Algérie, le grand retour de l’ex DRS au coeur du pouvoir

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Depuis le décès en décembre 2019 de l’ex chef d’état major, Gaïd Salah, devenu le pape de transition du régime algérien après la démission du président Bouteflika, les hommes du général Mediène, dit Toufik, l’homme fort de l’Algérie pendant un quart de siècle à la tète des services secrets du DRS, sont revenus en force. 

Une enquête de Jeremy H. Keenan

Le général Mediène, qui fut l’homme fort du régime algérien jusqu’à sa mise à l’écart en 2015, est revenu en force au coeur du pouvoir algérien

Le conflit précis entre les clans du général Mediène, tout puissant patron des services algériens depuis 1990, et de feu Gaïd Salah, décédé en décembre 2019 alors qu’il était devenu l’homme fort du pays après le départ de Bouteflika, remonte à la nomination de Gaïd en tant que chef d’état-major en 2004. L

L’inimitié croissante entre les deux hommes, Gaïd Salah et Mediène, date des années noires (1993-1998) lorsque le second considérait le premier comme un militaire de deuxième rang et l’humiliait. leur antagonisme devait atteindre son paroxysme lors de l’attaque ‘terroriste’ contre l’usine gazière de Tiguentourine près d’In Amenas en 2013.

La revanche de Gaïd Salah

La capture par l’armée de trois des terroristes d’In Amenas apporta à Gaïd Salah la preuve formelle de l’orchestration de l’attaque par le DRS du général Mediène, une opération sous couverture ayant tourné au désastre. A partir de ce moment, la table fut renversée. Armé de cette information, Gaïd Salah put progressivement démanteler le DRS, marginaliser Mediène et se positionner en tant que nouvel homme fort du pays.

Le démantèlement du DRS par Gaïd Salah se traduisit par la révocation et le remplacement progressifs des généraux nommés aux plus hauts postes par Mediène. Ceci aboutit finalement au limogeage de ce dernier en 2015, alors que Bouteflika était toujours chef de l’état, puis à son emprisonnement en 2019 quand Gaïd Salah était le seul maitre à bord..

Le premier des généraux de Mediène à être remplacé fut le général Rachad Laalali (alias Attafi), chef de la DDSE (services extérieurs), en septembre 2013. Gaïd Salah nomma à sa place Mohamed Bouzit que le général Mediène avait qualifié de traître. Le nouveau promu occupa sa puissante position jusqu’à son départ, en mars 2019, exigé par Saïd Bouteflika, le jeune frère de l’ancien Président Abdelaziz Bouteflika qui voulait écarter les alliés de Gaïd Salah devenu la bète noire. Il fut remplacé par le colonel Mohamed Kamel (alias Rachid), un brillant et jeune confident de Gaïd Salah en bons termes avec les Américains.

Avec le décès inattendu de Gaïd Salah le 23 décembre 2019, Abdelmadjid Tebboune, le nouveau Président marionnette ‘élu’ le 12 décembre 2019, essaya de réparer certaines injustices commises à l’époque de Gaïd Salah.  C’est ainsi qu’il rétablit Bouzit à son ancien poste de commandant de la DGSE algérienne, tandis que Mohamed Kamel fut simplement mis de côté.

La revanche de Gaïd Salah, parvenu au pouvoir
au début du printemps 2019, fut
spectaculaire

Le dos au mur !

Toutefois, le sort de Bouzit était déjà scellé. Confronté à la rébellion populaire du Hirak et affaibli par un Président marionnette, un gouvernement de fortune et une crise économique grave, le régime avait le dos au mur. Il avait besoin de la brutalité et de l’intelligence des ‘professionnels’ de Mediène.

A partir de mars-avril 2020, les hommes de Mediène furent discrètement ramenés à leurs postes d’influence. Mediène lui-même, bien qu’officiellement en prison, ‘vivait depuis des mois dans une résidence protégée, sous la protection de la Présidence. IL tirait les ficelles derrière la scène, déterminé à rattraper le temps perdu en effaçant toutes les traces de Gaïd Salah et de son clan pour les remplacer par des ‘professionnels’ qu’il avait formés et promus. La table venait d’être renversée à nouveau. Pour Bouzit, la mise à l’écart était une question de semaines.

Avec la mort de Gaïd Salah, le général Saïd Chengriha, très connu durant les années 1990 pour ses positions violemment anti islamistes, fut nommé chef d’état-major. A la mi-mars 2020, un officier de commandement de Chengriha dans les années 1990, le général Abdelaziz Medjahed, autre officier « éradicateur », fut rappelé en tant que conseiller spécial du Président Tebboune sur les questions militaires et de sécurité. La messe était dite.

Les jours suivants virent le retour de plusieurs figures des éradicateurs membres du clan de Mediène, comme les généraux Amar Athamnia et Mansour Lamari (alias Hadj Redouane). Le second avait été le bras droit et chef de cabinet de Mediène pendant 19 ans. Il fut nommé coordinateur des services de renseignement.

L’héritage de Gaïd Salah enterré

Au même moment, les généraux nommés par Gaïd Salah à la tête des services de renseignement, notamment les généraux Boubekeur Nabil, Mohamed Kaïdi et Bouazza Ouassini, chef de la puissante Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), furent tous limogés. L’insidieux Ouassini fut arrêté. Il purge actuellement une longue peine de prison.

Rien d’étonnant dès lors à ce que le retour de Bouzit en avril 2020 à la tète de la DDSE (services secrets extérieurs) ait été suivi quelques jours plus tard par celui, toujours sur recommandation de Mediène, de Mohamed Chafik Mesbah comme directeur général de la toute nouvelle Agence algérienne de la coopération internationale (AACI). L’AACI avait pour objectif de retirer à l’armée le pouvoir de décision sur le dossier du Sahara Occidental et d’autres dossiers internationaux sensibles.

En fait, il faut maintenant se demander si la création de l’AACI n’était pas un autre plan de Mediène pour saper la position de Bouzit à la tête du renseignement extérieur.

Les barbouzes algériens dépassés

En fait, quand on se retourne aujourd’hui sur les neuf derniers mois écoulés, on peut voir combien Mesbah et Bouzit ont été constamment en désaccord, Mesbah travaillant dans l’ombre avec Mediène, marginalisant progressivement Bouzit et semblant préparer sa chute. Un journal algérien proche du régime a accusé Bouzit de gérer le renseignement extérieur de façon chaotique, commettant de nombreuses ‘erreurs grotesques’, notamment dans la gestion des dossiers libyen et du Sahara Occidental.

Lorsqu’on se retourne sur les calamiteux échecs de l’Algérie en matière géopolitique ces derniers mois, en particulier sur le Sahara Occidental, la Libye, l’accord Maroc-Israël-Etats-Unis et les relations avec les pays du Golfe, la DDSE apparaît comme ayant été dramatiquement faible. Au point, comme le fit remarquer un journal étranger, d’induire en erreur les autorités algériennes. En d’autres termes, on peut penser que Mediène, agissant à travers Mesbah, s’est assuré que Bouzit était déjà bien en route vers la sortie. Son initiative nigérienne, potentiellement très coûteuse pour le régime algérien aussi bien financièrement que diplomatiquement, fournit à Mediène le dernier clou sur le cercueil de Bouzit.

Bouzit a été remplacé par le général à la retraite Noureddine Makri (alias Mahfoud). Le général Mahfoud est un autre protégé de Mediène de retour dans le jeu. Mediène l’avait fait nommer en 2009 en tant que Directeur des Relations d’Extérieures et de la Coopération(DREC) au ministère de la Défense, ce qui permettait à Mediène de contrôler toutes les nominations et opérations dans les ambassades de l’Algérie à l’étranger. Gaïd Salah fit limoger Mahfoud en 2015 dans le cadre de la purge anti-Mediène lancée après In Amenas.

Avec la nomination de Mahfoud à la tête de la DDSE, nous sommes proches des derniers actes de la revanche de Mediène sur feu Gaïd Salah. Presque toutes les nominations significatives de Gaïd Salah ont désormais été effacées, tandis que la vieille garde de Mediène – du moins ceux qui sont toujours en vie –est revenue aux affaires.

Des disparitions troublantes

Le clan de Gaïd Salah est désormais presque entièrement décimé, mort ou derrière les barreaux. Comme dans les années 1990, quand Mediène commandita le meurtre de plusieurs personnes susceptibles de menacer son pouvoir, comme celui du général Saidi Fodil, un certain nombre de généraux proches de Gaïd Salah ont récemment péri dans des circonstances douteuses. Deux, peut-être trois, sont morts ces dernières semaines.

En novembre 2020, le régime fit infirmer la condamnation de Mediène. En janvier, un nouveau procès l’a acquitté de toutes les charges pesant contre lui. Huit ans après In Amenas, la table a été complètement renversée.

Bien qu’âgé de 82 ans et pas dans la meilleure forme, le ‘Dieu de l’Algérie’, comme il s’est lui-même un jour qualifié, est de retour au pouvoir, même s’il agit dans l’ombre.

Il reste une question sans réponse : pourra-t-il sauver l’Algérie des crises politique et économique dans lesquelles elle s’enfonce ou les fera-t-il empirer ? Le régime a fait appel aux réseaux de la sale guerre des années 1990, mais avec des dirigeants beaucoup plus âgés. Il y a de quoi, pour les Algériens, craindre le pire.

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