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Tunisie : un renouveau syndical en trompe l’oeil

Au centre, à gauche, Salah Eddine Selmi, le nouveau secrétaire général de l'UGTT, levant la main avec son prédécesseur Noureddine Taboubi (chemise blanche et veste sombre).

À l’issue de son congrès du 25 au 27 mars, l’UGTT a renouvelé sa direction et désigné Salah Eddine Selmi pour succéder à Noureddine Teboubi, très contesté, au poste de secrétaire général. La centrale syndicale espère ainsi mettre un terme à sa crise interne et reconquérir son rôle national face aux attaques du pouvoir. Mais les racines de la division sont profondes.

Par Selim Jaziri

À l’issue de son congrès, tenu à Monastir, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), la centrale syndicale historique, s’est dotée d’une nouvelle direction et d’un nouveau secrétaire général, Salah Eddine Selmi. Il succède à Noureddine Taboubi qui occupait ce poste depuis janvier 2017. Le bureau exécutif et les commissions chargées du règlement intérieur et du contrôle des finances ont été en grande partie renouvelés.

Cette élection est à la fois l’épilogue d’une longue crise interne qui a déchiré et paralysé la centrale syndicale pendant plus de deux ans, et le prologue à des réformes annoncées dans le but d’assurer davantage de démocratie ainsi qu’une plus grande transparence et une meilleure représentativité des instances. Le tout dans l’espoir de restaurer le rôle national du syndicat dans la définition des orientations sociales de l’État et la défense de la démocratie.

Une centrale divisée et attaquée

L’UGTT est en effet dans le collimateur du pouvoir. Depuis la lutte pour l’indépendance, elle a toujours été organiquement liée à l’État. L’enjeu des tensions qui pouvaient l’opposer au pouvoir sous Bourguiba et Ben Ali était son contrôle. Forte du rôle décisif de sa base militante dans la révolution, elle avait renforcé son rôle dans la stabilisation politique durant la décennie de la transition, tout en restant l’interlocutrice obligée de l’État dans la définition du pacte social.

Manifestation à l’appel de l’UGTT pour défendre le droit syndical, 21 août 2025.

Mais sous Kais Saïed, le pouvoir ne cherche plus à la contrôler mais à l’exclure. La présidence entend définir seule les termes de l’équilibre social et éliminer tous les intermédiaires, perçus comme des groupes d’intérêt illégitimes, entre l’État et la société. La loi de finances 2026 a privé l’UGTT d’un de ses principaux leviers d’influence en supprimant les négociations sur les augmentations salariales, fixées désormais par décret. Dans le même temps, le gouvernement n’a pas émis la circulaire qui renouvelait chaque année le mécanisme du prélèvement à la source des cotisations sociales sur les salaires des travailleurs du secteur public, ce qui revenait de facto à un financement de l’UGTT par l’État. Celle-ci doit désormais collecter elle-même ses cotisations. Résultat : une baisse significative des adhésions et un manque à gagner de 1,3 million de dinars (environ 390 000 euros) par mois, alors que les caisses du syndicat sont vides. Or, pour faire face à ces attaques, la direction sortante était très affaiblie par la contestation de sa légitimité depuis la révision du règlement intérieur lors d’un congrès tenu en juillet 2021, en dépit d’une interdiction administrative, permettant à Noureddine Taboubi d’être reconduit à son poste de secrétaire général en février 2022.

La crise avait culminé cet hiver avec l’annonce de sa démission le 23 décembre, amenant la centrale au bord de l’effondrement, alors qu’un appel à la grève générale le 21 janvier risquait soit d’apporter la preuve flagrante de l’incapacité de la centrale, divisée, à mobiliser, soit de l’exposer à une répression brutale du pouvoir, voire les deux à la fois. Finalement, le projet de grève générale a été abandonné, Noureddine Taboubi a repris sa démission et il a accepté la tenue d’un congrès anticipé de onze mois, écourtant ainsi son mandat sans créer de vide institutionnel et s’assurant une sortie honorable.

Des dissensions persistantes

La première décision du congrès de Monastir a été de revenir à la limitation à deux mandats au sein du bureau exécutif, adoptée après la révolution de 2011. Pour la première fois de son histoire, le choix du nouveau secrétaire général n’avait pas été négocié à l’avance. Salah Eddine Selmi, ancien secrétaire général adjoint, membre de la puissante fédération de l’enseignement, faisait partie des opposants (le « groupe des cinq ») à Noureddine Taboubi, au sein du bureau exécutif. Après d’intenses tractations portant essentiellement sur la répartition des pouvoirs internes, il a été élu avec une large majorité (avec 344 voix sur 614 délégués). Le représentant de la ligne de la direction sortante, Farouk Ayari, n’a reccueilli que 150 voix.

Cette élection ne solde pas pour autant les dissensions internes. Des militants de sensibilité nationaliste arabe et proches du parti Watad (très représentés dans les rangs syndicaux) voient dans la nouvelle direction la reconduction de la « bureaucratie syndicale » et la prise de contrôle de l’UGTT par la mouvance du « Front salut national », la coalition d’opposants à Kais Saïed dont le parti Ennahdha. Une partie de la base, désignée comme « l’opposition syndicale », continue en effet d’adhérer au processus présidentiel du 25 juillet et à l’agenda de la lutte contre la corruption. Elle conteste la légalité d’un congrès négocié entre les deux factions du bureau exécutif, mais qui, selon son porte-parole Taïeb Bouaïcha, « ne répond ni aux exigences réglementaires du congrès ordinaire qui devait se tenir en février 2027, ni à celles du congrès extraordinaire, étant donné que sa tenue n’a pas été demandée par les deux tiers des membres du conseil national ».

Cette opposition défendait la nécessité de procéder, avant la tenue du congrès, à des réformes des structures sectorielles, locales et régionales, et à « l’assainissement » de l’organisation des éléments soupçonnés de corruption, sous l’égide d’une commission composée de membres des structures de l’UGTT et de personnalités extérieures. Cette « reconstruction », estime l’opposition syndicale, est une condition nécessaire pour redonner une crédibilité à l’organisation.

Une crise de modèle

La crise que traverse l’UGTT dépasse, en réalité, les aspects conjoncturels des luttes de pouvoir internes et de la volonté de la présidence de réduire son rôle. Elle tient, de manière plus structurelle, à l’épuisement du modèle sur lequel reposait son pouvoir, où l’État était le stratège du développement économique et le secteur public à la fois le moteur de la croissance et le vecteur de l’intégration sociale. Plus qu’un syndicat ouvrier dont elle aime à entretenir l’image, l’UGTT a toujours été et demeure avant tout le syndicat du secteur public, et plus particulièrement celui des fonctionnaires.

Le taux de syndicalisation est faible dans le secteur privé et, dans la pratique, les dirigeants syndicaux locaux ont plutôt tendance à monnayer le maintien de la paix sociale avec les employeurs qu’à défendre les droits des salariés du privé. Le lien organique entre l’État et l’UGTT a longtemps marché sur deux jambes : d’un côté la représentation des intérêts de sa base syndicale et de l’autre son rôle dans la co-gestion de l’État et l’accompagnement des orientations économiques. Son pouvoir sur le thermostat du climat social lui permettait d’obtenir toujours plus d’avantages, de primes, d’augmentations au profit de sa base, et accessoirement des bénéfices matériels au profit de sa «bureaucratie » (l’un des plus longs chapitres du rapport sur la corruption rédigé après la révolution de 2011 par Abdelfattah
Amor concernait le secrétaire général de l’UGTT, Abdessalem Jrad). Sa légitimité interne dépend de sa capacité à maintenir le statut des travailleurs du public et à demeurer la voie d’accès privilégiée à l’emploi public grâce aux passe-droits et aux relations familiales.

Une rentière du système

Or, la base matérielle de ce rôle national a tendance, depuis vingt ou trente ans, à s’amenuiser en raison des mesures d’austérité, du désengagement de l’État, de la perte de rentabilité des entreprises publiques. Malgré tout, elle a cherché à reproduire le modèle économique dont dépend son pouvoir, elle a continué à orienter une bonne partie des ressources de l’État au profit des salariés du secteur public au détriment de mécanismes d’inclusion et de protection sociale au profit des travailleurs informels ou précaires. Elle a contribué ainsi à durcir le dualisme du modèle social tunisien et la fracture entre un secteur intégré aux mécanismes de protection sociale et un secteur informel et précarisé.

Dans un contexte de crise financière de l’État, de pression sur l’emploi public, d’appauvrissement et de dégradation des services publics, de la santé, des transports et de l’éducation en particulier, les avantages dont bénéficient les fonctionnaires paraissent de plus en plus indus aux yeux d’une bonne partie de l’opinion. L’UGTT est perçue comme une rentière du système et coresponsable de la dégradation des conditions sociales dont beaucoup de Tunisiens font l’expérience, en particulier depuis la révolution. Kais Saïed a donc un boulevard pour affaiblir son pouvoir et la détrôner de son piédestal.

Dans ces conditions, il faudra bien davantage qu’un changement de direction à la tête de la centrale syndicale pour qu’elle retrouve son rôle d’antan. C’est une redéfinition en profondeur du syndicalisme tunisien, une nouvelle appréhension du modèle économique et une transformation de sa relation à l’État qui pourra lui redonner l’importance qu’elle avait dans la définition du pacte social tunisien. Pour le moment, la grande UGTT n’est plus que l’ombre d’elle-même, divisée, impopulaire et réduite au silence.