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Venance Konan. Le double standard de l’Afrique sur l’esclavage

Manifestation d'IRA Mauritanie, le 5 mars 2026, devant la prison civile de Nouakchott.

Cette semaine, Venance Konan prend pour cible un certain double discours africain sur l’esclavage. Passé et présent ne sont pas jugés à la même enseigne et l’on entend peu de voix contre les abus commis, jusqu’à aujourd’hui, sur le continent lui-même. 

Venance Konan.

À la clôture du dernier sommet de l’Union africaine à Addis Abeba, en février, le président ghanéen John Dramani Mahama a annoncé que son pays allait déposer une résolution à l’Assemblée générale des Nations Unies pour désigner la traite des esclaves africains comme « le plus grave crime contre l’humanité ».

Au même moment, le mouvement d’opposition Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), qui milite pour l’abolition de l’esclavage en Mauritanie, dénonçait la répression orchestrée par les autorités de ce pays après l’arrestation de six de ses membres et deux lanceuses d’alerte suite à la révélation, début février, de ce qu’ils qualifient de nouvelle affaire d’esclavage. Le 4 février, une alerte avait été lancée au sujet de Nouha Mohamed, une enfant haratine de 11 ans, réduite en esclavage par un couple d’enseignants de Nouakchott.

Les Haratines forment un groupe ethnolinguistique, les « Maures noirs », que l’on rencontre au Maroc, en Algérie, mais principalement en Mauritanie ; ils sont les descendants de populations subsahariennes asservies puis affranchies. Ils partagent les mêmes langue, religion et coutumes que leurs anciens maîtres arabo-berbères, mais subissent une marginalisation socio-économique et des discriminations, bien qu’ils constituent peut-être la plus importante composante démographique de la Mauritanie, où ils représentent environ 40% de la population.

L’esclavage des Noirs a toujours été pratiqué en Mauritanie et dans cette région d’Afrique occidentale par les Arabo-Berbères, depuis au moins l’Antiquité. Il fut aboli en Mauritanie une première fois en 1905 par les autorités coloniales françaises, mais jusqu’en 1951, on trouvait encore des marchés d’esclaves dans le pays. Lorsque la Mauritanie devint indépendante, sa Constitution proclama, en 1961, l’égalité entre tous les citoyens… mais sans mentionner l’esclavage – qui ne fut officiellement aboli que le 9 novembre 1981.

150 000 personnes toujours esclaves en 2014

En 2014, l’ONG Walk Free estimait cependant que 4% de la population, soit environ 150 000 personnes, étaient toujours esclaves dans le pays. En 2007, une loi réprimant la persistance de ces pratiques a été adoptée mais chaque fois que les abolitionnistes donnent de la voix, ce sont plutôt eux qui sont durement réprimés Comme ce fut le cas en février dernier lorsqu’ils ont dénoncé le sort de la petite Nouha Mohamed. Selon Biram Dah Abeid, figure emblématique de la lutte contre l’esclavage moderne en Mauritanie, régulièrement arrêté pour ses prises de position, l’esclavage est toujours pratiqué dans le pays malgré les interdictions formelles. Et c’est ce que rapportent plusieurs ONG et observateurs.

Des milliers de Mauritaniens font du petit commerce dans des échoppes à l’étranger, en Côte d’Ivoire notamment. Et très souvent, on trouve dans ces échoppes un Blanc et un Noir. Un Mauritanien d’origine subsaharienne nous a confié un jour que lorsqu’il en était ainsi, le Noir était presque toujours l’esclave du Blanc.

L’étonnant, c’est que la Mauritanie est restée membre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) jusqu’en 2000, lorsqu’elle décida elle-même d’en sortir, soit sept ans avant l’adoption de la loi de 2007. Cela veut dire que la CEDEAO comptait en son sein un État esclavagiste. Et jusqu’à ce jour, la Mauritanie est toujours membre de l’Union africaine. Et jamais l’on n’a entendu un seul pays africain interpeller la Mauritanie dans cette instance pour qu’elle mette définitivement fin à l’esclavage.

« Aucune voix d’aucun intellectuel africain »

Encore plus étonnant, aucune voix d’aucun intellectuel africain n’a jamais été entendue pour dénoncer cela, comme cela fut le cas pour l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid. Toute l’Afrique boycotta l’Afrique du Sud et Félix Houphouët-Boigny fut mis en quarantaine par une partie du continent pour avoir proposé que l’Afrique entame un dialogue avec le régime raciste blanc.

En 2000, au moment où le leader libyen Mouammar Kadhafi faisait le forcing pour que l’Organisation de l’unité africaine (OUA) se transforme en Union africaine, il y eut un terrible pogrom contre les populations subsahariennes qui vivaient en Libye. Aucun leader politique subsaharien ou intellectuel n’éleva la voix. Il faut dire que le « frère guide » libyen savait utiliser ses pétrodollars pour s’assurer le silence de leaders et d’intellectuels toujours à la recherche de subsides. Après l’assassinat de Kadhafi, on vit des marchés d’esclaves subsahariens organisés par des groupes armés qui régentent le pays. Aucune protestation ne fut entendue, et la Libye siège toujours à l’Union africaine. Tout comme il n’y en eut aucune lorsque la Tunisie et l’Algérie déportèrent de nombreux migrants subsahariens dans le désert, les condamnant à une mort certaine.

Le président ghanéen souhaite voir l’esclavage considéré comme le « plus grave crime contre l’humanité » ? Ne serait-il pas plus crédible s’il commençait par dénoncer fermement ce qui se passe jusqu’à ce jour en Mauritanie et dans plusieurs pays arabes de notre continent qui siègent à l’Union africaine ? Nos « panafricanistes » qui parlent de redonner sa dignité à l’Afrique en se battant contre la France ne seraient-ils pas eux aussi plus crédibles si l’on entendait également leurs voix sur cette question de l’esclavage qui persiste toujours sur notre continent ?