Coup de tonnerre au sein du microcosme politico-militaire malgache : le colonel Patrick Rakotomamonjy, éphémère directeur du bureau des doléances auprès de la Présidence de la Refondation de la République de Madagascar, a déclaré dans une vidéo rendue publique le 8 février dernier qu’il vient de passer dans la clandestinité pour «assurer sa sécurité ».
Par Daniel Sainte-Roche
Son message s’adresse au colonel Michael Randrianirina, président de la Refondation, au peuple malgache, aux trois chefs d’état-major des armées ainsi qu’aux membres du COSOFAM (Corps des sous-officiers de l’Armée Malagasy). Affirmant son « refus de collaborer avec les corrompus » et avec « les mafias » qui gangrènent l’État, le Colonel Patrick fustige les manœuvres et intimidations dont il fait l’objet. Comme cela se pratiquait sous le régime d’Andry Rajoelina lorsqu’on voulait se débarrasser d’une personnalité gênante, certains accusent le médecin militaire, réputé pour son caractère très entier et inflexible, d’agissements illégaux: « tentative de coup d’État », « communication avec des personnalités politiques ».
Un officier frondeur et intransigeant
…Encombrant, le colonel Patrick Rakotomamonjy l’est à plus d’un titre. De tempérament frondeur, il aime soutenir le bon combat et n’admet aucune demi-mesure. Il est connu pour sa probité et jaloux de sa réputation d’homme intègre. Sa disgrâce serait d’ailleurs survenue après qu’il a, dans le cadre de sa mission au bureau des doléances, convoqué des dirigeants de grandes entreprises soupçonnés de corruption et d’accaparement de biens immobiliers, au grand dam de la horde d’affairistes qui fourmille dans les couloirs du palais de la Refondation.
Son limogeage, le 20 janvier 2026 –moins de deux mois après son entrée en fonction– a été accueilli par une incompréhension générale dans la mesure où le colonel Patrick dispose d’un grand prestige auprès du public. En effet, il s’est imposé dans le paysage politique pour avoir été le premier militaire en activité à dénoncer publiquement l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga, qu’il a accusé dans plusieurs vidéos d’entretenir un réseau de corruption systémique. Cette audace lui a valu l’admiration de nombreux sous-officiers, engendrant par contrecoup la méfiance des officiers putschistes. Car nonobstant l’effectif pléthorique de hauts-gradés dans l’armée malgache, les sous-officiers ont une grande emprise sur les militaires du rang et ce fait n’est pas à négliger.
Le risque des factions
« Le Colonel Patrick a pris l’initiative de s’attaquer à la corruption dans le pays », murmure-t-on, « alors pourquoi l’écarter d’une façon si brutale ?» À terme, le spectre de la division se profile, non seulement au sein des forces de sécurité mais aussi au niveau du mouvement initié par la Gen Z.
Dans les casernes, l’unité de façade affichée au lendemain du coup d’État est mise à l’épreuve. Il ne faut pas oublier qu’avant de devenir médecin militaire, le colonel Patrick est passé par l’école de la gendarmerie, ce qui lui a permis d’entretenir des relations de camaraderie au sein des deux corps. Un jeune officier, inquiet de la mainmise rampante du CAPSAT (Corps d’armée des personnels et des services administratifs et techniques, d’où est issu le président de la Refondation) sur les affaires de l’État, a ainsi fait remarquer lors des Assises de la gendarmerie : « Notre mission fondamentale est de garantir l’état de droit, le respect des lois et la protection de l’intérêt général. En manquant à ces engagements, les forces de sécurité risquent de devenir un instrument aux mains des factions et des affairistes ».
Fin de l’état de grâce
De surcroît, la cohésion communautariste des Malgaches originaires du sud pourrait ressusciter l’ancien antagonisme entretenu entre deux blocs : les « étoiles du sud » – qui regroupent les ressortissants des provinces de Tuléar et de Fianarantsoa – et le « triangle du nord », composé des natifs des provinces de Diego-Suarez, de Majunga et Tamatave.
Au sein de la population générale, une défection du colonel Patrick est de nature à éroder encore plus la confiance envers les nouvelles autorités. Ceci a une importance capitale car les multiples maladresses et les signes d’impréparation constatés aujourd’hui dans la gouvernance ont eu pour effet d’écourter rapidement l’état de grâce dont ont bénéficié les tombeurs de Andry Rajoelina.
Un sondage cruel
Les résultats d’un sondage dans la capitale publié récemment par le Collectif des Citoyens et des Organisations Citoyennes (CCOC) permettent d’apprécier à sa juste valeur la situation. Ainsi, 61,5 % des personnes enquêtées affirment qu’elles n’ont pas sympathisé avec le mouvement populaire qui a commencé le 25 septembre 2025. La participation aux manifestations n’a concerné qu’une infirme minorité de la population. En outre, 58,7% des sondés ont affirmé ne pas avoir approuvé le changement de pouvoir qui s’est opéré le 14 octobre 2025 et 53,4 % remettent en question sa légalité, tandis que 53,7 % contestent sa légitimité. Par ailleurs, 57,2% des personnes enquêtées ont déclaré ne pas faire confiance aux dirigeants actuels. Enfin, il faut noter que les militaires sont loin de faire l’unanimité puisque les opinions à leur égard sont divisées : 45,5% disent avoir confiance aux Forces armées tandis que 44 % sont d’avis contraire.
Le pouvoir militaire ne dispose donc que d’une étroite marge de manœuvre. Malgré ces impressions négatives sur les gouvernants actuels, une majorité de citoyens se dit favorable à des changements structurels, à une révision constitutionnelle et à un dialogue national inclusif. Cela suppose la définition d’une feuille de route claire pour mettre en place les institutions appelées à organiser les futures élections. Mais pour l’heure, on assiste à une fuite en avant du président de la Refondation, le colonel Michael Randrianirina, qui semble davantage occupé à préparer le terrain pour sa propre candidature à la magistrature suprême qu’à accélérer l’organisation de la conférence nationale. Tout dernièrement, il a ainsi annoncé officiellement sa décision de quitter l’armée pour s’engager dans la vie civile. Les observateurs les plus avertis y voient le prélude à une candidature aux prochaines élections présidentielles.
Des membres de la Gen Z ayant fait partie des manifestants de septembre 2025 redoutent désormais le scénario du pire : Michael Randrianirina placerait ses pas dans ceux de son prédécesseur qui, après un coup d’État, s’est fait élire avec le concours des institutions qu’il n’avait pas délibérément dissoutes malgré les appels répétés des citoyens.






























