Face aux députés, le ministre des Finances et du Budget du Sénégal est revenu tout récemment sur les leviers sur lesquels il compte s’appuyer pour sortir du piège de la dette.
Par Mor Amar
C’est une année épouvantable. Un marathon éprouvant pour les services du ministre des Finances et du Budget Cheikh Diba. Plus de 2672 milliards de francs CFA. Voilà le montant global du service de la dette extérieure, d’après la loi de finances initiale pour l’année 2026. Le pic des paiements est annoncé pour ce mois de mars, avec plus de 509 milliards de francs CFA à rembourser, rien que sur la dette extérieure, et plus de 237 milliards au titre de la dette intérieure. Mais l’urgence, pour Dakar, c’est de mobiliser près de 490 millions d’euros en mars pour satisfaire en priorité les souscripteurs d’eurobonds, afin de rassurer les marchés sur ses capacités à remplir ses obligations.
Comment le pays compte t-il procéder ? Face aux députés, le 24 février 2026, lors de la session des questions d’actualité avec le gouvernement, le ministre des Finances est revenu sur la stratégie. « Depuis fin 2024, nous travaillons sur la gestion active de la dette bancaire locale. Nous avons ainsi invité les banques à titriser certaines créances. Cela a permis de négocier les termes de financement, d’améliorer le profil de maturité, de gagner des espaces budgétaires à hauteur de plus de 500 milliards rien que sur l’année 2025 », a expliqué Cheikh Diba, ajoutant que son gouvernement compte faire exactement la même chose en ce qui concerne la dette extérieure.
Dakar privilégie le paiement des eurobonds
Pour réussir ce pari, le gouvernement compte s’appuyer sur des institutions de garantie comme la Banque africaine de développement (BAD), l’Assurance pour le développement du commerce et de l’investissement en Afrique (Atidi), la Multilateral investment garantee agency (Miga-groupe banque mondiale)… Optimiste, Cheikh Diba pense que ce soutien autorisera la mobilisation de ressources à des coûts beaucoup plus faibles que les coûts d’endettement actuels, avec des maturités plus longues.
Le gouvernement compte ainsi réduire le service de la dette et libérer des espaces de trésorerie, sans avoir recours à la restructuration. « Si nous y parvenons avec la discipline budgétaire que nous avons enclenchée depuis 2024, cela va permettre d’avoir une dette soutenable », rassure le ministre des Finances, qui se projette déjà sur les autres mois.
En effet, si les esprits sont rivés sur l’échéance de mars 2026, il n’en demeure pas moins que le gouvernement restera sous tension toute l’année. Les montants à payer sur la partie dette extérieure restent très importants, avec plus de 234 milliards de francs CFA au mois d’avril, 114 milliards en mai, plus de 220 milliards pour le mois de juin, 257 milliards en juillet, 227 milliards au mois d’août, 170 milliards en septembre, 278 milliards en octobre, 178 milliards en novembre et enfin plus de 272 milliards pour le mois de décembre, soit au total 2672 milliards, contre plus de 2825 milliards au titre de la dette intérieure.
Pression de la France et de certains créanciers
Loin de la sérénité affichée devant les écrans, les techniciens vivent dans le stress au quotidien. La décision de privilégier le paiement des eurobonds ne fait pas que des heureux. Certains créanciers, comme la France, commencent d’ailleurs à manœuvrer pour un traitement diligent de leurs créances. Le trésor français, selon plusieurs médias, a d’ailleurs écrit pour réclamer le règlement d’impayés. Paris aurait même dépêché début février un émissaire à Dakar pour traiter de cette affaire. D’autres créanciers stratégiques comme la China Afreximbank sont également dans l’attente d’un traitement pressant.
Certains créanciers ont d’ailleurs rejoint la position du Fonds monétaire international (FMI) qui estime, depuis le début, qu’une restructuration est nécessaire. Le gouvernement du Sénégal n’est toujours pas de cet avis. Pour Cheikh Diba, ce n’est certainement pas par orgueil. « Nous estimons qu’il y a une solution scientifique, économique et technique, qui nous permettra de gérer cette question. C’est la gestion active de la dette. Du point de vue quantitatif, le résultat est presque le même que pour la restructuration. Et nous ne subissons pas les conséquences d’une restructuration », a martelé le ministre des Finances et du Budget.
Dakar en défaut sur les investissements et des engagements sociaux
En vérité, analyse un spécialiste, le gouvernement a décidé de ne pas faire défaut et de ne pas demander une restructuration pour les dettes qui lui semblent essentielles, à savoir les eurobonds, les dettes auprès du marché financier de l’UEMOA et des banques commerciales.
En revanche, le gouvernement est déjà en défaut sur plusieurs programmes d’investissements importants pour le développement économique (Programme spécial de désenclavement, Programme de modernisation des infrastructures judiciaires, Programme d’urgence de développement communautaire, dette aux entreprises du BTP…). Il a dû également suspendre plusieurs programmes sociaux dont les bourses de sécurité familiales et accumule des arriérés pour les étudiants….
La grande question, selon notre interlocuteur, c’est de savoir « jusqu’à quel point le gouvernement va continuer de suffoquer le développement économique du pays », en privilégiant le paiement de cette dette colossale au détriment des projets de développement.
Les points d’achoppement avec le FMI
Pendant ce temps, les négociations avec le FMI tirent en longueur. Si des progrès notoires ont été enregistrés sur les mesures correctrices relatives au misreporting, les deux parties peinent à accorder leur violon sur la viabilité de la dette, nécessaire pour la signature d’un nouveau programme. Face au parlement, le ministre Diba a reconnu quelques divergences en particulier sur le cadrage macroéconomique. « Nous, nous pensions que les hypothèses du Fonds sont pessimistes, eux ont trouvé nos projections trop optimistes. Le résultat est que le FMI estime que nous ne pouvons trouver les financements dont nous avons besoin sans restructuration », explique le ministre qui s’empresse de rassurer : « Nous travaillons à rapprocher nos positions. Le vendredi passé, le Fonds a mis à jour son cadrage macroéconomique qu’il nous a envoyé. Dans les prochains jours, nous pourrons en discuter et arriver à un résultat qui va permettre de finaliser ces discussions. »
Depuis la survenue de la crise, le ministre des Finances et du Budget se démène ainsi comme un diable pour trouver une solution avec les partenaires internationaux. Quant à son patron, le Premier ministre Ousmane Sonko, il ne cesse de tirer sur ces partenaires. Pour lui, l’institution ne travaille pas au développement des pays africains. Ce qui intéresse le FMI, selon le PM Sénégalais qui cite l’économiste américain Jeffrey Sachs, ce n’est pas le développement des pays africains, c’est plutôt que ces pays restent pauvres et sages.



























