
Dans deux nouvelles vidéos largement diffusées sur les réseaux sociaux, le colonel Patrick Rakotomamonjy, toujours en cavale, a repris sa croisade contre la corruption en dénonçant les hauts dirigeants actuels qu’il accuse d’être « à la solde de la mafia ». Ses interventions très suivies ont rallumé les débats tribalistes sur l’île, qui se prépare à un remaniement ministériel imminent.
Par Daniel Sainte-Roche
Dans une première déclaration postée le 10 mars 2026, le colonel Patrick a fait une série de révélations brûlantes mettant en cause plusieurs personnalités, parmi lesquelles le président de la Refondation de la République (PRRM) Michael Randrianirina, le président de l’Assemblée nationale Siteny Andrianasoloniaiko, le jeune affairiste Koufali Daya, le commandant de la force d’intervention de la gendarmerie – le colonel Fanambinana Haritiana – et la procureure Narindra.

Il a affirmé que le PRRM lui aurait notamment interdit de poursuivre les enquêtes visant une spoliation de biens fonciers par des hommes d’affaires indo-pakistanais. Il fustige par ailleurs l’institutionnalisation du racket qui s’installerait au plus haut niveau de
l’État via des perquisitions illégales menées par les gardes du corps du colonel Michael Randrianirina.
Dans une deuxième déclaration publiée le soir du 14 mars, il a affirmé être menacé de mort et a lancé au PRRM un ultimatum «de 72 heures ou au plus tard une semaine» pour que Koufali Daya, Siteny Randrianasoloniaiko, Soja et la ministre de la justice Fanirosoa Ernaivo «se dénoncent devant les tribunaux pour trafic d’or et perquisitions illégales». Il a conclu ses interventions en déclarant être prêt, « avec ses éléments », à se battre jusqu’au bout.
Un personnage populaire mais accusé de diviser le pays
Réputé pour son caractère très entier et inflexible, le colonel Patrick jouit d’un grand prestige auprès du public. En avril 2025, il a été le premier militaire en activité à oser dénoncer publiquement l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga, qu’il a accusé dans plusieurs vidéos d’entretenir un réseau de corruption systémique. Avant de devenir médecin militaire, le colonel Patrick a servi dans les Forces
d’intervention de la gendarmerie nationale et il entretient ainsi de forts liens de camaraderie dans les casernes.
Acclamé comme un héros au lendemain des évènements de septembre 2025, le colonel Patrick est aujourd’hui accusé de fomenter le retour de Andry Rajoelina au pouvoir et il est devenu l’homme à abattre. Cible d’intimidations diverses, il fait l’objet d’attaques virulentes, souvent immorales et condamnables, à l’instar des propos tribalistes proférés par certains élus partisans de la junte militaire.
Le tribalisme, instrumentalisation politique
Il faut savoir que le tribalisme est instrumentalisé lors de chaque grande crise à Madagascar. La manipulation politique de l’ethnicité est d’autant plus vivace qu’une frange de politiciens réclame l’accession et le maintien au sommet de l’État d’un natif des régions périphériques après la succession de trois présidents de la République originaires des hauts plateaux depuis 2002.
Le principal cheval de bataille de ces politiciens tourne autour de l’instauration du fédéralisme qui permettrait de casser le centralisme jugé outrancier en vigueur aujourd’hui. Pour le besoin de leur cause, ces politiciens présentent les actions du colonel Patrick (issu de l’ethnie des hauts-plateaux) comme une velléité de pérenniser le système centralisateur dans la Grande Île.
L’échec d’une vraie décentralisation
S’il est bien vrai que les tentatives de mise en place d’une décentralisation effective ont toujours avorté, cet échec ne peut cependant être imputé à une ethnie ou à une région. En effet, la culture politique traditionnelle malgache basée sur le culte d’un chef omniscient favorise la centralisation du pouvoir.
Entre 1956 et 1958, dans le but de contrer les nationalistes tananariviens, le président de la Première République Philibert Tsiranana fut un grand défenseur de la décentralisation prévue par la loi-cadre planifiant la division de Madagascar en 6 États. Mais après 1960, il renforça son pouvoir par la limitation de l’indépendance de l’assemblée provinciale qui était pourtant déjà un véritable gouvernement local. Ainsi, le chef de province n’a plus été élu par l’assemblée provinciale, mais désigné par le pouvoir central et mis sous la coupe du ministère de l’Intérieur ! Dans une interview publiée le 27 mai 1967 par le Courrier de Madagascar, André Resampa, le ministre de l’Intérieur de l’époque, assumait pleinement ce virage en déclarant : « Nous avons combattu le système. Progressivement, nous sommes arrivés à un gouvernement centralisé ».
Sous la Deuxième République, le centralisme démocratique de la révolution socialiste a renforcé encore plus l’esprit d’unité et d’indivisibilité de la République. En 1998, la Constitution instituant six provinces autonomes fut soumise au vote populaire. Ce texte fondamental fut adopté à une faible majorité, en raison des réticences d’une opinion publique mal éclairée inquiète de voir s’ériger des mini-États dévoreurs de crédits et des roitelets locaux dont la dérive pouvait menacer l’unité nationale. La crainte se révéla amplement justifiée quand, en 2002, pour combattre les manifestants tananariviens qui lui étaient défavorables, Didier Ratsiraka enjoignît les 5 provinces autonomes à se muer en États fédérés et à effectuer un blocus meurtrier de la région d’Analamanga, siège de la capitale de Madagascar.
Une autonomisation des provinces pourtant vitale
Au-delà des manœuvres politiques, une constante se dégage : l’autonomisation des provinces est d’une importance cruciale pour le développement d’une île-continent comme Madagascar. Chaque région doit se doter des moyens d’exploiter ses ressources et de gérer ses projets, et ainsi pouvoir bénéficier d’une administration de proximité permettant au citoyen de se rapprocher des centres de décision.
À ce sujet, Rivo, un activiste dans le domaine de l’émancipation des jeunes, relève : « chaque individu a le droit fondamental de jouir du fruit de son travail. Or, la répartition des richesses à Madagascar est inégale. La région d’Analamanga par exemple, où se situe la capitale, contribue à hauteur de 48 % au PIB national du fait de son poids démographique et du volume de sa production industrielle, commerciale et agricole sur son périmètre [à titre de comparaison, la vanille de la région Sava représente 10% du PIB national.]. Ce qui signifie que l’ouvrière de la zone franche d’Ankadimbahoaka, les paysans producteurs d’Ankazobe, d’Andramasina ou d’Anjozorobe tiennent le premier rang dans la création de richesse à Madagascar. Or, malgré cet apport substantiel au gâteau national, les conditions de vie de la population dans l’Analamanga ne diffèrent pas de celle de n’importe quelle contrée de Madagascar en termes d’éducation, de santé, d’alimentation et de logement. C’est dire que la concentration du pouvoir dans la capitale ne profite pas au citoyen tananarivien, mais plutôt aux politiciens du pouvoir central : les hauts fonctionnaires civils et militaires, députés, membres d’institutions… ». Une matière à réflexion…
Madagascar : une transition sous influence ?



























