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Saïf al-Islam, l’héritier politique de Kadhafi, tué en Libye

Les sources divergeaient, à chaud, sur les circonstances et le lieu de la disparition du fils cadet de Mouammar Kadhafi, longtemps présenté, du vivant de ce dernier, comme son dauphin politique et resté en Libye après la révolution de 2011. Saïf al-Islam prétendait y jouer un rôle à nouveau. Il s’était présenté aux élections de 2021, reportées sine die et il continuait de représenter une menace pour ses rivaux, malgré une discrétion remarquable motivée par des raisons de sécurité. Mondafrique avait retracé son parcours dans un article publié en 2024, que nous republions ici. 

 

Capture d’écran d’une des dernières apparitions publiques de Saïf al-Islam (barbe poivre et sel, djellaba blanche et casquette de base-ball), qu a circulé sur les réseaux sociaux en juin 2024. A côté de lui, le jeune homme levant le pouce est le fils du chef de la milice de Zintan. Ahmed aurait été blessé lors de la mort de l’homme qu’il protégeait.

Enfance et formation

Saif al-Islam Kadhafi est né le 25 juin 1972 dans le complexe militaire de Bab al-Azizia à Tripoli. Il est le deuxième fils du colonel Mouammar Kadhafi et de sa seconde épouse, Safia Farkash. Après des études d’architecture en Libye (diplômé en 1994), il obtient un doctorat en économie à l’Université de Londres en 2000, bien que des doutes aient été émis sur la légitimité de son diplôme en raison de donations libyennes à l’université.

Bien qu’il n’ait jamais suivi de formation militaire, il reçoit le grade de commandant dans l’armée libyenne. En 1998, il prend la tête de la Fondation Kadhafi pour le Développement, une organisation caritative par laquelle il mène diverses activités et participe à des négociations politiques majeures.

Rôle politique et négociations internationales (2000–2011)

Saif al-Islam Kadhafi s’est impliqué dans plusieurs dossiers internationaux, renforçant son image de médiateur capable de résoudre des crises sensibles. Cela lui a valu une certaine popularité en Libye et à l’étranger. Parmi ses interventions marquantes :

  • Libération d’otages étrangers aux Philippines (2000)

À l’été 2000, il négocie avec le groupe Abu Sayyaf, qui détenait des otages allemands, et obtient leur libération contre une rançon de 25 millions de dollars.

  • Règlement politique et financier de l’affaire de Lockerbie

Il contribue à un accord coûteux concernant l’attentat du vol Pan Am 103, qui explosa au-dessus de Lockerbie (Écosse) en 1988, faisant 270 victimes. La Libye reconnaît sa responsabilité et verse 2,7 milliards de dollars d’indemnisation.

  • Résolution de l’affaire des enfants contaminés par le VIH

Entre 1998 et 2007, cinq infirmières bulgares et un médecin palestinien sont accusés d’avoir délibérément infecté 393 enfants libyens avec le VIH à l’hôpital Al-Fateh de Benghazi. Condamnés à mort, ils sont finalement libérés après des pressions internationales et des négociations menées par Saif al-Islam, qui reconnaît les tortures subies par les accusés et les manipulations des enquêteurs libyens.

  • Abandon du programme nucléaire libyen (2003-2004)

En décembre 2003, après neuf mois de négociations secrètes avec les États-Unis et le Royaume-Uni, la Libye renonce à ses ambitions d’armes de destruction massive. Saif al-Islam défend cette décision, affirmant que le pays n’avait jamais possédé d’armes nucléaires mais seulement un programme de recherche.

  • Réformes limitées et « Libye de demain »(libya al ghad)

Porteur d’un projet de modernisation (« Libye de demain »), il propose une nouvelle constitution, une économie diversifiée et des droits humains renforcés. Il nomme même Choukri Ghanem, un réformateur, comme Premier ministre. Cependant, ses initiatives se heurtent aux conservateurs du régime, notamment après un discours critique en 2008 qui entraîne la fermeture de sa chaîne de télévision.

Malgré son influence, Saif al-Islam reste soumis aux volontés de son père. En 2009, il est officiellement nommé coordinateur du Comité populaire général, devenant ainsi la deuxième figure la plus puissante du régime – mais sans pouvoir réellement réformer un système verrouillé.

La révolution du 17 février 2011 et ses conséquences

• Un rôle controversé

Lorsque la révolution du 17 février éclate, tous les regards se tournent vers Saïf al-Islam après le discours de son père. Certains espèrent qu’il apaisera la colère populaire, tandis que d’autres prédisent qu’il restera fidèle à la ligne dure tracée par le Guide. C’est finalement cette seconde option qui se concrétise.

Le 20 février 2011, Saïf al-Islam apparaît à la télévision nationale, alternant menaces et promesses de réformes. Il déclare que son père « combattra la révolution jusqu’au dernier homme » et avertit : « L’armée rétablira l’ordre à tout prix. Nous ne lâcherons pas la Libye. Nous nous battrons jusqu’au dernier homme, à la dernière femme, à la dernière balle. »

Il accuse des exilés libyens d’avoir attisé les violences, tout en promettant un dialogue sur les réformes et des augmentations de salaires. Mais il n’hésite pas à menacer les révolutionnaires, qualifiant les membres du Conseil national de transition (CNT) d’«ordures» et déclarant : « Quand tout allait bien, j’étais un opposant et un réformateur. Mais quand les gens franchissent les lignes rouges, je les frappe avec ma chaussure, et je frappe leur père aussi. »

• Le procès : condamné à mort par contumace (2015)

En mai 2011, la Cour pénale internationale (CPI) émet un mandat d’arrêt contre lui pour crimes contre l’humanité. Capturé en novembre 2011 près d’Oubari, il est emprisonné à Zintan. La Libye refuse de le transférer à la CPI, et un tribunal libyen le condamne à mort par contumace en juin 2015 pour crimes de guerre et corruption, aux côtés de huit autres figures du régime.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU exprime alors de « vives inquiétudes », jugeant que le procès ne respectait « pas les normes internationales d’équité ».

• La libération : un mystère politique (2017)

Le 12 avril 2016, son avocat annonce sa libération, bénéficiant d’une « amnistie générale » décrétée par le Parlement de Tobrouk. Mais les autorités locales démentent. Finalement, en juin 2017, la brigade Abou Bakr al-Siddiq (pro-Khalifa Haftar) le libère après cinq ans de détention.

Son gardien, Ajmi al-Atiri, déclare à France 24 : « La majorité des Libyens regrettent l’ancien régime, même ceux qui l’ont combattu. Saïf al-Islam jouera un rôle clé pour unifier la Libye. »

La veille de sa libération, le président du Parlement, Aguila Saleh, appelle à « libérer tous ceux détenus sans preuve », dans un discours perçu comme un soutien indirect à Saïf al-Islam. Des rumeurs évoquent alors une alliance secrète entre lui et Haftar, renforcée par le soutien public d’Ahmed Gaddaf al-Dam, un cousin éminent des Kadhafi au maréchal.

• Un retour qui trouble les équilibres

Pour de nombreux observateurs, la survie de Saïf al-Islam malgré sa condamnation à mort est un signal politique fort. Soutenu par des tribus (comme les Warfalla et les Al-Zintan) et des milices, il pourrait jouer à nouveau un rôle majeur.

La Russie, notamment, plaide pour son inclusion dans le processus politique. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov, déclare à Sputnik : « Saif al-Islam doit faire partie de la solution. Personne ne devrait être exclu des élections. » À l’inverse, les États-Unis et le Royaume-Uni y sont fermement opposés. Sa réapparition ravive le spectre de l’ancien régime. Pour ses partisans, il incarne une stabilité perdue ; pour ses détracteurs, un retour à l’autoritarisme. Quoi qu’il en soit, son retour brouille les cartes en Libye – et au-delà.

Le retour politique et la candidature aux élections (2021–2024)

  • Candidature à la présidentielle de 2021

Après dix ans de disparition, Saïf al-Islam Kadhafi rompt le silence en juin 2021 lors d’une interview exclusive à Zintan avec le journaliste américain Robert F. Worth (The New York Times). Il explique avoir volontairement disparu : « J’ai passé dix ans loin des Libyens. Il faut y retourner pas à pas, comme une danseuse effeuilleuse. »

Ses propos reflètent une position inchangée depuis 2011 : aucun regret envers la révolution, qualifiant les manifestants de « terroristes, démons et idiots » et critiquant les printemps arabes : « Les Arabes stupides ont détruit leurs pays. » Il ne remet pas en cause les 40 ans de règne de son père, admettant seulement que « certaines politiques socialistes des années 80 ont peut-être dévié», mais ajoutant qu’il les a corrigées. Il défend même « le Livre Vert », affirmant que « des idées occidentales comme les référendums ou l’actionnariat salarié en sont inspirées. »

Le 21 novembre 2021, il dépose sa candidature à la présidentielle à Sebha, mais la Commission électorale la rejette trois jours plus tard, invoquant « des condamnations pénales » (Article 10 de la loi électorale) et « l’absence de certificat de bonne conduite » (Article 17). Le 2 décembre, un tribunal de Sebha annule cette décision, relançant l’espoir de ses partisans.

  • Manœuvres politiques

Saïf al-Islam accuse les « élites au pouvoir d’avoir saboté les élections ». En décembre 2022, il dénonce « des disputes artificielles pour exclure des candidats gênants » et propose un report de la présidentielle au profit de législatives, afin « d’éviter une nouvelle guerre civile». Son avocat, Khaled Zaidi, publie en janvier 2023 une initiative détaillant cette solution, soulignant « l’urgence de sauver la feuille de route et de respecter la volonté de 2,5 millions de Libyens ».

Évolutions récentes (2023–2024)

  • Prise de position après les inondations de Derna (septembre 2023)

Il attribue la catastrophe à « l’effondrement de l’État post-2011 », dénonçant « des budgets volés et des gouvernements corrompus »« Les Libyens paient pour des conflits absurdes entre des dirigeants sans légitimité », déclare-t-il, soulignant « l’absence totale d’institutions capables de gérer les crises ».

  • Rupture avec Haftar (printemps 2024)

Les tensions éclatent publiquement lorsque des milices de Zintan (pourtant pro-Haftar) annoncent leur soutien à Saïf al-Islam, menaçant de « recourir à la force si on l’exclut des élections ». En réponse, Haftar fait arrêter Ali Bousbayha al-Hasnawi, chef d’un comité de réconciliation pro-Kadhafi, provoquant des protestations dans le Sud.

  • Dernière apparition (juin 2024)

On y voit Saïf al-Islam devant un paysage montagneux, semblable à la chaîne de Jubail, près de la ville de Zintan, à environ 150 kilomètres au sud de Tripoli. Le jeune homme qui lève le pouce à ses côtés, tenant Saïf al-Islam par les épaules, est le fils d’Al Ajmi Al-Atiri, le commandant de la brigade Abou Bakr al-Siddiq, son geôlier devenu son protecteur.Cependant, l’image semble partiellement altérée : le pouce de la main droite apparaît flou et certaines parties de l’arrière-plan peuvent avoir été modifiées pour empêcher une localisation exacte.

Au moment de la photo, le fils de Mouammar Kadhafi est considéré comme une menace pour les projets du général Khalifa Haftar et pour l’entrée de ses fils dans l’arène politique. En effet, depuis des mois, Saïf al Islam est soumis à une dure campagne de répression dans la région du Fezzan, au sud-ouest de la Libye. Les représailles comprennent l’arrestation de ses fidèles, dont un membre de son équipe politique et un notable du Fezzan, Ali Abou Sabiha, un homme de 80 ans. Cela a peut-être poussé Saïf à quitter le Fezzan et à limiter ses déplacements à Zintan, une région où il bénéficie d’une plus grande sécurité.

En avril 2024, peu après la démission de l’envoyé de l’ONU en Libye, le Sénégalais Abdoulaye Bathily, une colonne d’environ 200 véhicules armés a défilé dans les rues de Zintan, jurant fidélité à l’héritier politique du « raïs ».

« Nous, forces sociales, militaires et de sécurité de Zintan, affirmons notre soutien à la candidature de Saïf al Islam Kadhafi aux élections présidentielles, car il bénéficie d’un large soutien populaire, possède de fortes qualités de leadership, est sincèrement engagé envers la nation libyenne et possède de vastes atouts politiques », dit un homme dans la vidéo publiée mi-avril sur les réseaux sociaux des  nostalgiques de l’ancien régime, parlant au nom des « tribus Zintan ».