Afrique, beaucoup de bruit pour rien autour d’une note du Quai d’Orsay

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Le Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie du Quai d’Orsay, simple cellule prospective, a déchaîné une tempête en Afrique par une note d’évaluation de la situation créée par l’épidémie de coronavirus.. Ce qui est faire beaucoup d’honneur pour un simple texte d’orientation, plutôt convenu, qui n’engage pas la diplomatie française.

Intitulée « l’effet pangolin : la tempête qui vient en Afrique?», la note écrite le 24 mars par Jean-Pierre Bat, responsable du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie du Quai d’Orsay, a déchaîné les débats sur le continent africain, aussi bien dans les Palais présidentiels que sur les réseaux sociaux et parmi les intellectuels.

La montée des périls

Cette note concentre en effet, en quelques feuillets, un tableau très sévère à l’égard des régimes au pouvoir, des prévisions catastrophistes et, peut-être aussi, un profond pessimisme démocratique teinté de paternalisme.

« Les notes produites par le Centre d’Analyse de Prévision et de Stratégie ne visent qu’à alimenter la réflexion interne sur l’ensemble de la politique étrangère » et « ne représentent en aucune façon la position du Quai d’Orsay », vient de rappeler officiellement le ministère. N’empêche. Le ton est nouveau : « la crise du Covid-19 pourrait faire la preuve de l’incapacité des Etats à protéger leurs populations. Elle pourrait être la crise de trop (pour) des régimes fragiles (Sahel) ou en bout de course (Afrique centrale), obligeant la France à se positionner clairement et rapidement sur la fin d’un système et sur une transition. »

Car la crise sanitaire pourrait se doubler, en Afrique de l’Ouest et centrale, d’une crise économique et sociale, avec l’arrêt de l’économie informelle et l’effondrement de la rente pétrolière. Confinée et privées de ravitaillement en eau, nourriture et électricité, les villes pourraient devenir le théâtre de « phénomènes de panique», aggravés par la mauvaise gouvernance et le sentiment d’injustice dans l’accès aux vivres, à l’eau, en somme à la survie.

Des dérives connues

Les révoltes pourtant légitimes seront le terreau « sur lequel se construisent les manipulations des émotions populaires. » Et l’auteur de mettre en garde les politiques français sur le risque de récupération de la crise par des « populistes politiques », dont on ne sait s’il vise ainsi les oppositions politiques, les sociétés civiles, ou les leaders politico-religieux.

« Le répertoire de la morale publique va être mobilisé face à la faillite des gouvernants. L’immanquable détournement de biens publics (à commencer par des masques) et de l’aide sanitaire internationale à venir (déjà dénoncée sous le terme « Covidbusiness ») peut facilement cristalliser l’ultime perte de crédit des dirigeants. »  

Pourquoi la lutte contre la pandémie échapperait-elle à la prédation érigée en mode de gouvernance dans un certain nombre de ces Etats d’Afrique centrale et de l’Ouest, avec le silence complice de leurs bailleurs de fonds, au premier rang desquels la France ? Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères et ministre de la Défense-bis, a toujours soutenu sans état d’âme ces régimes.

Déjà, sur les réseaux sociaux, loin de la théorie du complot dénoncée par l’auteur, fleurissent des questions légitimes sur l’accès aux tests – quotidien dans les cercles du pouvoir – à la santé – avec des lits réservés dans les hôpitaux d’excellence – et au confinement – les catégories de luxe des hôtels réquisitionnés ou en voie de l’être reflétant la proximité avec les familles au pouvoir.

Des solutions floues

La note pèche encore dans la solution proposée. Elle identifie quatre catégories d’acteurs ayant la capacité de mobiliser des foules et pouvant devenir des interlocuteurs de la France dans la gestion de la crise, en lieu et place des gouvernements :  autorités religieuses, diasporas, artistes populaires, entrepreneurs économiques et businessmen.

Nulle mention des oppositions, ni des sociétés civiles, qui paient pourtant le prix fort de la défense de l’intérêt public et citoyen. Elles n’existent pas plus dans l’horizon intellectuel de l’auteur de la note que dans la vision du ministère français des Affaires Etrangères, prompt ces dernières années à endosser une posture martiale volontiers cynique sur les droits humains. Pour le Quai d’Orsay, la démocratie n’est plus un projet africain.

Certains leaders de ces sociétés civiles sont en prison, comme au Niger, au prétexte de la lutte contre la pandémie. Certains opposants sont privés de liberté, comme le chef de file de l’opposition malienne, Soumaïla Cissé, enlevé juste avant le 2e tour par des hommes armés probablement terroristes.  Pourtant, ces sociétés civiles ont joué un grand rôle dans les crises passées et l’alternance démocratique en Afrique de l’Ouest.

Les démons paternalistes

« La France au milieu de la pandémie pense à elle-même, mais elle pense aussi à Nous. Elle réfléchit sur Nous, et peut-être pour Nous », estime quant à lui Farmo Moumouni, un intellectuel nigérien. Et de répondre au paternalisme résigné de la note. « Covid-19 ne fera rien. Ce n’est pas lui qui mettra fin aux régimes politiques déjà contestés. Ce sont les peuples martyrisés par ces régimes iniques, injustes et corrompus, victimes de leurs exactions, de leurs incuries et de leur gabegies, qui s’en libèreront. »

Si elle peut paraître catastrophiste à certains, comme l’agence africaine de presse Ecofin qui estime que d’autres crises ont été affrontées et vaincues en Afrique, notamment Ebola, depuis 2014, la vision du Centre de Crise n’est peut-être pas la plus pessimiste. Le pire serait, et c’est le plus à craindre, que la crise renforce les dictateurs et fossoyeurs de l’Afrique de l’Ouest et centrale. Jouant sur la peur collective, ces derniers profiteraient de l’état d’exception généralisé pour éteindre les voix critiques, comme ils l’ont déjà fait à la faveur de la lutte contre le terrorisme.  

A Madagascar, pour la première fois depuis 2015, une journaliste a été incarcérée. Pour avoir dénoncé la gestion de la crise sanitaire par le président de la République. Elle est poursuivie pour « incitation à la haine » envers le chef de l’État qu’elle a traité d’assassin.

« Le grand étouffement »

Le pire horizon de la crise sanitaire, ce sera, peut-être, le statu quo politique. En Afrique de l’Ouest et centrale. Mais aussi dans les rapports Nord-Sud et la segmentation du monde.

L’intellectuel Achille Mbembe, dans « le droit universel à la respiration », craint que « la logique de la force et de la puissance continue de prévaloir.» « Beaucoup d’Etats chercheront à renforcer leurs frontières dans l’espoir de se protéger de l’extériorité ». Et le risque est grand que malgré la secousse inopinée provoquée par l’épidémie, l’homme ne poursuive sa destruction des forêts, poumons de la planète, conclut l’écrivain camerounais en une métaphore saisissante sur l’humanité menacée « par le grand étouffement. »

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