 % aux émirats, plus de 30% en Arabie ) .de plus ceux sont des colonies américaines qui servent les intérêts de leurs maîtres et d Israël. Ces bédouins arriérés et obscurantistes ne sont pas aimés par les algériens. In fine, l Algérie n est pas la Tunisie, elle est beaucoup plus riche et puissante ,les chameliers du golfe ont intérêt à se tenir tranquilles d autant plus que leur tuteur américain respectent le refus de toute ingérence étrangère affiché par le peuple algérien. Je pense que ce mouvement citoyen et pacifique va être un modèle pour beaucoup de peuples arabes ,africains et même ailleurs dans le monde.

Alatriste
Invité
Alatriste

Je vois mal le général Gaid Salah endosser le rôle d’Abdelfatah El Sissi en Algérie. Le front intérieur algérien est riche de sa classe politique et de sa société civile unanimement soudée contre les tentatives d’immixtion étrangères dans ses affaires internes du pays. Je ne vois pas comment et par quels moyens ces enturbannés du Moyen orient pourraient influencer la trajectoire du processus de transition démocratique en cours en Algérie. La France qui est mieux placée en est elle-même incapable !