Notre carnet de route Tunisie (4/7): À la rencontre des migrants

Jamais les migrants sub sahariens n’ont été aussi nombreux à tenter de traverser la Méditerranée, a déclaré publiquement le patron de Frontex, l’organisation européenne de régulation de l’immigration: plus 300% en 2023  par rapport à l’année dernière. L’année dernière, près de 40000 auraient tenté la traversée de la Méditerranée

La Tunisie est un des points de passage privilégiés par cet exode. Des embarcations fragiles d’un nouveau type, d’après Frontex, sont construites sur le sol tunisien, le cout du passage qui s’élève à 400 euros par migrant est à la baisse. Les Corps affluent dans la morgue de Sfax, près de deux cent pour les six premiers mois de 2023. 

Les jeunes Tunisiens sont aussi concernés que les migrants sub sahariens ne sont pas les seuls concernés. La plupart s’embarquent  depuis l’île de Kerkena, à quelques kilomètres de la grande ville de Sfax, ou du port de Zarzis, à quelques encablures de la frontière libyenne, où nous nous sommes rendus.

Le carnet de route de notre écrivain voyageur Jean Hugues Lime

Le port de Zarzis fut longtemps un havre de paix où les Tunisiens vivaient de pêche, de la culture des oliviers, de tourisme et grâce aux transferts d’argent de très nombreux émigrés. C’est là aujourd’hui que les migrants cherchent à gagner illégalement l’Europe et l’Italie

Nous errons longuement dans le port de pêche de Zarzis Le port est à la fois immense et désert et me fait penser à la chanson de Brel, « le port d’Amsterdam », mais en moins gai. Où sont les hordes de migrants? Si les migrants veulent “grand-remplacer” les Tunisiens, il faudra des renforts.

Rencontre avec Mohamed Adam

Nous rencontrons un jeune homme assis à une terrasse de café. Il est entré clandestinement en Tunisie par la Libye après avoir fui le Darfour en guerre depuis vingt quatre ans. Cela commence à faire long. L’alternative est désormais simple: soit de retourner au Darfour, avec la certitude d’y trouver une fin tragique dans un conflit ignoré par la communauté internationale mais d’une violence inouie; soit risquer le tout pour le tout en traversant la Méditerranée et l’Europe.

Mohamed Adam

Pour l’instant, notre ami Mohamed fait des petits travaux agricoles ou dans le bâtiment non déclarés, quand il travaille il gagne 750 dinars par mois (250 euros) avec le logement et la nourriture. Neuf mois qu’il végète à Zarzis. Son espoir? Un bateau pour traverser la Méditerranée et rejoindre son frère parvenu jusqu’à Londres.

L’UNHCR lui a fourni un papier provisoire. Il a obtenu un rendez-vous dans trois mois. On va statuer sur son cas.  Il s’appelle Mohamed Adam. Adam comme le premier homme.

Pourquoi est-il parti ? Parce qu’il ne peut faire autrement. C’est la guerre, la famine, la sécheresse. Aucun migrant ne “désire” abandonner sa terre, sa culture, sa famille et ses amis. Mohamed a donc traversé le Sahara la Libye la Tunisie par ses propres moyens, c’est-à-dire à pied Le passeur libyen lui a volé son passeport.

Mohamed a donc déserté son pays par pacifisme, par dégoût de la guerre et par crainte de mourir. Il fuit pour sauver sa peau. Que fait-il de mal sinon essayez de survivre? Il se demande juste s’il pourra vivre un jour comme les autres. Pour l’instant il est juste autorisé à vivre comme un fantôme qui regarde les autres vivre. Une sorte de semi-humain. Dans un entre deux ni vivant ni mort. Il se demande si on l’autorisera jamais à exister un jour en tant qu’être humain venu au monde pour vivre sa vie. Accéder à une sorte de bonheur. Sachant que tout humain sur terre à droit au bonheur. Sa seule chance est le l’UNHCR, le Haut Commissariat aux Réfugiés. Il attend son rendez-vous en août dans quatre longs mois. 

On statuera sur son sort. On lui dira ce qu’il sera autorisé à faire, à être.

À la recherche d’un ami

Mohamed Adam et son ami dont il estsans nouvelles

Son ami est parti depuis un mois et demi de Sfax. Mais ni lui, ni sa famille n’o,t plus aucune nouvelle. Il nous montre la photo de son ami qu’il nous demande de diffuser. Peut-être retrouvera-t-on sa trace ? Parfois, des proches continuent les recherches pendant des années vain. De nombreux migrants disparaissent ainsi corps et bien.

Certains migrants font fabriquer à la va-vite, des embarcations très fragiles par des charpentiers d’occasion avec un tout petit moteur acheté sur Internet. Les fragiles embarcations ne tiennent pas la haute-mer. À la moindre vaguelette, celles-ci se retournent.

Mohamed Adam a traversé à pied le désert. Il a crevé de soif de faim, s’est perdu dix fois, a marché des semaines entières sur le sable brûlant, en prenant le risque de se faire violer, rançonner, voire torturer en arrivant à Tripoli, à moins qu’il ne soit vendu au marché aux esclaves.

Quelle différence il y a entre lui et moi qui a le droit de me balader partout en Afrique et dans le reste du monde comme chez moi, selon mon bon plaisir d’occidental dont les papiers en règle et les visas en bonne et due forme. Que ce soit pour visiter le Soudan, l’Iran, la Corée du Nord, la Russie. Je peux aller partout même en Laponie Et même dans l’Antarctique pour photographier les pingouins si le cœur m’en dit.

Pourquoi Mohamed n’a-t-il pas le droit d’aller où il a envie ? Au nom de quel principe peut-on lui interdire de vouloir sauver sa peau ? Que vaut-elle sa peau pour qu’il soit ainsi traité  en paria ?

Mohamed n’a pas le choix. Il partira coûte que coûte. 

Je n’ose lui dire qu’il n’y a pas de milieu plus hostile que la mer. Je n’ose pas l’avertir qu’en haute mer, sur son “embarcation” de fortune, s’il parvient seulement à en trouver une qu’il aura payé très cher, après des jours de mer et d’angoisse, d’errance, au risque de se perdre en mer, de chavirer, d’affronter des tempêtes qui sont extrêmement violentes en Méditerranée, s’il finit enfin par arriver en vue des côtes européennes, il risque de se voir arraisonner par le bateau des garde-côtes qui essayeront de crever son bateau pour le couler comme cela s’est vu. Pas vu pas pris. mission accomplie.

S’il ne se noie pas, (admettons que Mohamed sache nager, Qu’il n’y a eu aucun coup de vent en mer, que le vent soufflait dans le bon sens, que le moteur n’est pas tombé en panne, qu’il a eu beaucoup plus de chance que les femmes enceintes et les bébés) et si Mohamed parvient par miracle à poser le pied sur le sol italien, ou grec, il sera aussitôt enfermé dans un “camp” pour une durée indéterminée. On l’accueille d’abord en le mettant en prison, histoire de lui faire comprendre la réalité vraie de l’Europe démocratique derrière les belles déclarations humanistes.

Il est mis à la disposition de la justice, des juges, des policiers, des autorités. Il sera ausculté, fiché, photographié. On cherchera d’abord à savoir s’il n’est pas un dangereux terroriste. S’il fait de la politique. S’il a été soldat. S’ il est musulmans. On part du principe qu’un migrant a d’abord des mauvaises intentions. On lui assignera un numéro d’immatriculation qui par chance ne lui sera peut-être pas tatoué sur le bras comme au bon vieux temps. Qu’il s’estime heureux : il est en Europe.

S’il n’est pas rejeté aux sables brûlants, renvoyé au Darfour en pleine guerre pour servir de chair à canon, il devra trouver seul et sans argent, sans aide et sans conseil, les moyens de traverser l’Europe. Un continent entier dont il ne parle aucune langue, où il ne connaît personne. Partout où il ira en Europe, il ne sera pas le bienvenu. Sans papier, sans appui, sans autorisation, voire pourchassé et arrêté.

Un miracle possible

Admettons un miracle. Après de nombreuses tractations, après avoir gagné suffisamment d’argent en travaillant au noir, pour engraisser un passeur, il trouve un camion pour le transporter jusqu’à Paris, dernière étape avant Calais et le tunnel sous la Manche vers l’Angleterre….

Là, à Paris, il trouvera le meilleur accueil qu’il puisse espérer de la part d’un pays hautement civilisé qui se vante partout de son merveilleux raffinement : il aura droit à une place dans une tente Quechua et pourra passer le reste de l’hiver sous le métro aérien Jaurès où, épuisé, affaibli, affamé, il pourra attraper une pneumonie bien française celle-là.

Malheureusement cette tente sera susceptible d’être déchirée en pleine nuit par la police. Il recevra sa part de coups de gourdin républicain. Apprendra les bonnes vieilles valeurs françaises traditionnelles de Liberté, Egalité, Fraternité à coup de poing sur la tête et de pieds au cul. S’il est encore vivant, après un passage à tabac, il sera ensuite évacué de force en grande banlieue afin d’épurer les lieux en préparation des Sacro-saint Jeux Olympiques Et lui faire clairement comprendre qu’il est un indésirable, qu’on ne veut pas de lui, qu’il faut qu’il retourne chez lui, dans son pays. Le but n’est-ce pas n’est pas d’accueillir toute la misère du monde comme disait Lionel Jospin mais de présenter le visage propre-en-ordre d’une belle ville riche et bien portante.

S’il parvient jusqu’à Calais, en marchant de nuit, en se cachant dans la jungle, il ne lui restera plus qu’à acheter un kayak gonflable chez Decathlon à 75 € et tenter sa chance à essayer de traverser la Manche.

Le pire sera peut-être pour lui de débarquer en Angleterre. Là, il risque d’être arrêté par la police et replacé dans un camp en attendant que l’on décide de son sort. Un temps la Grande-Bretagne à caressé le projet, abandonné depuis, de déporter les migrants par avion dans une ancienne colonie anglaise : au Rwanda moyennant quelques millions de livres. Une idée fameuse de Boris Johnson, cet ex Premier ministre  privilégié, bouffi, pistonné et archi gavé qui ne veut pas partager sa gamelle.

Il n’a pas toujours eu de bonnes idées, l’ami Boris, lorqu’on se souvient de lui depuis la Tunisie. 

Dans la vidéo tournée par Mondafrique, nous découvrons comment le port luxuriant de Zarzis, à quarante kilomètres de la frontière libyenne, est un des points de départ d’une émigration massive de Tunisiens vers l’Italie ou la France.

Vidéo, l’éxode des jeunes tunisiens vers l’Italie

Le cimetière des rêves brisés.

Pour franchir la grande porte jaune d’or, les visiteurs doivent se baisser pour emprunter une entrée plus étroite « afin de respecter les âmes des morts »

 Sur le chemin du retour, nous faisons une brève halte, à la sortie de Zarzis, au « Jardin d’Afrique », un petit cimetière créé par l’artiste algérien Rachid Koraïchi, qui a été inauguré le 1er juin 2021. C’est là que les autorités tunisiennes ont réuni les corps des migrants retrouvés sans nom, sans papier, sans rien. Louable, l’intention était de donner une sépulture digne à ces morts inconnus à jamais mystérieux et anonymes et dont on a gardé qu’une trace ADN.

Le « Jardin d’Afrique », c’est l’étrange cimetière des étrangers.

Jusque-là, les corps des migrants morts sur le chemin de l’Europe, étaient repêchés ou retrouvés sur les plages, transportée à quelques dizaines de mètres de là, à la décharge publique par le camion-benne de la ville. Parfois, émergeaient une sandale en plastique ou un jouet d’enfant…

Qui sont ils? Des Africains animistes, chrétiens ou musulmans mais aussi des Pakistanais et des Bangladais, travailleurs migrants dans les pays du Golfe dont on a volé leurs passeports et qui tentent de fuir, cherchant une brèche dans cette muraille sans Chine qu’est la mer. Une muraille mouvante, liquide, à plat. Sans pitié. Qui avale tout et tout le monde, hommes femmes, enfants.

Le cimetière est situé dans une zone à l’écart de la ville loin derrière un stade au bout d’un chemin de terre fermé par une chaîne. Il n’y a aucun panneau indicateur pour nous aider. Même morts, les migrants restent à part, au milieu de rien, enfermés dans un grand terrain clos de murs, fermé au public par une lourde porte de bois. Quelle solitude et quel sentiment d’abandon ! Les seules voisines sont des poules qui caquettent de joie dès qu’elles croquent un scorpion. 

Un olivier centenaire garde l’entrée du cimetière

 

 

 

 

 

 

 

Il est très difficile de trouver ce cimetière situé dans une zone à l’écart de la ville loin derrière un stade au bout d’un chemin de terre fermé par une chaîne. Il n’y a aucun panneau indicateur pour nous aider dans la découverte d’un cimetière. Même mort, les migrants restent à part.

Le cimetière est installé au milieu de rien. C’est un grand terrain clos de mur, orné d’une belle porte d’entrée. Fermé au public par une lourde porte de bois. Le cimetière est bien entretenu, propre en ordre. Quelle solitude! Quel sentiment d’abandon ! Les seuls voisins sont des poules qui caquettent de joie dès qu’elles mangent un scorpion.

Autrefois, les corps des migrants morts sur le chemin de l’Europe, repêchés ou jetés sur les grèves de la Méditerranée, étaient entassés par milliers depuis 2003 dans une décharge publique. Des années durant, les dépouilles étaient transportées à quelques dizaines de mètres de là, à la décharge publique par le camion-benne de la ville.

Plus de 800 personnes ont été retrouvées en 2022 en traversant la Méditerranée, contre 350 en 2020 selon les chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Des Africains animistes, chrétiens ou musulmans mais aussi des Pakistanais et des Bangladais, travailleurs migrants au Qatar qui tentaient de fuir par la mer.

 Le cimetière se trouve en bout de course, en bout de vie, caché derrière un énorme stade vide, au bout d’un chemin inaccessible. Il faut longtemps chercher la mort pour la trouver. On dirait un cimetière qui cherche à cacher ses morts. des morts honteux anonymes sans nom à jamais mystérieux, morts sans passé ni avenir.

Les portes sont lourdement fermées. On ne saura jamais qui sont ces morts. quel nom il porte. Et quel sorte de curieux rêve ils ont pu avoir pour venir se perdre en terre tunisienne et combien ils ont dû souffrir pour en arriver à cette mort stupide et inutile.

On sait néanmoins que les autorités tunisiennes ont voulu donner une sépulture digne à ces morts inconnus à jamais mystérieux et anonymes.

Pour franchir la porte jaune d’or, les visiteurs doivent se baisser « afin de respecter les âmes des morts »

Un olivier centenaire garde l’entrée