Dans Mohammed VI, le mystère, le journaliste Thierry Oberlé propose un portrait inachevé du souverain marocain, au pouvoir depuis vingt-cinq ans, qu’il n’a pu totalement percer à jour malgré ses efforts. Dans une interview à Mondafrique, il embrasse un quart de siècle de règne avec un regard nuancé, des succès diplomatiques et politiques du roi, à ses échecs de transformation en profondeur de la société marocaine. Un entretien de Thierry Oberlé avec Nathalie Prevost.
Mondafrique : Dans quelle mesure le roi Mohammed VI s’est-il inscrit en rupture contre son père Hassan II et quel rôle a joué leur relation dans ses choix politiques à la mort de Hassan II?
Thierry Oberlé : Le jeune Moulay Mohammed a reçu une éducation stricte, sévère et brutale. À l’occasion d’un accident de voiture du prince, Hassan II a dit un jour qu’il avait eu très peur d’abord en tant que roi, à la perspective de la disparition de son successeur.
Mohammed VI a été préparé pour ses fonctions mais cela ne correspondait pas forcément à la personnalité de l’enfant. C’est quelqu’un de discret qui n’a jamais donné d’entretien télévisé en direct. La seule trace que j’ai trouvée, c’est une interview à Antenne 2, quand il était enfant, dans laquelle il disait que son rêve était de pouvoir marcher seul dans les rues de Paris. Déjà, il exprimait ce besoin d’évasion, de liberté. Dans sa jeunesse, il était constamment surveillé. L’entourage du roi disait que c’était pour le protéger mais c’était surtout pour le surveiller. S’il n’a pas suivi d’études en Europe, c’est parce que son père voulait l’avoir toujours sous la main. Il a mesuré lui-même les restrictions de liberté que vivait alors le peuple marocain.
Lorsqu’il arrive au pouvoir, il s’inscrit dans la continuité de son père mais en rupture avec cet environnement de surveillance et de punition. Il manifeste une volonté de liberté plus grande, en apparence en tous cas. Il se débarrasse aussitôt des personnes qui représentent cette autorité qu’il a subie, à l’instar, exemple le plus saillant, de Driss Basri, le ministre de l’Intérieur. Et parallèlement, il s’attaque au récit national en demandant de faire la lumière sur les épisodes les plus sombres du règne de Hassan II. Il monte une commission mémorielle qui s’inspire de celle de l’Afrique du Sud à la fin de l’apartheid, qui va permettre la reconnaissance des crimes commis sous le règne de son père, bien que leurs auteurs ne soient jamais désignés et punis. C’est un pas franchi – même si le processus n’est pas complet– parce que c’est une reconnaissance de la violence d’État. En Algérie, à la fin de la guerre civile, on a juste décidé d’enterrer la mémoire des victimes avec celle des bourreaux, sans chercher à savoir ce qui s’était réellement passé.

« Le chemin inverse de son père »
Mondafrique : Qu’en est-il de son fils, le prince Moulay Hassan ? Quelle relation paternelle entretient-il avec lui et que sait-on du jeune homme, le futur roi ?
T.O.: On ne sait presque rien de ce jeune homme ou si peu, d’autant que ni lui ni son père n’ont évoqué cette question publiquement. Quand son fils était très jeune, Mohammed VI semble lui avoir donné de l’amour. Il fait le chemin inverse de son père. Il porte beaucoup d’attention à son fils, contrairement à Hassan II qui tenait toujours à ce que son fils soit présent lors des audiences mais privé de parole.
Les circonstances de l’éducation des deux hommes sont très différentes. Hassan II était toujours entouré de femmes ; il avait un harem ; alors que Mohammed VI a divorcé au moment où son fils entrait dans l’adolescence. Visiblement ce divorce a été difficile, accompagné de campagnes très agressives contre son ex-épouse. Mohammed VI semble avoir été un père présent, tout en étant absent, comme il apparaît aussi dans sa façon de gouverner, d’éduquer, de vivre. Une présence-absence. Le fils s’est rangé du côté de sa mère, a vécu avec sa mère, a toujours été très proche d’elle. Lors de la CAN, quand il est apparu publiquement, Moulay Hassan a toujours été filmé dans la tribune d’honneur. Sauf quand sa mère était invitée. Dans ce cas, seules des images volées d’elle ont circulé. Elle est réintroduite dans le circuit parce que son fils va prendre un jour ou l’autre le pouvoir mais elle n’est toujours pas réhabilitée.
Mondafrique : Sur le contenu, sa formation semble s’inscrire dans la continuité de celle que Mohammed VI a lui-même reçue de son père ?
T.O. : Oui mais dans une autre époque. Lorsque Moulay Hassan a passé son bac, il a tout de suite trouvé une université nouvelle prête à l’accueillir aux portes de son domicile, à Rabat. Il y est inscrit en géopolitique et suit souvent les cours en télé-enseignement. Comme son père, il n’a pas été envoyé dans une université française ou américaine. On dit qu’il voulait rester auprès de sa mère mais je n’ai pas pu le confirmer. La princesse Lalla Salma habite au Maroc dans ce qui était la résidence personnelle de Mohamed V, juste à côté de la faculté. Il a appris l’équitation, chose très importante dans la famille royale. Et il a aussi reçu une éducation religieuse dans l’école royale, puisqu’il va devenir le commandeur des croyants.
C’est une continuité dans l’organisation du régime : une monarchie exécutive servie par des cadres du Makhzen, sorte d’élite performante qui permet au pays d’avoir des résultats. Toutes les affaires régaliennes sont gérées à ce niveau. Le gouvernement n’est qu’une sorte de gouvernement bis. Les divergences sont invisibles même si, bien sûr, il y a des rivalités à l’intérieur du palais, entre les différents clans. Au début, ils étaient très soudés, c’était tous des camarades d’études du roi. Puis avec le temps sont apparus, comme dans toute entreprise humaine, des rivalités, des ambitions et des désaccords. C’est le lieu du vrai pouvoir. On croit que le Premier ministre est celui qui fait tourner la maison mais en réalité, il n’est là que parce les conseillers du roi, derrière, se sont débrouillés pour qu’il devienne Premier ministre.
La capacité qu’a le royaume d’intégrer les dissidences, de les user et de les recycler est spectaculaire. Ce fut le cas avec la gauche, l’extrême gauche puis les islamistes. Mais ce système arrive en bout de course parce qu’il n’a pas généré de force nouvelle susceptible de renouveler le paysage. Il reste au pouvoir une forme d’oligarchie économique. Le Premier ministre est la deuxième fortune du pays, le roi la première. Leurs fortunes économiques sont elles en mesure d’entraîner dans leur sillage le reste du pays ? Beaucoup en doutent parce que la concurrence entre les entreprises est faussée. Il y a un plafond de verre pour l’économie marocaine, qui contient le royaume. Le Maroc ne parvient pas à devenir un pays émergent.
Une gouvernance erratique
Mondafrique : Vous dressez un bilan mitigé de l’œuvre politique du roi. Après une période d’ouverture du régime, vous expliquez que le pays est retombé dans les mauvaises habitudes du passé. La gouvernance est-elle clé, selon vous ? Et si oui, comment définiriez-vous celle de Mohammed VI ? Ferme, laxiste, impuissante, complaisante ?
T.O. : L’œuvre politique se résume en un mot : la stabilité. C’est ce qu’attendent les partenaires du pays. Ce n’était pas gagné d’avance. Beaucoup disaient que Mohammed VI serait le dernier roi mais cela n’en prend pas le chemin. Le Maroc a traversé des crises mais il les a surmontées toutes.
En revanche, certaines libertés sont gravées dans le marbre mais pas appliquées. Le pays est entré dans une phase de régression politique après les printemps arabes avec une accentuation de son caractère autocratique.
Mondafrique : Dans l’environnement tumultueux du Maghreb, le Maroc donne l’impression de s’en sortir plutôt bien.
T.O. : Les régimes de la région sont tombés comme des dominos durant le printemps arabe ! La Tunisie, la Libye, l’Égypte… Les Européens, qui ont besoin d’un partenaire sûr de l’autre côté de la Méditerranée, se satisfont de cette stabilité marocaine. Mais sur le plan politique, les changements sont inachevés. On attend toujours la réforme de la réforme du code de la famille, malgré des avancées. Et c’est ainsi dans d’autres domaines. Certains parlent d’une transition inachevée.
La gouvernance de Mohammed VI, je la qualifierais d’erratique. Des coups d’accélérateur, puis des coups de frein et des retours en arrière. Par exemple, on peut dire que la liberté de la presse a régressé depuis la fin du règne de Hassan II. Il y a plus que jamais des lignes rouges et des tabous. Le cannabis est l’un des plus grands tabous.
De vraies régressions culturelles
Mondafrique : Quelles sont les forces qui freinent un développement démocratique du pays et comment s’articulent-elles avec le Palais ?
T.O. : Les Marocains n’ont plus peur du roi mais ils craignent le Palais et son Makhzen, qui ne veut pas que soient abordés certains sujets qui iraient à l’encontre de ses intérêts.
Mondafrique : Dans cette situation, quelle est la part du roi en tant que personne et celle du Makhzen ?
T.O. : Je pense que le roi n’est pas un conservateur mais il mesure le fossé qui le sépare de la société, sa religiosité, la superstition, le conservatisme ambiant. On assiste à de vraies régressions culturelles au Maghreb.
Mondafrique : La société marocaine n’a-t-elle pas beaucoup changé durant le règne de Mohammed VI ? On a vu apparaître une classe moyenne. La pauvreté a reculé. Quelle est la part du roi dans ces progrès?
T.O. : C’est l’œuvre d’abord de la mondialisation. Ce qui s’est développé, sous Mohammed VI, c’est le Maroc utile de Lyautey, qui allait de Rabat à Casablanca au début du règne et qui s’étire maintenant de Tanger jusqu’à Marrakech, en longeant la côte. Autour c’est la pauvreté et l’analphabétisme, qui poussent les habitants à partir en migration. Il y a eu des progrès dans ce Maroc utile mais aussi beaucoup d’éléphants blancs, qui masquent le vide. Derrière l’autoroute ou le TGV, il y a la déshérence. Quand, à la sortie de l’autoroute, tu entres dans Meknès, l’ex capitale impériale, tu découvres une ville négligée. Certes, il y a moins de pauvres et d’analphabétisme au Maroc mais le bond en avant ne s’est pas produit. Peut-être qu’on attendait trop du roi.
« Mohammed VI se sent profondément africain »
Mondafrique : Sur le plan diplomatique, le Maroc a engrangé des victoires sur son rival algérien, liées à son influence bancaire et économique sur le continent ou, récemment, au Sahel. Est-ce à mettre au crédit de Mohammed VI ?
T.O.: Oui. Parce que Mohammed VI se sent profondément africain. Et il s’est immédiatement tourné vers l’Afrique. Sur 25 ans de règne, on peut mesurer la progression de la profondeur stratégique du Maroc sur le continent, qui s’est développée de manière importante, au-delà de ses zones d’influence traditionnelles. Avant, il y avait un peu le Gabon, le Sénégal – les confréries de ce pays ont leurs sources d’inspiration au Maroc. Maintenant, le Maroc est présent au Sahel et son influence s’étend jusqu’au Rwanda et ça, c’est nouveau. Côté économique, il est actif dans le domaine de l’exploitation des ressources minières, à travers une compagnie qui appartient au roi, dans le secteur bancaire – où le Maroc tend à remplacer de plus en plus la France – les transports, avec la RAM, l’assurance, la communication. La société de communication du roi à Paris est franco-marocaine et elle s’est développée dès 2017 vers l’Afrique. Le Maroc taille des croupières à l’Algérie et reprend, d’une certaine manière, la place abandonnée par la France. Dans le secteur bancaire et les assurances, quand les Français jugent qu’une activité n’est pas rentable, les Marocains arrivent. Le risque, c’est que les Marocains soient perçus comme de nouveaux colons mais ce n’est pas encore le cas.
Il faut également rappeler que Le Maroc était la 5e puissance africaine au moment de la mort de Hassan II. C’est toujours le cas. Il n’a pas progressé en termes de classement mais il a progressé en termes d’influence.
Mondafrique : Est-ce la vision de Mohammed VI lui-même, que vous décrivez pourtant plutôt intéressé par le nord que par le sud ?
T.O. : Il allait beaucoup au Gabon du temps d’Ali Bongo. Il pouvait y passer trois ou quatre mois, l’hiver. Avec parfois, un navire militaire au large en cas de putsch. Mais il ne s’est pas battu pour son ami Ali Bongo.
Il se sent Africain comme un Nord-Africain. C’est une composante de son identité. Ça se voit à travers les gens dont il s’entoure. Des artistes noirs, des rappeurs, le judoka français Thierry Riner. Il se sent bien avec eux. Ses potes sont des Arabes, des Blacks. De préférence des gens qui ont réussi mais qui sont partis de rien. Le contraire de ce qu’il est. Un sportif qui a réussi et qui vient de rien, ça lui parle.
Mondafrique : Quelle est la part « africaine » de la monarchie marocaine ?
T.O. : Mohammed VI est un souverain alaouite. Ses ancêtres viennent de l’actuelle Arabie saoudite et se sont installés à la porte du Sahara. Ils sont imprégnés d’Afrique et ont été au contact de populations noires. Le roi a toujours sa garde noire, qui a défilé le 14 juillet à Paris et fait partie des symboles de la monarchie.
« Macron s’est brouillé avec le Maroc sans réussir à dealer avec l’Algérie »
Mondafrique : Le Maroc est l’un des pays les plus bénéficiaires de l’aide publique au développement française. C’est aussi le pays qui compte le plus d’écoles françaises. C’est un pays clé pour la France. Pourquoi ?
T.O. : C’est un pays clé par l’histoire. Au Maroc, les Français ont fait le contraire de ce qu’ils ont fait en Algérie. Sous le protectorat, les structures traditionnelles ont continué de faire tourner le pays. Le palais et le Makhzen, sous Lyautey, continuent à fonctionner. Ce système de gouvernance est maintenu et par-dessus, se dresse une économie coloniale qui passera ensuite entre les mains de la monarchie. Les grandes entreprises françaises sont présentes dans les secteurs clé et commencent à perdre vraiment du terrain sous Mohammed VI, qui achève la marocanisation engagée par son père. La France a, au Maroc, des intérêts économiques qui n’existent pas avec l’Algérie. Cette situation interpelle Emmanuel Macron quand il devient Président. Il vient de la finance. Il voit l’immense Algérie, une sorte d’empire et, à côté, le Maroc, et il se dit que le travail de mémoire sur le passé colonial engagé par ses prédécesseurs peut, s’il est mené à terme, réconcilier les deux pays et ouvrir le marché algérien à la France. C’était oublier que le régime algérien tire sa légitimité de son combat contre la France et que la rivalité algéro-marocaine, attisée par la montée du nationalisme des deux côtés de la frontière, sont des obstacles rendant la tâche herculéenne. Macron s’est brouillé avec les Marocains sans réussir à dealer avec les Algériens. Il connait l’Histoire mais fait fi des réalités qu’elle engendre. Lorsqu’elles se sont imposées, il a pris la direction de Rabat.
Mondafrique : Et qu’en est-il dans l’autre sens ? Quelle est la relation entre Mohammed VI et la France ? Puise-t-elle dans l’histoire coloniale ? Vous évoquez le racisme français dont Hassan II n’était pas dupe.
T.O. : Hassan II avait, dans sa jeunesse, subi le racisme comme une brûlure. Il admirait la France, sa culture et son mode de vie. Donc il a acheté deux châteaux. Quand il allait dans l’Oise, c’était le roi de Bez. C’était un homme ambivalent, grandi dans une double culture.
Mondafrique : Et lui, Mohammed VI, que sait-on de sa perception de cette histoire ?
T.O. : Il sait lui aussi ce qu’est le racisme mais sa perception de la France est plus festive. Il était surveillé au Maroc ; Paris, c’était, dans sa jeunesse, la liberté personnelle, l’absence de contrainte. Cela n’a pas tellement changé. Il y a les boutiques de luxe, la sape, même s’il préfère le street wear de luxe aux défilés Chanel. C’est un citadin. Il séjourne dans son hôtel particulier près du Champ de Mars.
Mondafrique : A-t-il des amis français ?
T.O. : Beaucoup de ses amis sont des Franco-Marocains. L’écrivain Rachid Benzine est un vieux pote.
Le Mohammed VI d’aujourd’hui vit dans l’univers des hyper riches, dans une bulle bling bling un peu déjantée. Il est dans un autre monde que celui de ses sujets.
Sur le plan religieux, il est hors sol : parce qu’il représente Dieu sur terre, il n’a pas le droit de toucher le sol lors de la cérémonie de la Bay’a. Il y apparaissait sur un cheval, jadis et maintenant qu’il est malade, debout dans une voiture. Sur le plan humain, il est également hors sol car le pouvoir et l’argent éloignent.
Mondafrique : Et son fils ? Quelles relations a-t-il avec la France ?
T.O. : La France intéressait la bourgeoisie francophone, la génération d’avant. La génération Z n’est pas spécialement tournée vers la France. Le prince héritier Moulay Hassan en est la meilleure incarnation. Il ne semble pas du tout attiré par Paris, contrairement à son père et son grand-père.
« C’est l’allié américain qui occupe la première place »
Mondafrique : D’autres puissances ont-elles pris la place de la France au Maroc ?
T.O. : Au-delà des Émirats arabes unis, dont le prince est un ami d’enfance du roi et qui sont un allié stratégique du Maroc, c’est l’allié américain qui occupe la première place. Au début du règne, au moment de la guerre contre le terrorisme menée après le 11 septembre 2001 par George W. Bush, Washington a pratiqué la délocalisation de la torture contre al-Qaïda en s’appuyant sur les polices qui étaient jugées efficaces, la Jordanienne et la Marocaine notamment. Puis il y a eu ce moment assez mal vécu par les Français des accords d’Abraham. C’est un grand basculement. Trump, pratiquant son habituelle diplomatie transactionnelle, propose au Maroc de signer les accords d’Abraham – ce qui lui permet d’afficher au grand jour ses relations cachées avec Israël – en échange de la reconnaissance de la marocanité du Sahara. Les visions pragmatiques de Trump et de Mohammed VI s’accordent. Sous Hassan II, il y avait une forme de respect du droit international puisque le roi se pliait à l’avis de La Haye qui exigeait un referendum sur le statut de ce territoire. Mais son fils a compris l’accélération offerte par Trump et s’est immédiatement saisi de l’opportunité.
Mondafrique : Pourtant, la rue marocaine est pro-palestinienne !
T.O. : La rue marocaine est anti-israélienne à fond. Le roi laisse faire les manifestations pro-palestiniennes, comme il se servirait d’une cocotte minute, pour évacuer la pression.
Il est pleinement dans le camp des Américains et d’Israël. Il s’est précipité pour entrer dans le Conseil pour la paix créé par Trump. Il a l’avantage aux yeux des Américains d’être en bons termes avec Israël, avec les Palestiniens et avec l’Égypte. Il se situe pleinement dans cette galaxie Etats-Unis-Israël-Monarchies du Golfe. Ce rapprochement, il l’a fait au départ pour le Sahara occidental, la grande cause nationale, mais ça lui a permis d’ouvrir des portes. Il avait déjà cette politique vers l’Afrique assez originale et là, maintenant, il ouvre un nouvel axe dans une autre direction.
Mondafrique : Ça prouve qu’il travaille !
T.O. : Rires. On ne sais jamais avec lui s’il chille ou s’il bosse. Cela prouve surtout que le Maroc travaille.
Mondafrique : Pourquoi la relation entre Mohammed VI et Emmanuel Macron a-t-elle été aussi mauvaise ? D’où vient cette colère marocaine contre la France ?
T.O. : La colère des Marocains vient de la punition sur les visas qui a également été infligée à la Tunisie et à l’Algérie en 2022. Les visas ont été divisés par deux pour tenter d’infléchir l’exécution des OQTF, une mesure qui a pourri l’ambiance et n’a pas été efficace. Elle a en revanche alimenté un sentiment anti-Macron.
Par ailleurs, il y a eu le conflit personnel entre Macron et le roi, le premier soupçonnant le deuxième de l’avoir écouté. On ne sait toujours pas si son téléphone a été piraté ou pas, mais il y a eu une tentative de piratage par un logiciel d’écoute israélien qui aurait été acquis par Rabat, ce que le Maroc nie. Les enquêtes ont été maintenues sous les radars pour préserver les apparences de la relation bilatérale. Ce qu’on sait, c’est que beaucoup de gens ont été placés sur écoute : l’ambassadeur de France en Algérie, des responsables algériens, une partie du gouvernement français, les opposants marocains, la famille du roi. Cette affaire a été découverte par un consortium de journalistes qui a prévenu l’Élysée juste avant de publication. À la suite de cela, il y a eu une conversation très vive entre Macron et Mohammed VI, que Mohammed VI n’a pas pardonnée à Macron.
Emmanuel Macron ne s’est jamais intéressé à Mohammed VI. Il ne l’a jamais calculé. Le courant n’est jamais passé. Il l’a rencontré une fois en vitesse, au Palais royal, à l’occasion d’un dîner. Alors qu’avec le président algérien, il s’entendait à merveille.
Pourtant, au moment du tremblement de terre au Maroc, en septembre 2023, Macron a déjà pratiquement pris sa décision de basculer du côté marocain. Le tremblement de terre arrive comme un cheveu sur la soupe. La nuit du séisme, le roi se trouve à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau de l’Élysée, dans son hôtel particulier. Il est absent du Maroc, son entourage flotte parce qu’il n’est pas là, Macron se précipite sur les réseaux sociaux pour proposer l’aide de la France et voilà. Nouveau couac. La reconnaissance de la marocanité du Sahara sera retardée encore de quelques mois. En décembre suivant, les Algériens comprennent que les choses se gâtent avec Paris. Macron rétropédale sur la restitution du burnous et du sabre d’Abdel Kader, qu’il avait promise. En juillet 2024, il reconnait la marocanité du Sahara Occidental. Les jeux sont faits.
Mondafrique : Comment expliquez-vous cette très forte influence du Maroc dans la classe politique française ? A-t-elle persisté sous Mohammed VI ?
T.O. : Je pensais qu’elle était en déclin, après avoir connu son apogée du temps de Chirac et de Sarkozy, mais elle a de beaux restes et peut passer par des compromissions.
Mondafrique : Ces agissements ont d’ailleurs été révélés au grand jour à la Commission européenne.
T.O. : À Bruxelles, les enquêtes sur des tentatives de corruption présumée ont été ouvertes sur la base d’informations qui ne pouvaient provenir que des services de renseignement français ou espagnols. Il n’y a pas eu de prolongement judiciaire en France. La diplomatie de la pastilla qu’on a appelé aussi diplomatie de la Mamounia est pourtant une habitude toujours ancrée dans les mentalités. J’ai d’ailleurs constaté que lorsque un débat s’ouvre sur le Maroc, ceux qui reprennent à leur compte le narratif marocain ont souvent des liens d’intérêt avec ce pays.
Thierry Oberlé, Mohammed VI, le mystère, Flammarion, 2026, 22 euros.





























