Algérie, le gouvernement Tebboune peine à incarner le changement

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« La Nouvelle Algérie », ce concept flou qui devait asseoir un Président mal élu, a de toute urgence besoin d’un bon publicitaire. Mais que fait donc Jacques Séguéla?

C’est une boutade : par nationalisme historique, le Président Tebboune ne fera jamais appel à un publicitaire français. Mais s’il pouvait trouver l’équivalent d’un Séguéla dans la Turquie d’Erdogan, par exemple, on lui conseillerait de ne pas tarder à le recruter, et c’est sérieux. De toute évidence, les communicants du Palais d’El-Mouradia ( le siège de la Présidence ) ne savent pas y faire. Et en disant cela on reste très poli. Etat des lieux.  

L’opportunisme de la démarche et l’amateurisme des porte-paroles

Ce 1er novembre, les Algériens sont appelés aux urnes pour approuver la nouvelle Constitution, pour peu qu’ils veuillent bien se déplacer : la participation à ce scrutin reste la grande inconnue et la grande angoisse des autorités algériennes, armée comprise. Cette inquiétude est d’autant plus légitime que la campagne menée par la Présidence et le gouvernement pour faire approuver la nouvelle mouture du texte fondamental est un festival de couacs.

Sur le terrain, les représentants de la « Nouvelle Algérie » se comportent comme des potentats de l’ancien système, parfois en plus arrogants. Depuis le début, cette affaire est mal engagée. « Faute de légitimité, le pouvoir puise dans la réserve du patrimoine mémoriel de quoi faire passer son projet de Constitution en l’associant à une date symbolique (le 1er novembre) fondatrice du récit libérateur. C’est une sorte de vente concomitante, comme les Algériens la connaissent depuis le temps des pénuries », résume Hosni Kitouni, le conseiller du président Boudiaf jusqu’à son assassinat, dans un entretien accordé au nouveau site d’information  Twala. « Cet amalgame contribue un peu plus à brouiller son image et dévoile le caractère opportuniste de sa démarche », estime cet ex-cadre du PRS (le Parti de la Révolution socialiste, créé par feu Mohamed Boudiaf). 

Une enseignante humiliée, un préfet discrédité

Sur le terrain, la campagne pour le scrutin du 1er novembre orchestrée par le gouvernement tourne au désastre. Deux évènements survenus en moins d’une semaine témoignent de cette débâcle. A Oran, le wali (préfet) choisit le jour de la rentrée, ce mercredi 21 octobre, pour visiter une école et assurer que la Nouvelle Algérie donnera de l’importance à l’éducation. Une enseignante a saisi l’occasion pour porter à la connaissance du premier responsable de la wilaya le manque de commodités et de moyens flagrant : « Savez-vous, monsieur le wali, que c’est nous-mêmes, les enseignantes, qui faisons le ménage des salles avant de recevoir les élèves ? Savez-vous que les pupitres de l’école sont très vétustes et qu’il datent de l’époque coloniale ? » 

Piqué aux vif et scandalisé par les propos de l’enseignante, le wali prend un air autoritaire. Alors que la scène est filmée, il somme l’enseignante de lui montrer les pupitres. Hélas pour lui, tout le monde a constaté que, sous des nappes de fortune, les tables des élèves sont en très mauvais état. « En mauvais état peut-être, mais ne dites pas qu’elles datent de la colonisation. C’est inacceptable ! » tonne-t-il avant de lui tourner le dos et de quitter la salle.

Sur les réseaux sociaux, la vidéo s’est propagée à la vitesse du son et de nombreux internautes, excédés par la réaction du wali et son manque de respect vis à vis d’une femme, ont exprimé leur soutien à l’enseignante. Cette dernière, interrogée par des journalistes, a fait d’autres révélations sur l’état de son école et sur l’échange vif qu’elle a eu avec le wali. « Taisez-vous ! » lui auraient lancé les agents du protocole pendant qu’elle décrivait l’état de son école. En moins de deux jours, cette enseignante d’un certain âge qui n’a jamais élevé le ton ni baissé les yeux face au préfet, est devenue une héroïne. Des centaines d’anonymes, en solidarité, prennent des photos avec elle et se les partagent sur les réseaux sociaux. « L’enseignante, qui a été accueillie en héroïne par les élèves et ses collègues de l’école primaire Benzardjeb après l’incident avec le wali, a adressé ses remerciements à tous ceux qui ont fait montre de solidarité, professeurs, associations et parents d’élèves », note le site Maghreb Emergeant.

Quelques jours plus tard, lors d’une intervention dans le cadre de la campagne pour le référendum sur la Constitution, le ministre de la Jeunesse et des Sports, Sid-Ali Khaledi, a asséné à deux reprises, alors qu’il se savait filmé par des chaînes de télévision : « Si la nouvelle Constitution ne sied pas à certaines personnes, qu’elles quittent ce pays ! »

Propos aussitôt condamné par des milliers d’internautes qui ont rappelé, à juste titre, qu’ils n’avaient pas de pays de rechange. Ce grave dérapage du jeune ministre tombe mal pour le gouvernement qui s’apprête à recevoir en visite officielle Gérard Darmanin, le ministre français de l’Intérieur. Qu’un représentant du gouvernement appelle ses concitoyens à quitter l’Algérie « s’ils ne sont pas contents », à un moment où la France veut lui faire récupérer quelques ressortissants indésirables, n’est pas très malin. La France accepte de faire semblant de croire à l’illusion d’une Nouvelle  Algérie, mais à quelques conditions, dont celle, devenue vitale, de l’arrêt de l’immigration clandestine. Voilà le pauvre jeune ministre de la Jeunesse et des Sports contraint de faire à son tour son mea culpa : « J’ai suivi hier la dimension regrettable qu’ont prise mes déclarations (…) De toute façon, nous sommes des humains et nous ne sommes exempts d’erreurs; ceux qui ont mal compris mes propos, je m’excuse », a-t-il déclaré dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux. 

« Que dire alors de cet énième dérapage d’un ministre algérien en exercice, si ce n’est qu’il est un révélateur de l’ampleur du fossé séparant une classe politique réfugiée dans des tours d’ivoire du citoyen lambda », résume le site Radio M. Sur le terrain, ceux qui vendent la Nouvelle Algérie agissent comme les pires figures de l’ancien régime, résument les observateurs. « Même morgue, même surenchère nationaliste, même champ lexical exécrable », note un internaute. « Nul n’est en droit d’inviter un Algérien à changer de patrie, fût-il un ministre exalté de la République du repli, aussi habité par la mémoire puisse-t-il se prétendre, et lorsqu’on appelle le peuple à se prononcer sur son destin, on ne lui enjoint rien et surtout, on ne l’insulte pas. »

Comme si cela ne suffisait pas, les partis qui ont longtemps cautionné le pouvoir de Bouteflika sont les seuls à défendre aujourd’hui la nouvelle Constitution. Ainsi le RND d’Ahmed Ouyahia (en prison) appelle à voter oui au référendum qui «consolide le principe d’Etat de droit»; le FLN de  Mohamed Djemai (en prison) parle d’«un acquis démocratique pour le pays» quand TAJ d’Amar Ghoul (en prison) ose dire qu’il est «crucial pour l’avenir». En résumé, et à une semaine du scrutin, la Nouvelle Algérie du Président n’a pour supporters zélés que les partis emblématiques de l’Ancienne Algérie. Tout cela pose problème.

Donc si vous connaissez le Séguéla d’Istanbul ou d’Ankara, veuillez transmettre ses coordonnées de toute urgence à la Présidence algérienne. Pour sauver le soldat Tebboune, prendre au passage une petite commission, comme cela se faisait dans l’Algérie d’hier et continuera probablement à se faire dans celle de demain.  

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