En Afrique, l’homophobie est une arme politique

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Les personnes accusées d’être homosexuels parfois sur la base de rumeurs s’exposent à la fois à une mort sociale mais également politique. Une chronique de Boris Bertolt, chercheur en criminologie à l’université de Kent en Angleterre.

Dans de nombreux pays d’Afrique, les homosexuels sont arrêtés uniquement sur la base de dénonciations sans preuves dans la majorité des cas. En dépit des efforts menés par certains gouvernements pour protéger les homosexuels, l’homophobie demeure très répandue sur le continent. L’homosexualité ne pose pas seulement un problème d’ordre juridique à travers sa pénalisation, mais souffre également d’une illégitimité sociale.

Le discours public dominant continue à présenter cette orientation sexuelle sous le prisme d’un projet impérial de l’occident en dépit de nombreuses recherches faisant état de l’existence sur le continent de pratiques sexuelles entre personnes de même sexe avant la colonisation. L’homosexualité tient aujourd’hui une grande place dans le débat public, mais également dans la compétition politique.

Au Cameroun, des accusations d’homosexualité

L’un des cas récents assez illustratif de cet état de fait s’est produit au Cameroun. Dans la nuit du 14 au 15 novembre 2017, une vidéo montrant une bagarre entre deux hommes dans une chambre circule sur les réseaux sociaux. Dans cette vidéo, on peut identifier l’homme politique camerounais Vincent Sosthène Fouda à moitié nu, son sexe visible. Lui qui récemment mettait directement en cause plusieurs pontes du régime de Yaoundé à la suite de l’assassinat de l’évêque de Bafia qu’il a qualifié de crime d’Etat. Dès la publication de cette vidéo, la première interprétation qui apparaît sur les réseaux sociaux est celle d’une bagarre entre homosexuels.  « Vincent Sosthène Fouda, homosexuel ? » s’interroge un internaute. Un autre renchérit : « Ce sont les homosexuels qui veulent maintenant nous gouverner, impossible ».

Bien qu’ayant tenté de démentir en journée ces rumeurs sur son orientation sexuelle, arguant d’un conflit familial, la polémique ne retombe pas.  Le clou du discours sur l’homosexualité présumée de l’homme politique camerounais est atteint le 15 novembre au cours de l’édition du 20h sur la chaine privée Vision 4, dont plusieurs caciques du régime de Yaoundé sont actionnaires. Le présentateur, Jean Jacques Ze en introduisant « la réflexion du 20h » sur le sujet pose une question : « Pour un homme politique qui nourrit encore des ambitions, cette vidéo peut-elle avoir un impact sur la carrière politique de Vincent Sosthène Fouda ? ». La réponse apparaît dans le reportage de la journaliste Sidoine Monkam qui affirme : « ses ambitions politiques sont désormais caduques, une autre voie s’ouvre à lui, celle de la pornographie. Malheureusement, il ne semble pas avoir le profil de l’emploi. L’homme n’a pas été gâté par la nature ».

Ce discours, au-delà du fait qu’il tend à légitimer dans les imaginaires la taille du sexe comme étant un facteur décisif dans la performance sexuelle, établit un lien étroit entre l’orientation sexuelle et l’ascension politique. L’homosexualité perçue comme un obstacle pour toute ambition sur le champ politique. Dans un pays où la population est majoritairement homophobe, l’accusation d’homosexualité n’entraine pas simplement la mort sociale, mais également la mort politique dans la mesure où les représentations autour de l’homosexualité s’articulent en partie autour de la sorcellerie, les pratiques mystiques ou des cercles ésotériques. Ces derniers, notamment la franc-maçonnerie et la rose croix sont également perçus comme les boucs émissaires de la précarité et du sous-emploi chez les jeunes. Raison pour laquelle, les périodes qui précèdent les remaniements ministériels sont régulièrement accompagnées de la publication sans preuves dans la presse locale des noms de certaines personnalités influentes accusées d’être des homosexuels.

Au Sénégal, l’homosexualité pénalisée

Le Cameroun n’est pas un cas isolé. Au Sénégal, si l’homosexualité n’est pas criminalisée explicitement dans les textes de loi, l’article 319 du code pénal qui condamne les actes contre nature est systématiquement convoqué pour justifier la traque légale des homosexuels. Dans ce pays à près de 95% musulman, les homosexuels font l’objet d’un rejet social. Raison pour laquelle, le président Macky Sall ne manque jamais l’occasion de souligner qu’il n’y aura pas une dépénalisation de l’homosexualité sous sa présidence en dépit des pressions des Etats occidentaux et des organisations internationales. Ce qui n’empêche pas que la question revienne en permanence à l’ordre du jour, principalement à la veille des échéances électorales.

L’homosexualité est un enjeu politique majeur au Sénégal. D’ailleurs, une proposition de loi criminalisant directement l’homosexualité se trouve actuellement dans les tiroirs de l’assemblée nationale.  Ndeye Kebe, présidente de Sourires de femmes, la seule association en charge de la protection des lesbiennes au Sénégal  souligne : « Vous ne pouvez pas regarder le 20h destiné  à la campagne électorale sans qu’on ne parle de l’homosexualité. Et durant la campagne, il n’y a pas un seul vendredi ou un imam ne fait pas de prêches sur l’homosexualité.  A la dernière campagne, un candidat avait un bulletin avec des couleurs roses. Pour sensibiliser l’opinion publique, ses adversaires ont montré le bulletin rose à la télévision et ont dit : si vous votez pour ça c’est que vous avez voté pour le mariage homosexuel ».

Personne n’est dès lors à l’abri d’une accusation de soutien aux homosexuels qu’elle soit fondée ou non. Karim Wade, fils de l’ancien chef d’Etat Abdoulaye Wade, aujourd’hui en exil, qui nourrissait des ambitions présidentielles en a d’ailleurs fais les frais. Thomas Ayissi, secrétaire général de la plate-forme PAC–DH, un réseau d’organisations en charge de la protection des homosexuels affirme que « l’homosexualité est la bombe nucléaire qui permet de flinguer les opposants. Lorsqu’à une époque ceux qui actuellement sont au pouvoir ont entamé un processus de sape du PDS d’Abdoulaye Wade qui a abouti à la chute de ce parti en 2012, l’un des angles d’attaque c’était que Karim Wade, le fils du président est un homosexuel. Qu’il a été surpris à l’aéroport, pardon c’est comme cela qu’il faut le dit, « se faire baiser par un pilote dans un avion privé ». Ça été dit comme ça. C’est une arme ».

Vers une « homophobie politique »

Sur cette base, l’homophobie ne peut pas simplement être perçue comme une manifestation spontanée du rejet des homosexuels, elle doit également être pensée comme une production de l’élite dominante dans une logique de neutralisation des adversaires politiques. C’est ce que j’appelle l’homophobie politique. C’est-à-dire l’usage du rejet de l’homosexualité comme ressource politique dans la dynamique de conquête ou de conservation du pouvoir.  Elle se renforce encore dans des contextes où en crise de légitimité, incapables d’apporter des réponses politiques et économiques face à une jeunesse paupérisée, sous éduquée et mal formée, l’homosexualité devient l’un des lieux de crispation de la colère sociale.

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