Algérie, la nécessaire refonte du paysage politique

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Abdelkader Latreche, démographe et sociologue, appelle les autorités algériennes, dans la perspective des élections présidentielles du 12 décembre, à se prononcer vraiment en faveur de la démocratisation de la vie politique

Depuis le mois de février 2019, l’Algérie connaît un mouvement de contestation nationale sans précèdent. Ce mouvement populaire, en libérant la parole des Algériens, les a amenés à rompre avec l’inertie et la sclérose généralisée qui a affecté la société algérienne depuis les années 90. C’est pourquoi il faut considérer cette nouvelle étape de l’histoire de l’Algérie comme une véritable résurrection de la société algérienne.

Celle-ci est liée à des facteurs endogènes propre au système politique algérien. Elle ne peut être dissociée du mouvement général à l’échelle mondiale qui conduit les peuples longtemps opprimés à vouloir prendre leur destin en main. Cette prise de conscience se manifeste, avant tout, par une dénonciation de tout ce qui se rapporte au pouvoir et de tous ce qui vient d’en haut. D’où le slogan : Tnahaw Gaa (partez tous).

Prise de conscience et dénonciation se sont intensifiées tout particulièrement après la multiplication des arrestations de hauts responsables pour des délits de corruption et de dilapidation de l’argent public ces dernières décennies. Ceci a contribué à aggraver le discrédit, déjà existant, à l’égard du politique en général, des institutions politiques de l’État, et des partis politiques. Ce discrédit qui a tendance à s’étendre concerne aujourd’hui aussi le refus de la part d’une partie de la population les élections présidentielles du 12 décembre 2019 comme en témoignent les premiers signes d’hostilité à l’égard des candidats depuis le début de la campagne électorale. Il en ressort que les élections censées marquer un tournant dans l’histoire du pays sont devenues les élections de la discorde. C’est pourquoi on peut considérer les positions controversées des Algériens à l’égard des élections du 12 décembre 2019 comme le signe de craintes et doutes, voire de blocages de la scène politique en Algérie. 

Champs politiques en ruine

On assiste depuis le 22 Février a une sorte de relégation des partis politiques en Algérie. En effet, le paysage politique algérien composé essentiellement du FLN, d’autres partis traditionnels et de micro-formations proches du pouvoir, et transformées souvent en comités de soutien, voire en sous-traitants, semble céder la place à une nouvelle configuration. Dans cette nouvelle recomposition, les partis politiques se trouvent dépassés. Il se trouvent dans l’incapacité des partis politiques à élaborer une nouvelle stratégie. Le Hirak n’a fait qu’accélérer la déchéance de pseudo partis politiques qui bénéficiaient des privilèges du pouvoir sans avoir aucune assise populaire, ni vision. Il leur est impossible de participer à la recherche d’une sortie de la crise.

Il en résulte un bouleversement du paysage politique, au sens d’une absence totale des partis politiques dans cette phase de l’histoire du pays ; à moins que le rôle des partis politiques ne se limite à leur étrange soutien au hirak, un hirak qui les met directement en cause. Ce soutien circonstanciel et forcé n’a fait qu’accroître le discrédit du personnel politique et augmenter la méfiance de la rue à son égard.

L’éclatement du paysage politique va même jusqu’à affecter directement la préparation et la dynamisation des consultations nationales telles que les élections présidentielles. En effet, les élections de tous types concernent avant tout les partis politiques et ce sont les partis politiques qui dynamisent une période électorale et non les petits comités de soutien. Les doutes, les craintes et les hésitations d’une partie de la population algérienne vis-à-vis des élections du 12 décembre viennent probablement aussi de la non implication des partis politiques dans cette phase. Il en résulte que la difficile adhésion et mobilisation des algériens vis-à-vis des élections présidentielles se pose comme une conséquence naturelle de l’éclatement des partis politiques.

L’éclatement des partis politiques se manifeste également par l’absence remarquée du FLN dans la course à la présidence, par la candidature sans étiquette politique comme celle de Tabounne, mais aussi par la forte présence d’indépendants : sur les 22 candidats qui ont déposé leurs dossiers de candidatures aux élections présidentielles, au moins 14 étaient des indépendants. Les élections deviennent des enjeux pour les indépendants et non pas pour des partis ayant des programmes et qui mobilisaient les électeurs.

Sans aucun doute il s’agit d’une faillite des partis politiques. En effet, le système DRS et le système Bouteflika ont tout fait pour affaiblir les partis politiques, en multipliant les petits partis politiques pour mieux les encadrer. S’ajoute à cela l’affaiblissement de partis historiques, comme ce fut le cas du FLN. En revanche, cela a ouvert la voie aux initiatives individuelles souvent tournées vers le passé : comme quoi le salut de l’Algérie ne se légitimerait que par le retour au passé.

Depuis le 22 février ceux qui détiennent le pouvoir en Algérie se sont lancés dans une série d’arrestations à l’encontre des hommes et femmes d’Al Isaba. Cette démarche à laquelle adhère une majorité des algériens, y compris ceux qui manifestent les vendredis, ne s’est pas accompagnée de propositions concrètes pour sortir l’Algérie de sa crise politique. Au contraire, il y a eu un barrage aux rares initiatives de sorties de crises émanant de personnalités dites historiques. Cela rappelle non seulement le discrédit, mais aussi le rejet des maîtres d’Alger à l’égard d’initiatives politiques visant à arrêter le drame algérien aux milieux des années 90 ; comme ce fut le cas de la position de l’institution militaire et sécuritaire à l’égard de l’initiative de Saint Egidio à laquelle ont participé deux figures historiques, à savoir Ahmed Ben Bella et Hocine Ait Ahmet.

Pas de solution venue d' »en haut »

Ceci atteste du refus, de la part de ceux qui détiennent le pouvoir, d’ouvrir la porte à toute forme de solution en dehors du système, ou à se référer aux solutions institutionnelles. C’est pourquoi, depuis le report des élections d’Avril, il a été décidé que les élections demeurent la seule issue à la crise. Il n’empêche que la décision de la tenue des élections présidentielles ne s’est pas accompagnée du lancement d’un débat politique, ou la création de conditions minimales pour un débat sociétal et politique sérieux, qui auraient sans doute pu contribuer à une meilleure adhésion des algériens aux élections du 12 décembre. Le seul débat qui dominait se limitait aux arrestations, aux condamnations et aux procès.

C’est pourquoi on peut dire que l’absence d’un projet ou d’une vision de sortie de crise d’en haut n’a fait que pousser une partie des algériens vers une délégitimation de tout ce qui vient d’en haut, y compris les élections.

Depuis le 22 février les manifestations se multiplient avec le même enthousiasme et la même ferveur à travers l’ensemble des wilayas d’Algérie. Ferveur qui touche toutes les catégories sociodémographiques. En effet, on constate une présence diversifiée de toutes les composantes de la société, sans aucune distinction. Cette présence a donné lieu à une convivialité entre les algériens. Convivialité que les espaces publics traditionnels ont perdu ces dernières décennies en Algérie. S’ajoute à cela la multiplication et la diversification des slogans qui couvrent divers défis auxquels fait face la société algérienne.

Une révolution sans leaders

Mais ce qui caractérise le plus le mouvement de contestation, ou le hirak, c’est son autonomie vis-à-vis des partis politiques et de tous les types d’organisations politiques ou syndicales. Cette autonomie, si elle atteste de la distance des algériens vis-à-vis des partis politiques existants, rend très difficile l’émergence de revendications structurées, susceptibles de former une plateforme politique qui peut avoir sa place dans la construction du futur de l’Algérie. C’est pourquoi on peut dire que le hirak, qui a réussi à mobiliser des centaines de milliers d’algériennes et d’algériens, n’arrive pas à aller au-delà de la simple mobilisation. Il ne parvient pas à se constituer en force de proposition, susceptible de mettre en avant un projet d’en bas, qui aille au-delà de slogans généraux auxquels beaucoup d’algériens adhèrent. Certes les mouvements sociaux ne peuvent pas tous être organisés, mais cela ne signifie pas qu’ils ne le soient pas du tout. 

Depuis l’indépendance de l’Algérie le paysage politique algérien a connu plusieurs changements. Ces changements qui faisaient suite à des évènements divers, parfois meurtriers comme ce fut le cas après octobre 1988, se sont accompagnés d’un réexamen de la carte politique et plus particulièrement l’émergence de nouveaux partis politiques. Cette ouverture se faisait toujours sous l’œil attentif de l’Etat et ceci parce que l’Etat a toujours été le premier régulateur du paysage politique en Algérie. Il est donc légitime de s’interroger sur le devenir du paysage politique, qui vit une totale inertie, alors que la société connait une ébullition constante.

Le paysage politique dans l’Algérie du hirak ne correspond plus à la fois aux défis et aux attentes du moment. C’est pourquoi la composition du paysage politique doit changer afin de s’adapter aux nouvelles données politiques et sociales et répondre ainsi aux défis futurs de l’Algérie de demain. Cette recomposition doit venir d’initiatives populaires d’en bas et non d’une décision d’en haut ou de solutions négociées avec tel ou tel institution sécuritaire ou militaire. D’où la nécessaire émergence de nouvelles organisations politiques ou professionnelles structurées issues à la fois du hirak et de la société civile. Autrement à quoi auraient servi des mois de mobilisation ?

Cette structuration politique du mouvement née à la fois de la contestation, la mobilisation des algériens et du hirak permettrait de mieux gérer l’après élections présidentielles du mois de décembre, en créant un débat politique et sociétale profond susceptible de mettre l’Algérie sur la voie de la justice sociale et le développement et d’éviter de nouvelles hostilités inutiles vis-à-vis des prochaines élections. Car les élections sont utiles, voire nécessaires, tout particulièrement dans un moment aussi spécifique que celui que vit l’Algérie. Il est impossible de penser le future politique, économique et sociale de l’Algérie avec le mêmes acteurs et partis politiques.

La nécessaire démocratisation du système

L’émergence de nouvelles représentations et organisations politiques ne peut se faire avec les anciens acteurs. Au contraire il faut que la refonte du paysage politique soit l’occasion pour qu’une nouvelle élite politique émerge, éventuellement issue de la société civile et de la majorité silencieuse des algériens qui étaient jusqu’ici exclus et marginalisés politiquement. Ces nouveaux acteurs de la vie politique de l’Algérie d’aujourd’hui et de demain auraient un rôle politique qui ne se limiterait pas uniquement à la contestation absolue, ou à l’allégeance au pouvoir. Mais ils constitueraient une force de proposition, leur implication et leur participation aux différentes étapes de la vie politique, y compris les différentes échéances électorales, serait effective quelles que soient les difficultés. Ces nouveaux acteurs, qui ont brisé le silence de décennies, doivent créer des moyens de pression pacifiques à l’égard de ceux qui détiennent réellement le pouvoir, afin d’opérer les changements et les transitions nécessaires pour le développement et la modernisation l’Algérie.

C’est pourquoi on peut dire que le hirak et la mobilisation continue des algériens constituent à la fois une source de changement des élites en Algérie, mais aussi une occasion pour voir émerger une nouvelle élite politique capable de participer à la gouvernance de l’Algérie de demain.

Il est temps qu’émerge de nouvelles forces politique en Algérie. Ces nouvelles forces ne peuvent voir le jour qu’à condition que les institutions redémarrent, avec de nouveaux acteurs politiques, tant au niveau de l’Assemblée nationale que des différentes représentations. Cela suppose bien évidemment une ouverture politique d’en haut et son engagement pour une vraie démocratisation du champ politique afin d’éviter de nouvelles crises politiques en Algérie.

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