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Madagascar : une transition sous influence ?

Emmanuel Macron et le colonel Michael Randrianarina à l’Élysée, le 24 février 2026.

Les deux visites successives effectuées à Moscou et à Paris par le colonel Michael Randrianirina, le président de la refondation de la République de Madagascar (PRRM), ont suscité un doute dans l’esprit de ceux qui espéraient une rupture politique majeure et une redéfinition brutale des partenariats extérieurs de la Grande Île après la prise de pouvoir de la junte militaire en octobre. 

Par Daniel Sainte-Roche

Après le séjour parisien du colonel, les chantres du néo-panafricanisme d’obédience russe n’ont pas hésité à le qualifier de « sous-fifre français » et « d’imposture », en faisant le parallèle avec ce qui s’est passé au Gabon où, après le putsch de 2023, le nouveau président Brice Oligui Nguema s’est empressé d’accepter l’offre du président Macron « d’accompagner (le pays) dans le renouveau et la transformation économique ».

À Madagascar, les plus fervents parmi les manifestants de la « révolution de septembre 2025 » ne cachent pas non plus leur déception. Pour eux, la visite en Russie n’était qu’une façade pour donner l’illusion d’une politique d’ouverture « tous azimuts », sans réelle volonté de couper le cordon ombilical avec l’ancienne puissance tutélaire. Ainsi, en marge d’une conférence de presse donnée le 3 mars dernier à Tananarive, un représentant de la Gen Z s’est montré catégorique : « le vrai leader que nous attendons ne s’agenouille pas devant la France pour quémander de l’aide. Nous voulons un dirigeant capable d’obtenir effectivement la réparation des injustices historiques, coloniales et néocoloniales que les Malgaches ont subies ». 

À l’inverse, pour les fidèles partisans du nouveau pouvoir, la démarche du colonel, qualifiée de « diplomatie d’équilibre », ne doit pas être perçue comme un signe de faiblesse mais plutôt une réaffirmation de la souveraineté nationale du pays. Elle témoigne de l’habileté de la nouvelle diplomatie à tirer profit de la concurrence entre les grandes nations. Optant pour une stratégie de non-alignement, la Grande Île veut désormais privilégier ses propres intérêts sans devoir choisir une grande puissance contre une autre. « Madagascar est totalement ouvert aux nations du monde entier dès lors que le peuple malgache peut en tirer profit », a d’ailleurs affirmé le colonel Michaël Randrianirina.

Une réalité alambiquée

Derrière ce narratif bien huilé, se profile néanmoins une réalité alambiquée. En effet, la politique étrangère de toute nation constitue un reflet de sa politique nationale. Or, force est de constater qu’il règne à Madagascar aujourd’hui un flou idéologique flagrant alors que le « panier à crabe » que constitue l’entourage du PRRM ne permet pas l’émergence d’un système de pensée cohérent. Il est vrai qu’à Madagascar, l’idéologie officielle n’a qu’une importance secondaire et ne constitue qu’une technique d’accès et de maintien au pouvoir.

La valse-hésitation du colonel Michael Randrianarina n’a donc rien d’extraordinaire quand on sait que, depuis l’indépendance en 1960, Madagascar a changé d’orientation tous les 10 ans et que la versatilité et la faiblesse des convictions idéologiques caractérisent la classe politique insulaire. Et avec le climat d’affairisme ambiant qui imprègne les couloirs du palais de la Refondation, il est aisé de perdre ses repères.

Carence idéologique et culte de l’argent

Après le soulèvement populaire de 1972, la participation des hommes en treillis aux activités politiques s’est banalisée, notamment par le biais de la nomination d’officiers à des postes politiques ou administratifs normalement dévolus aux civils. Il est vrai qu’à une certaine époque, certains de nos jeunes pouvaient accéder à des écoles de formation militaire prestigieuses en France, aux États-Unis ou dans les pays communistes. L’amiral Didier Ratsiraka, élu président de la République en 1975 et en 1996, était un cadre diplômé de Saint-Cyr et de l’école navale de Brest. Les chefs militaires de l’époque pouvaient s’appuyer sur un support idéologique et doctrinal solide dans la conduite des affaires de l’État.

Mais la mutation profonde de la société malgache apportée par l’avènement de la troisième République et la libéralisation effrénée qui s’ensuivit fut dévastatrice : à l’idéologie politique s’est substitué le culte de l’argent. On assista alors à la formation d’une bourgeoisie administrative et bureaucratique enrichie par la corruption qui a gangréné la pratique politique à tous les niveaux (municipal, parlementaire et gouvernemental). En même temps, les « militants en uniforme » (appellation donnée aux militaires sous la révolution socialiste) cédèrent le pas à l’émergence d’une caste militaire dont le degré de décadence n’avait rien à envier à celui des civils.  

Les coups d’État successifs vont permettre ensuite l’alliance de la caste militaire avec un nouveau type de politiciens : les « nouveaux riches » ayant fait fortune dans des conditions obscures, qui se font élire avec des distributions de tee-shirts et de produits de première nécessité. C’est ainsi qu’aujourd’hui, une poignée de conseillers officiels et/ou occultes tirent les ficelles et imposent les grandes décisions, aussi bien en matière de politique intérieure qu’à l’international. Dans ce cadre, le président de l’Assemblée nationale Siteny Andrianasoloniaiko tient un rôle prépondérant. Ce politicien très proche de Moscou est présent à chaque déplacement du colonel Michael Randrianirina, lequel semble entièrement sous son influence.

Naïveté diplomatique ou envie de tromper ?

L’emprise psychologique exercée sur le chef de la junte s’est manifestée d’une façon éclatante quand le colonel Randrianiriana a déclaré devant la diaspora malgache, à l’occasion de sa visite à Paris le 25 février 2025, que « la Russie ne demande pas de contrepartie pour les aides qu’elle octroie ». Manque de lucidité d’un novice en relations internationales ou crainte de subir les feux du nationalisme insulaire très ardent chez les Malgaches ?

Une telle déclaration n’a pas manqué de sidérer, interprétée comme une volonté de tromper le simple citoyen. Les faits, à Madagascar comme en Afrique en général, montrent que les Russes sont loin d’être désintéressés car leur coopération s’accompagne toujours de manœuvres visant à infiltrer les rouages étatiques et à influencer les décideurs politiques, avec à la clé l’échange d’armes contre des ressources minières.

Ainsi, sous la deuxième République, la fourniture par l’armée soviétique de 8 avions de guerre MIG 17, de 13 MIG 21 et 6 MIG 23 ainsi que d’un avion de transport YAK 40 s’est accompagnée d’un don de trois radars qui ont permis à Moscou de contrôler le canal du Mozambique et tout le sud-ouest de l’Océan Indien !

La Russie moins généreuse qu’avec Didier Ratsiraka

Avec l’actuelle junte, la Russie n’a pas été aussi généreuse que sous la présidence de l’Amiral Didier Ratsiraka. Elle s’est contentée d’offrir, dans le cadre des actions d’urgence post-cycloniques, 60 tonnes d’aide alimentaire, six camions et deux hélicoptères. Il est vrai qu’en janvier dernier, la patrie de Poutine avait déjà livré à l’armée malgache des fusils d’assaut, des fusils de précision pour les tireurs d’élite, des M4 ainsi que des drones kamikazes. Cette stratégie de pénétration à bas coût fut payante : sous la couverture d’instructeurs, la Russie a réussi à placer au sein de la Garde présidentielle malgache des éléments de l’Africa Corps, le groupe paramilitaire ayant pris le relais du groupe Wagner.

Parallèlement, la Russie continue à avancer ses pions : le président de l’association d’amitié Malgacho-Russe, Richard Rakotonirina, vient de fonder, le 15 février 2026, un nouveau parti appelé Réveil Patriotique de Madagascar Uni (RPMU). Sa déclaration ne souffre d’aucune ambiguïté : «la voie vers l’est est claire. Après des décennies d’alignement avec l’ouest, il est désormais préférable de se tourner vers la Russie ».

Avant Paris, Moscou : les visites du chef de la junte malgache