Affaire Khashoggi, le dérapage du grand Imam de Nouakchott

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Dans une chronique parue dans Agora Vox, un citoyen mauritanien, Vlane, s’insurge contre la position de l’imam de grande mosquée de Nouakchott dans le dossier du journaliste séoudien Khashoggi

Depuis quelque temps, nous avons en Mauritanie deux porte-paroles de notre diplomatie : d’une part celui du gouvernement ou directement la voix du ministère des affaires étrangères, de l’autre l’imam de la mosquée saoudienne à Nouakchott. Ce dernier se permet régulièrement de donner son avis sur ce que le chef d’état mauritanien devrait faire, tantôt en modifiant la constitution tantôt pour s’en prendre à l’Iran ou tout autre ennemi de ceux à qui on doit la mosquée saoudienne et dont il serait un conseiller ; c’est-à-dire salarié directement depuis cette puissance étrangère où il se rend régulièrement pour être reçu à titre quasiment personnel hors cadre diplomatique mauritanien.

Bien entendu, personne n’oserait imaginer qu’il puisse, sans l’autorisation du chef de l’état, s’occuper à voix haute et sur les ondes de la TVM, d’un sujet qui ne devrait concerner que notre diplomatie officielle dans son cadre intentionnel. Tout porte à croire qu’il montre combien Nouakchott à ouvert ses portes, comme personne avant ce régime, à l’islam arrivage prenant ses ordres à Riyad.

Tant qu’il ne s’agissait que de s’exprimer en mamelouk pour plaire à Riyad sans dépasser les limites qui heurtent tout musulman, on pouvait ne pas s’en plaindre car après tout il ne s’agit que de l’orientation domestique du régime mauritanien en la matière.

Cette fois, il a osé s’exprimer à propos de l’affaire Khashoggi avec une vassalité indigne d’un guide religieux dans une république islamique présumée indépendante. Ainsi, selon ce qu’en rapporte la presse arabophone, elle-même traduite par la presse francophone, l’imam de la mosquée saoudienne n’a eu aucune forme de compassion pour la victime, se contentant de délivrer ses éléments de langage soutenant aveuglément la diplomatie saoudienne dans la tourmente comme si les éléments connus de cette affaire pouvaient laisser place à une quelconque indulgence face à la disparition d’un journaliste musulman dans des conditions qui ne peuvent être qu’atroces.

Bien sûr, il faut attendre les résultats de l’enquête mais l’enquête de qui ? Les turcs font le nécessaire, eh bien attendons… Mais en parlant des turcs, un journaliste turc, et pas des moindres, dit avoir eu accès à des enregistrements qui prouvent que le journaliste a été torturé, trois doigts coupés avant d’être démembré, peut-être encore vivant, par un médecin légiste qui écoutait de la musique.

Nous n’en savons rien… Laissons avancer l’enquête mais regardons juste les faits.

L’Arabie saoudite est incapable d’apporter la moindre preuve que le journaliste est ressorti du consulat devant lequel l’attendait sa femme. Comme par hasard les caméras de surveillance ne fonctionnaient pas ce jour-là. Mort ou vif : où est passé le corps du journaliste ?

Les turcs assurent que 15 saoudiens sont venus et sont repartis le même jour en jet privé, tous ont été identifiés dont un médecin légiste. Les caméras ne montrent rien qui puisse contenir un corps entier donc si le corps est introuvable dans le consulat, dans quel état peut-il en sortir discrètement sinon en petits morceaux emportés par 15 personnes.

Nous n’en savons rien mais les faits sont têtus et le premier devoir d’un musulman surtout un imam c’est d’avoir une pensée pour la victime surtout sachant ce qu’il en coûte en islam de s’en prendre à un mort pour le faire disparaître.

Une pensée à la femme qu’il devait épouser qui l’attendait dehors et qui a sonné l’alerte. On l’imagine qui dit à son futur époux de ne pas aller dans ce consulat et lui qui répond de ne pas s’inquiéter car ils n’oseront jamais ni le garder prisonnier en Turquie dans le consulat sachant en plus qu’il est journaliste au Washington Post encore moins oser l’assassiner.

Il ne pouvait jamais imaginer qu’ils iraient jusqu’à imaginer ce plan sordide. Si Riyad tenait tant à le liquider pourquoi ne pas l’avoir fait via un contrat ? Ils ont les moyens de payer de discrets tueurs professionnels étrangers. Les faits divers même en Europe sont pleins de ces histoires, on parle de 100.000 euros. Une misère pour ces milliardaires soi-disant gardiens des lieux saints depuis que Trump a dit que c’est lui le gardien car sans la protection américaine la monarchie ne tiendrait pas 15 jours.

Dans cette affaire, on voit là le coeur d’un régime moyenâgeux aux méthodes barbares jusqu’aux enfants au Yémen même s’ils ont les moyens de s’offrir Trump comme porte-parole puisqu’il est allé jusqu’à répéter l’hypothèse royale d’un crime commis peut-être par des voyous, ce qui a scandalisé bien des élus américains soucieux de l’image de leur pays.

Trump tremble à l’idée de voir les russes profiter d’une quelconque faille dans leurs liens avec les saoudiens car chacun sait que dans ce coin surtout par les temps qui courent, les ennemis deviennent vite amis contre un ennemi commun.

Tout ça n’est pas notre affaire mais on peut s’indigner en tant qu’humain et aussi pour ma part en tant que journaliste. Reste que ce n’est certainement pas à l’imam mauritanien de la grande mosquée saoudienne de paraître avoir un cœur pierre et une voix de diplomate au service d’une puissance étrangère.

VLANE

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)