Emmanuel Macron enterre l’idée de démocratie en Afrique

Partages

Lors du sommet à Pau où Emmanuel Macron a réuni, le 13 janvier, les chefs d’état du G5 Sahel, les mots de démocratie ni de liberté n’ont jamais été prononcés.

Ni dans le communiqué final, ni à l’occasion de la conférence de presse qui ont suivi à Pau la réunion des chefs d’Etat du G5 Sahel, la question de la bonne gouvernance des sociétés africaines n’a jamais été posée. C’est peu! Trente ans après le sommet de La Baule, initié par François Mitterrand, où un horizon démocratique était proposé aux régimes africains, la réunion de Pau, lundi denier, marque un recul considérable, de la politique de la France en Afrique. Jamais les successeurs de Mitterand, de Chirac à Hollande, n’ont montré un tel désintérêt par rapport aux valeurs démocratiques.

Il s’agit désormais pour Emmanuel Macron et pour son fidèle Jean Yves Le Drian, qui a fait main basse sur la gestion du contient africain, de faire la guerre contre le terrorisme, un concept plus flou que jamais qui apparait de plus en plus comme une arme idéologique. Rappelons que les groupes terroristes du Sahel n’ont jamais organisé d’attentats en France, ni de près ni de loin.

Ces dernières années, les seuls qui peuvent être soupçonnés en Afrique d’avoir voulu déstabilisé les institutions françaises sont les services algériens de l’ex DRS qui sont accusés, durant la décennie noire, d’avoir pu organiser l’attentat du métro Saint Michel en 1995. Cela date daja un peu !

Restaurer « l’Etat partout »

Or la seule et unique ambition du Président français, qui a annoncé royalement l’envoi de 200 soldats supplémentaires, une goutte d’eau dans un océan d’instabilité, est « le retour de l’Etat partout. » C’est ainsi qu’Emmanuel Macron a résumé l’objectif politique de l’intervention Barkhane. On le vit même botter en touche même, en réponse à la question d’un journaliste malien sur l’action concrète de la force française . Toute interrogation sur l’efficacité de l’armée française vaut trahison « Les discours que nous avons entendus à ce sujet sont indignes et ils sont combattus avec beaucoup de fermeté par vos dirigeants. Et je les en remercie. »

Légèreté ou cynisme ? Cet éloge de la répression a aussitôt redoublé l’ardeur de tous ceux qui réclament, depuis de très longs mois, le départ des forces étrangères et tout particulièrement des soldats français. Les mots du président français ont sonné comme l’aveu du renoncement à la démocratie et à la bonne gouvernance pourtant célébrées, à longueur de colloques et de sommets, comme les seuls leviers efficaces, à moyen terme, pour faire reculer le terrorisme.

Niger, la levée de boucliers

Au Niger, où le président Mahamadou Issoufou a été plusieurs fois surpris en flagrant délit de violation de la Constitution, de harcèlement de son opposition et de répression de toutes les voix critiques, le discours purement guerrier du président français a été particulièrement mal accueilli.

Ibrahim Yacouba, ex-ministre des Affaires étrangères et président du parti d’opposition Kishin Kassa, estime que le sommet de Pau « a révélé le vrai état des rapports entre la France et une partie de l’Afrique : jamais on n’a atteint un tel niveau de paternalisme ! » « Croire que les opinions publiques appartiennent aux chefs de nos Etats, c’est faire preuve d’une vision archaïque et anachronique », s’est-t-il indigné. Si en France, il ne viendrait pas à l’idée du président Macron de faire poursuivre ceux qui critiquent sa politique au Sahel, alors pourquoi interdire cette expression en Afrique ? « Est-ce à dire, a poursuivi lancien ministre, que les citoyens africains n’ont pas droit au même niveau de démocratie ? Ne sommes-nous pas dignes d’avoir ce niveau de débat ? »

iSi le sommet de Pau avait été consacré à la sécurité, il aurait d’abord cherché à évaluer le bilan de six ans d’engagement des armées nationales et étrangères. La réunion a servi avant tout à étouffer toutes les voix qui s’exprimeront sur les échecs dans la stabilisation des sociétés sahéliennes. 

Halte aux voix dissidentes

Le feu vert de Paris a eu immédiatemetn des conséquences dans certains pays du G5 Sahel, notamment au Niger A Niamey, le président Issoufou est plus que jamais le zélé serviteur de la France. Le lendemain du sommet, un ancien ministre, directeur de production à la télévision nationale, a été relevé de ses fonctions pour avoir participé à un débat public où il avait déploré le fait que les groupes armés terroristes collectent désormais l’impôt dans certaines localités de l’Ouest du pays. Relevé aussi, le préfet de Tera, qui avait reçu les doléances des populations protestant contre les restrictions de circulation à moto dans le département.

Hier vendredi , un rassemblement d’enseignants a été dispersé par la police, de même qu’une manifestation de soutien aux forces de défense et de sécurité, demandant la transparence sur les deux dernières attaques djihadistes sanglantes à la frontière malienne (qui ont fait près de 200 morts) et le départ des forces étrangères.

Partages
Previous articleLe trafic des oeuvres d’art en débat à l’IMA
Next article« La France ne comprend pas ce qu’il se passe en Libye « 
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)