Algérie, Gaïd Salah cherche à passer en force

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L’homme fort de la transition algérienne et patron de l’armée, Gaïd Salah, maintient le calendrier constitutionnel en bravant l’immense majorité du peuple et des élites de son pays

Ces derniers jours, un certain consensus semblait avoir émergé en Algérie entre les patrons de l’armée et le peuple mobilisé. Le compromis passait par la remise en cause du calendrier électoral tel qu’il était fixé par la constitution. Les porte paroles des mobilisations populaires qui « vendredisent » chaque semaine plaident en effet en faveur d’une transition, voire même d’une constituante.

Trois personnalités respectées et légalistes, dont l’ancien ministre de Boumedienne et de Chadli, Ahmed Taleb Ibrabimi, avaient pris position samedi dernier contre toute précipitation, tout en préconisant un compromis entre le peuple et l’armée.

L’acte II de la transition algérienne pouvait débuter.

La guerre éclair

Et bien le lundi 20 mai, contre toute attente, le chef d’état major et vice ministre de la Défense, Gaïd Salah, véritable maitre des horloges politiques, vient de réaffirmer que les élections auraient bel et bien lieu le 4 juillet. Plus enclin à une guerre éclair qu’à une guerre de tranchées, le patron de l’armée s’accroche au texte constitutionnel. Le cadre légal doit être respecté. Pas question, selon lui, de renvoyer à leurs études le Président par intérim et le Premier ministre, ces spectres de l’Ancien régime qui rodent encore dansles couloirs d’une vie politique vidée de toute substance.

Que va-t-il advenir dans un pays où l’armée, dernier rempart contre un chaos politique, s’oppose désormais à la volonté populaire? Quel scénario politique pourra l’emporter dans les semaines à venir? A ces questions légitimes, les experts du dossier algériens se gardent d’apporter la moindre réponse précise. En Algérie aujourd’hui, la situation en évolue vite, et jamais dans le sens initialement prévu.

L’assainissement plus que la justice

On assiste depuis deux mois à une situation inédite et imprévisible où l’Etat algérien incarné par le président Abdelaziz Bouteflika, qui règna pendant vingt ans, s’est instantanément désagrégé. Depuis, une vaste opération main propres, via 6000 dossiers judiciaires, est menée à Alger de façon spectaculaire. Le frère de l’ancien chef de l’Etat et vice roi de l’ancien régime, Said Bouteflika, deux anciens Premiers ministres, les derniers patrons des services algériens, les généraux Toufik et Targag, des dizaines d’hommes d’affaires, doivent tous rendre des comptes à la justice.

Ces arrestations médiatisées et souvent arbitraires tiennent plus d’un projet d’assainissement que d’une vraie politique anti corruption. Comment pourrait-on croire à une opérations mains propres quand la justice militaire et la gendarmerie restent aux ordres de l’état -majoret que la presse, la même qui vantait les mérites d’un cinquième mandat d’Abdelaaziz Bouteflika, applaudit sur commande?

Une certitude pourtant, le fracas des procédures a offert un réel répit à Gaïd Salah. En coupant ces tètes, le chef d’état major a joué la carte d’un peuple algérien excédé par les frasques financières du clan Bouteflika. Deuxième oobjectif, l’arrestation des oligarques, dont celle d’Issad Rebrab, l’homme le plus riche d’Algérie, permet de geler les avoirs des nostalgiques du passé qui pourraient être tentés de financer des opérations de déstabilisation.Lles réseaux de l’ancien DRS du général Toufik, la colonne vertébrale du pouvoir, n’ont pas renoncé à écarter la direction actuelle de l’armée et à revenir aux affaires, via des partis instrumentalisés ou des associations fantomatiques.

Les déclarations enflammées, depuis Paris, d’un Said Saadi dont le RCD, avait été porté sur les fonds baptismaux par l’ancien DRS, s’inscrivent dans cette guerre d’usure.

Au pied du mur

Gaïd Salah et à ses proches ont gagné la première manche de l’après Bouteflika. Avec un sang froid incontestable, les actuels patrons de l’armée ont su abattre leurs adversaires au sein de l’appareil d’état, qu’il s’agisse des proches du clan Bouteflika ou des réseaux du général Toufik. Et cela sans faire appel aux méthodes expéditives -assassinats ciblés et disparitions inexpliquées- qui furent traditionnellement celles du système sécuritaire algérien. Gaïd Salah est un adepte de la paix des braves où les adversaires d’hier peuvent devenir les alliés de demain.

Par ailleurs, les patrons de l’armée ont donné l’impression de rechercher, du moins en paroles, un compromis avec le peuple algérien. La répression, version Gaïd, s’est exercée avec l’idée de contenir les mobilisations, mais jamais de les affronter.

Il reste que l’armée algérienne peine à trouver les voies d’un dialogue politique et à organiser des structures transitoires, composées de personnalités incontestées et de procédures suffisamment neutres, pour préparer le pays aux futures échéances démocratiques. Faute de posséder le bon logiciel pour progresser sur ce chemin acrobatique, Gaïd Salah préfère passer en force en s’accrochant à la constitution comme à une bouée.

Sur quels alliés l’armée algérienne peut-elle compter au sein d’une population traversée par de multiples visions de l’avenir? Quel type de régime démocratique souhaiter pour l’Algérie? Quelle sera la marge de manoeuvre des forces islamistes, qui sous le règne de Bouteflika, ont été cantonnées à un rôle de figuration? Autant de questions auxquelles les interventions hebdomadaires du chef d’état major, relues et corrigées par ses pairs, ne donne pas de vraie réponse crédible.

Un Gaïd Salah, au pied du mur, sera-t-il le Gorbatchev de la transition démocratique algérienne? Ou cet homme d’ordre sera-t-il condamné, par son impuissance politique, à n’être que le fossoyeur, à la Sissi, d’un printemps éphémère?

L’INTERVENTION DE GAID SALAH

Le général de corps d’Armée, Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense nationale, chef d’Etat-major de l’Armée nationale populaire (ANP), a affirmé lundi à Ouargla, que la tenue des élections présidentielles exige l’accélération de la mise en place de l’instance indépendante pour l’organisation et la supervision des élections, afin « d’éviter le vide constitutionnel », indique un communiqué du ministère de la Défense nationale (MDN).

Intervenant au 2ème jour de sa visite à la 4ème Région militaire à Ouargla, Gaïd Salah a indiqué que « la tenue des élections présidentielles permettra d’éviter de tomber dans le piège du vide constitutionnel et tout ce qui s’en suivra comme dangers et dérapages aux conséquences désastreuses, ce qui exige des enfants dévoués de l’Algérie, jaloux de la notoriété de leur patrie et des intérêts de leur pays et sa place parmi les nations, d’adhérer à cette démarche décisive pour l’avenir du pays ».

Il a précisé, dans le même sillage, qu’ »il y a lieu d’indiquer que la tenue des élections présidentielles mettra un terme à tous ceux qui tentent de faire perdurer cette crise. Il est certain que l’étape principale serait d’accélérer la création et l’installation de l’instance indépendante pour l’organisation et la supervision des élections ».

« Nous attendons, dans ce cadre, l’accélération de la prise des mesures adéquates pour la mise en œuvre de ce mécanisme constitutionnel, considéré comme l’outil juridique idoine pour préserver la voix de l’électeur et donner une crédibilité aux élections », a-t-il dit.

Le général de corps d’Armée a souligné, en outre, que « la proposition du Commandement de l’ANP pour activer l’article 102 de la Constitution a dérangé les têtes de la bande qui ont affiché une profonde haine quant à tout effort de développement réalisé par nos Forces armées sur tous les plans », relève la même source.

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