Dans le sillage du cycle de violence relancé le 7 octobre 2023 par l’attaque du Hamas sur des objectifs civils et militaires israéliens, un collectif de dix universitaires affirmait dans le Monde : « […] une vie en vaut une autre. »
L’auteur de cette chronique, Yassine Jamali, vétérinaire et écrivain, est un citoyen marocain qui a passé deux années comme expatrié au Mali avec « Vétérinaires Sans Frontières et a participé avec cette ONG à une mission en Cisjordanie fin 1998
Soixante quinze ans après la déclaration universelle des droits de l’homme et soixante quinze ans après la création de l’état d’Israël on peut douter de l’acceptation universelle de l’article 3 : » Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne », devant l’occultation des victimes palestiniennes ou leur relativisation par divers procédés relevant du fameux » deux poids, deux mesures. »
Ainsi dans un entretien le philosophe Raphaël Enthoven précisait : « Oui il y a une différence à faire entre des gens qui sont des civils assassinés dans la rue par des commandos islamistes qui débarquent dans les villages pour brûler les maisons, et les victimes collatérales de bombardements consécutif à cette attaque. » Soit à peu près la différence entre un meurtre au premier degré et un homicide involontaire. Peut-on parler de victimes collatérales ou d’homicide involontaire quand on tire un missile, ou une centaine de missiles, sur une zone d’habitat dense? Le mode d’assassinat aurait-il plus d’importance que l’assassinat lui-même ?
« Je ne comprends décidément pas pourquoi il est plus glorieux de bombarder de projectiles une ville assiégée que d’assassiner quelqu’un à coups de hache »
Fiodor Dostoïevski
Comptabilité macabre
Évoquant « un problème d’étiquetage », la sociologue Sylvaine Bulle affirme « …on ne peut pas mettre en analogie le massacre génocidaire qui s’est passé le sept octobre et la situation en Palestine ».
Le massacre génocidaire contre les Israéliens concerne, selon CBS, « au moins mille quatre cents personnes pour la plupart des civils qui ont été tués dans l’attaque terroriste coordonnée sur plusieurs fronts ».
La « situation en Palestine » désignait au moment de cette évaluation quatre mille tués, aujourd’hui plus de 10000, dont de nombreux civils et enfants et plus d’une dizaine de milliers de blessés.
0n peut se demander où se situeraient sur cette échelle de valeur les victimes de la guerre civile au Congo Kinshasa, au Sud Soudan, celles qui se trouvent sur la face cachée du néant médiatique… Cette inégalité de perception et de formulation qui conduit en Occident à des réactions inversement proportionnelles au nombre des victimes n’est pas nouvelle.
On recense 5690 palestiniens tués entre 2008 et 2020 contre 251 israéliens, soit une proportion de plus de 22 palestiniens pour un Israélien. L’inégalité se manifeste aussi dans le traitement des évènements de gravité exceptionnelle : presque tous les médias français ont revu à la baisse le bilan des bombardements de l’hôpital Al Ahli Arabi qui est passée de 700 à quelques dizaines de victimes par paliers successifs, avant que la responsabilité d’Israël soit finalement écartée pour accuser « le Djihad Islamique » d’un tir raté. Rares sont les médias français à avoir repris l’enquête du journal israélien, « le Haaretz » qui a publié une liste détaillée et constamment actualisée des victimes israéliennes du sept octobre en précisant la proportion de soldats et policiers, à peu près 50%.
La qualification des actes commis par les combattants de Hamas et de ses alliés le 7 octobre a fait l’objet de violentes confrontations autour d’expressions telles que terrorisme, crimes de guerre, crimes contre l’humanité, pogrom, génocide … Certes, ces débats sémantiques sont indispensables à la construction d’une opinion éclairée. » Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde », selon Camus. Que la bombe soit attachée au torse d’un jihadiste ou au fuselage d’un avion, le civil, la femme, l’enfant israélien ou palestinien sont pareillement morts et le deuil des familles est identique. Avant de disserter de la qualité des morts, des assassins et du mode d’assassinat, commençons par prendre connaissance avec précision de la quantité de morts. Quand la proportion de tués est de 22 contre un, on peut sans doute s’interroger sur le bien-fondé de la thèse de la légitime défense ou de la défense légitime.
Comparaisons internationales
La comptabilité macabre permet aussi une comparaison – certes élémentaire – entre différents conflits, tel le conflit russo-ukrainien qui a causé dans les dix premiers mois de la guerre 7031 décès de civils et les bombardements israéliens sur Gaza qui ont tué plus de cinq mille personnes en trois semaines.
« L’offensive lancée contre l’état hébreu samedi 7 octobre est venu dissiper l’illusion du calme », pouvait-on lire dans le monde du 9 octobre 2023. Cette illusion de calme n’avait pu être dissipée par les 227 palestiniens tués de janvier à septembre 2023. Un calme très relatif.
La situation d’apartheid dans les territoires occupés est de plus en plus établie. On ne parle jamais de l’apartheid post mortem qui occulte ou minore certaines victimes et les prive du droit au deuil universel. Pour Staline expert en la matière » La mort d’un homme est une tragédie, la mort d’un million d’hommes est une statistique ». Toute approche raisonnée, épidémiologique, passe par les statistiques quand le temps et la distance ont apaisé les tragédies. À savoir un tribalisme débridé sur des bases ethniques, confessionnelles, culturelles, qui pousse chaque camp à nier les souffrances de la partie adverse, à les aggraver, et à subir le choc en retour.
“Plusieurs centaines d’enfants ont été tués à Gaza en trois semaines. Combien de vocations à l’attentat-suicide cette “opération” aura-t-elle suscitées ? Si les leaders israéliens ne prennent pas conscience des effets dévastateurs de leur politique, d’autres massacres se produiront, suivis de cessez-le-feu… jusqu’au retournement du rapport de forces qui risque de se produire.”
Rony Brauman en 2009
La non-reconnaissance de ces morts tellement plus nombreux que ceux du camp opposé jointe à la réprobation qui frappe les palestiniens constitue une insupportable double peine . “ Nos morts ont une histoire, les leurs sont des numéros”, écrivait Jean Cayrol.
“ Palestinian lives matter “.
Aujourd’hui Gaza, demain Massada ? Rony Brauman. UJFP.org 19/01/09

