
Dans le cadre d’une série sur l’économie du Niger, frappé de très dures sanctions après le renversement de Mohamed Bazoum le 26 juillet 2023, Mondafrique propose un état des lieux du pays : des efforts déployés par les autorités pour redresser une situation difficile – en grande partie héritée de la dette accumulée par les deux régimes socialistes qui se sont succédé aux affaires à partir de 2011 –, en tirant un meilleur parti des ressources du sous-sol et en se libérant de l’étouffante tutelle bancaire ouest-africaine, aux côtés de ses voisins de l’Alliance des États du Sahel.
Par Paolo Vieira
Remaniement aux finances
Il y a peu, le 26 janvier 2026, sur décret d’Abdourahamane Tiani, Ali Mahamane Lamine Zeine laissait le portefeuille de l’Économie et des finances mais conservait la fonction de Premier ministre qu’il occupe depuis août 2023. Cette décision est intervenue après une fin d’année très difficile pour les finances publiques car en décembre, ni les salaires de la fonction publique ni le paiement du service de la dette extérieure n’ont été assurés. Le défaut souverain momentané de la République du Niger est passé relativement inaperçu.
Pourtant, le Niger ne va pas si mal du point de vue économique si l’on observe son évolution depuis deux ans et demi. Et le décret du 28 octobre 2025 par lequel le Président de la République a transféré une large part de ses prérogatives et pouvoirs au Premier ministre a fait de ce dernier le véritable chef d’orchestre de l’administration et le relais direct entre les membres du gouvernement et le chef de l’État. En quittant le ministère des Finances, Lamine Zeine laisse une situation financière tendue mais qui a survécu au cyclone des sanctions et de la baisse de l’aide publique au développement.
Le Niger a changé. Le compte courant, celui qui, dans la balance des paiements, fait le solde des achats et des ventes de biens et services à l’extérieur, est rééquilibré. Les Nigériens de l’extérieur envoient de l’argent dans leur pays et les investissements directs étrangers apportent des devises. Cela permet des réserves de change enregistrées à la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Le déficit budgétaire, et surtout son financement, ont été maîtrisés par la diminution drastique de la dépense publique. La reprise des accords de programme avec le Fonds monétaire international (FMI) jusqu’à fin décembre 2025 a permis la mobilisation de lignes de crédit de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement (BAD). Chose absolument nécessaire, car, malgré la contraction des dépenses publiques, le budget 2025 s’élevait à 5 milliards de dollars US. L’année 2026 devrait coïncider avec un nouveau départ économique et financier après les années difficiles traversées par le Niger depuis le Covid-19.
2021 : la montée des périls
Lorsque les militaires nigériens renversent Mohamed Bazoum, le 26 juillet 2023, le pays semble sur un chemin de croissance favorable et il bénéficie d’un programme financier du FMI qui lui autorise de nombreux prêts et dons des bailleurs multilatéraux et bilatéraux. La production pétrolière a pris un peu de retard, mais l’année 2024 est censée voir le début des exportations via le pipe-line qui relie le site d’Agadem au terminal de Sèmè au Bénin. Mais ce tableau flatteur est, en réalité, le fruit de l’aveuglement du FMI – voire de sa complicité – à l’égard de l’envolée de la dette intérieure de l’État.
La direction de la dette publique rattachée à la Direction générale du Trésor, souligne pourtant, en mai 2021, dans une note intitulée «stratégie d’endettement public pour la période 2021-2023» le risque de refinancement : « Le profil d’amortissement de la dette publique révèle un important risque de refinancement dû, d’une part, au remboursement des OAT (Obligations du Trésor) en 2022, 2023 et 2025 et du revolving des BAT (Bons du Trésor) en 2021 et les années suivantes et d’autre part, au remboursement des prêts syndiqués entre 2022 et 2026 dont les paiements du principal sont en moyenne de 22,6 milliards de francs CFA par an. L’échéance moyenne du portefeuille total est de 8,9 ans et la dette à repayer dans un an est de 14,3% de la dette totale. Pour la dette intérieure, l’échéance moyenne est de seulement 3,5 années et la dette à repayer dans un an est de 28,0% de la dette intérieure.» La dette intérieure, qui représente la moitié de la dette totale du Niger, doit, théoriquement, être remboursée de 2022 à 2024. Mais cela ne sera pas le cas et les arriérés s’accumuleront entre 2021 et le coup d’État.
2023 : le choc des sanctions
Suite au renversement de Mohamed Bazoum, alors qu’un plan d’urgence et ordonné de traitement de la dette intérieure (gonflée par de nombreuses créances douteuses ou fictives) s’impose, l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et la BCEAO entreprennent, sous l’égide du Président Macron, d’asphyxier le Niger commercialement et financièrement. Plusieurs pays et régions – notamment la CEDEAO et l’UE – ordonnent des sanctions qui nuisent gravement à une économie nigérienne déjà faible, si l’on en croit un rapport de Crisis Group de décembre 2023. Presque toutes les frontières sont fermées et les échanges commerciaux gelés, ce qui entraîne la suspension des transactions financières du gouvernement et le gel des avoirs du pays dans les banques extérieures.
Les retombées conduisent le nouveau pouvoir nigérien, et en particulier le Premier ministre Lamine Zeine, à amputer son budget 2023 de 40 % et à ne pas honorer quatre paiements de dette pour un montant total de 519 millions de dollars US en février 2024.
Une inflation des prix des denrées alimentaires fait basculer au moins 1,1 million de Nigériens sous le seuil d’extrême pauvreté, ce qui porte leur nombre total à 14,1 millions de personnes, soit 54 % de la population du pays, écrit African Center en mai 2024. Après de nombreux efforts pour contrer l’hostilité française à un accord avec le FMI, le Niger finit par bénéficier de deux programmes (la Facilité élargie de crédit (FEC) et la Facilité de résilience et de durabilité (FRD)) avec un décaissement de 51 millions de dollars US en janvier 2025. C’est donc seulement en 2024 qu’on observe un début de normalisation avec les institutions de Bretton Woods et la BCEAO.
Cependant, pendant les sanctions, le Niger doit faire face aux échéances des titres UEMOA : 500 milliards de francs CFA en 2023, 600 milliards en 2024 et 800 milliards en 2025. Sous l’effet des sanctions de la BCEAO, il ne peut pas se refinancer en 2023 et jusqu’à la fin du premier quadrimestre 2024. Le blocage des transferts bancaires suscite des arriérés de paiement de la dette extérieure et intérieure et les banques locales sont asséchées.
2025 : des tensions de trésorerie
À la fin de l’année 2025, Sama Mamane, du secrétariat général du ministère des Finances, rappelle que «le recours fréquent à des avances de trésorerie et de crédit relais auprès des banques locales, certains avec des taux d’intérêts élevés, a contribué à alourdir la situation de la dette intérieure ». De plus, poursuit-il : « le montant des arriérés au lendemain de la levée des sanctions économiques et financières injustement imposées à notre pays est ressorti à 701,8 milliards de francs CFA constitué de dette intérieure pour un montant de 565,9 milliards de francs CFA et de dette extérieure pour un montant de 135,9 milliards de francs CFA. C’est à la prise en charge de ces arriérés, en plus du service courant, que le gouvernement s’est attelé, dans le contexte de difficulté de trésorerie. » Il y a un effet boule de neige de la dette intérieure cachée du Président déchu et des sanctions monétaires et financières de la BCEAO. Plus de 70% des échéances de dette prévues en 2026 par le Niger sur le marché régional UMOA-Titres proviennent d’emprunts contractés en 2025, selon les données officielles du marché. Au total, 660,38 milliards de francs CFA de titres émis en 2025 arriveront à échéance en 2026, pour l’essentiel sous forme d’emprunts à un an, concentrés sur les mois de janvier à août à des taux élevés. Ces levées de fonds, comme le dit Sama Mamane, sont destinées à combler les emprunts et les arriérés des gestions héritées en 2023.
La croissance ne suffit pas
Sous l’effet de la pression de la dette intérieure, le chemin est très étroit entre le paiement des salaires et celui des remboursements d’échéances. Il s’en suit, dès que le comité de trésorerie des Finances s’écarte du calendrier fixé, des retards de paiement de la solde, comme ce fut le cas en décembre 2025. Les bons chiffres de l’économie, avec une croissance du PIB de plus de 6% en 2024 et 2025, ne suffisent pas à éponger la dette du régime précédent. En effet, alors que les tensions de trésorerie sont immédiates, le gain de la production minière et pétrolière et des exportations est plus lent à réaliser.
Avant le pétrole, le Niger comptait sur l’or (en 2022, 70% des exportations) et les autres minerais (dont l’uranium, 20% des exportations en 2023) pour recevoir des devises. En 2024, les exportations de pétrole ont commencé et elles se sont poursuivies en 2025, non loin de leur objectif de 110 000 barils/jour. Cette mise en régime de la production pétrolière n’a pas été une affaire facile, tant en raison de conflits avec le Bénin, actionnaire de la West African Oil Pipeline Company, que de la nécessité de réviser les modes de partage et de gestion de la production pétrolière avec la partie chinoise. Avec patience, ce processus de rapprochement entre Niamey et Pékin a été célébré par le Premier ministre à l’occasion du 70ème anniversaire de la coopération entre les deux pays, en janvier 2026. La part qui revient au Niger est obérée par l’avance sur recette que le Premier ministre a dû solliciter en avril 2024 auprès du partenaire chinois. Cette enveloppe de 400 millions USD lui a permis de passer le cap très délicat de l’étranglement coordonné par la BCEAO et Paris. Mais elle a un coût : un intérêt de 7% par an.
Nécessaire reprofilage
En dépit des agressions externes et des attaques des groupes armés, les recettes fiscales de la Direction Générale des Impôts ont augmenté, en 2025, de plus de 300 milliards de francs CFA, soit une hausse de 41% par rapport à 2024 et de 46,5% comparé à 2022 (sous Bazoum). Quant aux ressources mobilisées par la Direction Générale des Douanes, elles ont augmenté de 50 milliards de francs CFA, soit une hausse d’environ 35%, malgré le contexte difficile qui a obligé les autorités nigériennes à restreindre la circulation des personnes et des biens avec certains de leurs voisins immédiats. Malgré ces rentrées appréciables dans un environnement sous menaces externes et internes, il subsiste le mur de la dette abyssale (plus de 5200 milliards de francs CFA).
Dans ce contexte, les échéances sur le marché des titres de l’UEMOA et l’obligation de rembourser la dette extérieure ont amené le Premier ministre à négocier des conditions et des échéances plus favorables pour le remboursement de certains créanciers bienveillants. Plusieurs initiatives ont ainsi été prises pour apurer les arriérés de la dette et rétablir la confiance des partenaires et des marchés financiers. Malgré la tension constante de la trésorerie au cours des deux dernières années, le taux d’endettement du Niger s’est réduit. Grâce à la stratégie globale de la dette, combinant remboursement et reprofilage de la dette intérieure, le Niger a ainsi réduit son ratio d’endettement de 8 points de pourcentage au cours des deux dernières années. Le reprofilage, négocié en janvier 2026 pour un montant de 85 milliards de francs CFA avec la Banque ouest-africaine de développement notamment, contribuera à améliorer la soutenabilité de la dette du pays et illustre la démarche cas par cas de l’ancien ministre des Finances.
Après son départ des Finances, le Premier Ministre continuera à superviser les opérations de reprofilage afin de rallonger la maturité des titres de créances. Avec l’aide des banques commerciales marocaines et de la Banque mondiale, il cherche à financer la relance de l’économie, et des PME en particulier. On estime que le différé de remboursement de la dette vis-à-vis des banques commerciales à capitaux marocains devrait étaler la charge de l’apurement des arriérés pour près de 1000 milliards de francs CFA. Cette régénération profitera également au secteur financier nigérien.
En effet, en 2026, la Banque mondiale prépare un projet d’appui au secteur financier et de financement des PME afin de stimuler l’économie du Niger. C’est ce qu’a indiqué Affouda Léon Biaou, le représentant résident de l’institution financière au Niger, à l’issue d’une audience le 27 janvier 2026 avec le Premier ministre. Il s’agit d’un projet « d’un montant total de 250 millions de dollars US en dons », soit l’équivalent d’environ 100 milliards de francs CFA. Ce projet devrait permettre aux banques de développer davantage leurs activités de crédit en direction des entreprises locales, notamment à travers des financements à moyen et long terme. De nouveaux produits financiers adaptés aux besoins spécifiques des PME pourraient être envisagés, afin de répondre à leurs contraintes de trésorerie et à leurs difficultés d’accès au financement. L’orientation en faveur du secteur privé du gouvernement rejoint la démarche des institutions financières africaines de garantie et de la Banque arabe de développement économique en Afrique.
Une séquence difficile de résorption du poids des créances semble se clore.





























