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Niger. Le parti socialiste se déchire entre pro-Bazoum et pro-Issoufou

Conférence de presse du collectif international pour la libération de Mohamed Bazoum, Dakar, 2 janvier 2026.

Partisans de Mahamadou Issoufou et de Mohamed Bazoum se prennent à partie sur les réseaux sociaux du Niger, avec une virulence jamais vue, depuis le lancement, le 2 janvier à Dakar, de l’appel d’un collectif international pour demander la libération du président renversé toujours détenu, avec sa femme Hadiza, dans une aile du palais présidentiel. Six-mille personnes – dont Mahamadou Issoufou ne fait pas partie – ont signé cet appel, parmi lesquelles des figures nigériennes en exil, des personnes vivant toujours dans le pays et des personnalités du monde politique et universitaire.

Par Nathalie Prévost

Si l’on ne connaît pas les noms de tous les signataires, qui ne sont pas systématiquement rendus publics, on note cependant du beau linge. Derrière un bataillon impressionnant d’anciens ministres sénégalais de tous bords (Amadou Mame Diop, Khalifa Sall, Zahra Iyane Thiam Diop, Landing Savané, Omar Sarr, Omar Youm,El Hadj Kasse, El Hadj Mouhamadou Bassirou, Ali Saleh Diop, Babacar Gaye, Nené Fatoumata, Babacar Ndaw, Samba Sy, Bocar Dia, Elhad Diouf, Adoum Forteye, Abdou Fall, Mahmoud Saleh, Aminata Mbengue Ndiaye), la plus grosse mobilisation s’observe parmi les politiques français, ce qui n’est pas forcément à l’avantage de Mohamed Bazoum, souvent critiqué au Niger pour sa proximité avec Emmanuel Macron. Il ne faut, en effet, pas oublier que le président français est très mal perçu dans ce pays pour avoir, par ses pressions et menaces, aggravé et radicalisé la crise après le coup d’État du 26 juillet 2023.

Ont signé François Hollande, Laurent Fabius, Bernard Cazeneuve et Manuel Valls, à côté de plusieurs responsables du parti socialiste français, membre de l’Internationale socialiste comme son parti frère du Niger. On note aussi, parmi les signataires, les Maliens Ali Nouhoum Diallo, Tieman Hubert Coulibaly et Kamissa Camara, l’opposant guinéen Cellou Dallein Diallo, les Tchadiens Moussa Faki, Saleh Kebzabo et Abdourahman Koulama, les Mauritaniens Abdi Fall et Diye Mamoudou Ba, le Centrafricain Martin Ziguelé, l’Ivoirien Pascal Affi-N’guessan, le Tunisien Ahmed Ounaies et les Burkinabè Ablassé Ouedraogo, Djibril Bassolé et Ibrahima Koné. Tous ces noms reflètent le réseau international de Mohamed Bazoum, en partie antérieur à son arrivée au pouvoir et tissé lors de ses études et dans le cadre de ses activités syndicales et politiques entre 1990 et 2010.  

Publication pro-Bazoum

Mahamadou Issoufou ulcéré

La mobilisation en faveur de son dauphin et ancien fidèle bras droit – devenu depuis quasiment son ennemi – de cette belle brochette de personnalités qu’il a lui-même côtoyées de près avait déjà de quoi contrarier le tout puissant Mahamadou Issoufou, fondateur et chef incontesté du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS).… Mais ce qui l’a agacé encore davantage, c’est d’avoir été directement pris à partie par les signataires.

En effet, au-delà de l’appel solennel lancé à la communauté internationale (ONU, UE, UA et Cedeao, président du Sénégal et Fondation Obama), le collectif a écrit à la Fondation Mo Ibrahim pour lui demander de « tirer toutes les conséquences de la situation au Niger et retirer provisoirement le prix qu’elle a octroyé à Issoufou Mahamadou » (ndlr, en 2020, pour son « leadership d’excellence en Afrique »), ce dernier étant « fortement soupçonné d’être l’instigateur du coup d’État contre le président Bazoum Mohamed, son ami de plus de trente ans. »

Ulcéré, Issoufou a appelé les personnalités qu’il connaît pour leur faire part de son indignation. Et Cellou Dallein Diallo et François Hollande ont alors publié des mises au point sur cet aspect. « Je ne dispose pas à ce jour d’informations sûres mettant en évidence la responsabilité du Président Issoufou dans le coup d’État contre le Président Bazoum », a précisé Cellou Dallein Diallo. « Je souhaite ardemment la libération du Président Mohamed Bazoum. Sa détention est aussi insupportable qu’illégitime. J’ai donc rejoint le Collectif de personnalités pour sa libération. C’est le seul enjeu. Aussi mon engagement ne peut être utilisé à d’autres fins», a pour sa part écrit François Hollande, selon les dires des proches de l’ancien président nigérien chahuté.

Publication pro-Issoufou

Un communiqué aigre en réponse à des accusations « ingrates »

Issoufou, qui ne s’exprime pratiquement plus en son nom propre depuis juillet 2023, a également fait publier, dès le 3 janvier, un communiqué aigre via sa Fondation, créée après la remise du prix Mo Ibrahim doté de 5 millions de dollars US et dont les actions sociales sur le terrain restent nébuleuses. « Le cabinet du président Issoufou salue l’appel du collectif à la réconciliation et au rassemblement de tous les Nigériens pour la construction d’un Niger uni en paix et prospère. Dans cette perspective, le cabinet du président Issoufou salue l’appel à la libération du président Bazoum. Par contre, le cabinet du président Issoufou note avec indignation l’adhésion du collectif à un narratif fallacieux basé sur des accusations sans preuves et portant sur une prétendue responsabilité du Président Issoufou dans les événements du 26 juillet 2023. Il rejette fermement l’ensemble de ces accusations mensongères enfantées par la mauvaise foi, l’ingratitude et l’envie. Il estime que ceux qui veulent faire de lui leur victime émissaire (Sic) se trompent. Ils doivent plutôt réfléchir sur les causes profondes des événements du 26 juillet en particulier et de manière générale sur celles de la récurrence des coups d’État dans le pays depuis l’indépendance. » 

Parmi les signataires nigériens de l’appel pour la libération de Bazoum, on retrouve la plupart des ministres et collaborateurs de ce dernier, dont beaucoup se trouvaient à l’extérieur du pays lors du coup d’État et continuent de vivre en exil depuis qu’ils ont soutenu le projet d’intervention militaire française : le Premier ministre de Bazoum, Mahamadou Ouhoumoudou, son ministre des Affaires étrangères Hassoumi Massoudou, le Touareg Rhissa Ag Boula, ancien conseiller en sécurité, et l’ambassadrice du Niger à Paris, Aïchatou Boulama Kané. A l’exception de Rhissa Ag Boula, tous ont fait partie, jadis, du premier cercle d’Issoufou. D’anciens ministres et conseillers de Mohamed Bazoum vivant au Niger, dont certains ont été emprisonnés pendant plusieurs mois après le coup d’État, ont également signé : Alambedji Abba Issa, Rabiou Daouda, Aminata Zoukaleini Allahoury, Alkache Alhada, Kalla Moutari, Dardaou Zanaidou.

Mohamed et Hadiza Bazoum, détenus depuis le 26 juillet 2023 à Niamey, alors en déplacement dans la région de Tahoua, juillet 2023.

Deux récits concurrents dénonçant des agissements très graves

Cette campagne pour la libération de Bazoum a donné le signal d’un règlement de comptes dont l’onde de choc continue de se propager. Deux récits concurrents s’affrontent ainsi sur le coup d’État et les stratégies développées de part et d’autre après le 26 juillet 2023, nourrissant des accusations de trahison réciproques.

L’assaut a été donné, sur les réseaux sociaux, par plusieurs anciens membres en exil de la cellule communication du président Bazoum. Après le 2 janvier, ils ont diffusé un « réquisitoire contre Issoufou », l’accusant d’avoir fomenté le coup à la mi-mandat de son successeur pour l’empêcher de concourir à un deuxième mandat et revenir après une transition de six mois, en se posant en candidat naturel du parti socialiste nigérien « lors d’un scrutin verrouillé par Tiani, son homme de main. » Cette thèse repose sur l’idée, très répandue à Niamey, qu’Issoufou serait un homme machiavélique assoiffé de pouvoir. Défendant, sans surprise, leur champion Bazoum, pour sa « dynamique de bonne gouvernance jamais égalée » dans un ciel sans nuage et quasi sans djihadiste, les jeunes internautes énumèrent les indices de la duplicité d’Issoufou, qui concordent en partie avec les accusations lancées à l’époque par le très médiatique ambassadeur de France Sylvain Itté : Issoufou aurait fait mine de négocier avec les militaires et rallié les officiers récalcitrants au coup, pour faire échouer le projet d’intervention française, tout en essayant de convaincre Bazoum de démissionner.

Un traitement de faveur qui nourrit la suspicion

Les soupçons se nourrissent notamment de la proximité de l’ancien président avec le commandant de la Garde présidentielle tombeur de Bazoum, le général Abdourahmane Tiani, mais aussi de l’apparente bienveillance dont l’ancien président au bonnet rouge bénéficie toujours au Niger : sécurité rapprochée officielle, accès au salon d’honneur de l’aéroport, liberté de mouvement (dont attestent des photographies en compagnie des chefs d’État les plus hostiles au régime de Niamey), jouissance de la même villa présidentielle que durant le règne de Mohamed Bazoum, etc. Par ailleurs, les proches du président renversé lui reprochent de n’avoir jamais contacté les enfants du couple emprisonné pour les assurer de son soutien (« ton ami ne peut pas être incarcéré sans que tu ne t’occupes de sa famille », relève justement un Nigérien) ni entrepris aucune démarche visible en faveur de son ami. Cette réserve si criante ne peut avoir que deux causes : soit Issoufou craint la foudre des militaires au pouvoir et tente de les amadouer, soit il a des raisons personnelles de ne pas intercéder pour Bazoum.

Du côté d’Issoufou, difficile de savoir qui s’exprime précisément. Un mystérieux « cabinet » dont nul ne connait la composition, un Groupe d’Analyse et de Prospection Politique (GAPP, tout aussi évanescent, qui, chose amusante, s’en prend aux internautes anonymes), et quelques médias virtuels entièrement voués à la gloire de l’ancien président, révulsés par tant de méchanceté : «Issoufou Mahamadou n’est pas un slogan, encore moins une caricature. Il incarne une trajectoire, des valeurs, une vision d’État et des vertus reconnues bien au-delà de nos frontières. (Le diffamer), c’est mépriser l’intelligence collective des Nigériens. » Rien de moins.

Du temps de la concorde, 2021.

Impuissance et embarras

Au-delà de la louange outrancière, de peu d’intérêt, certains auteurs tentent de convaincre le public de l’innocence d’Issoufou, à travers un récit qui révèle l’impuissance et l’embarras profonds de l’ancien président. « Le coup d’État ne peut se réduire à des causes individuelles ou à des boucs émissaires : il est le résultat d’une conjoncture complexe où chaque acteur a sa responsabilité», écrit ainsi Kadri Bodo, de la Tribune citoyenne, relayé par l’un des principaux porte-parole d’Issoufou sur les réseaux sociaux. Un autre média virtuel, Quotidien nigérien, vante « la retenue » d’Issoufou, qui sait que « réclamer la libération de Mohamed Bazoum dans un contexte de confrontation directe entre deux clans opposés n’avantage personne (…) et risquerait même d’aggraver la situation, en durcissant les positions et en fermant toute possibilité de dialogue. »  

Répondant à ceux qui lui reprochent d’avoir plaidé contre une intervention française, il estime que l’ancien président a fait « le choix de privilégier l’intérêt supérieur du Niger plutôt que l’escalade.» Conscient de la précarité de la position d’Issoufou – ce qui plaide pour une faible influence réelle de ce dernier sur les militaires au pouvoir – l’auteur évoque ses « marges de manœuvre limitées » et une stratégie bien timide se résumant à « laisser le temps jouer son rôle dans l’espoir de voir émerger la solution la moins dommageable ». Pour le détenteur du prix Mo Ibrahim tant vanté pour ses vertus démocratiques, « le retour des militaires au pouvoir constitue un échec politique», concède cet auteur. D’autant plus, écrit un autre, que le coup d’État « n’était pas seulement contre Bazoum mais contre un régime qu’Issoufou et lui incarnaient. »

Bataille d’insultes

Pour les partisans de Bazoum, très présents sur les réseaux sociaux, ces interventions traduisent la fébrilité de celui qui aime à se présenter comme au-dessus de la mêlée et rémunère sa propre armée de communicateurs, souvent pris à partie sous leurs publications tant l’animosité contre Issoufou reste vive dans le pays, du côté des partisans de Bazoum comme de celui de l’ancienne opposition ralliée aux militaires, harcelée pendant des années par le premier président rose. Le bilan négatif des douze années de gouvernance socialiste depuis 2011 revient sans cesse dans les commentaires : fraude électorale, émergence du terrorisme, mépris des soldats. « Devenir un griot bruyant en racontant des mensonges n’aidera pas votre agenda », répond ainsi Maman Moussa à un thuriféraire d’Issoufou. « On ne peut pas manipuler tout le monde tout le temps», lance un autre. Les épithètes fusent : « fourbe », « démon », « traître » (pour Issoufou),         « jaloux», « petits », «ingrats » (pour les plumes au service de Bazoum.) 

Avec le déferlement des déballages de part et d’autre, voici que la part d’ombre du régime socialiste, ses haines et soupçons recuits, bien antérieurs au coup d’État, émergent progressivement, éclairant les racines de la méfiance profonde désormais installée entre les deux camps. Un dénommé Sidi Ibrahim, repris par les pages facebook pro-Issoufou, affirme ainsi que Bazoum serait à l’origine de la dégradation des relations avec son parrain, dès son arrivée au pouvoir. « À peine trois mois après son investiture, Bazoum et son clan travaillaient à la destruction d’Issoufou, qu’ils qualifiaient de voleur [ndlr, à l’instar de beaucoup de Nigériens]. Dans la même perspective, des inspections d’État tous azimuts avaient été lancées au niveau des entités considérées comme contrôlées par Issoufou et ses proches (…) Il y avait une campagne de communication destinée à ternir l’image d’Issoufou, présenté comme un homme corrompu (tandis que) Bazoum (était présenté) comme un ange, intègre, vertueux, humble et proche de son peuple.( …) Avec le recul, on est en droit de croire que le président Bazoum n’avait qu’un seul programme politique : détruire le grand Issoufou. »

« Que les idiots se sacrifient pour leur permettre de rentrer triomphalement »

Pour cet auteur, ce sont les proches de Bazoum, y compris ses enfants, qui ont empêché Issoufou de poursuivre sa médiation en l’accusant, 48 heures après le putsch, d’en être l’instigateur. Il reproche aux Bazoumistes leur incohérence puis leur adhésion à une éventuelle intervention militaire française, apparemment souhaitée par le président renversé dans les premières heures après le coup d’État, contre l’avis de Mahamadou Issoufou. « La bêtise est qu’au moment où ils voulaient voir les camarades sortir affronter les chars, eux, ils étaient déjà en dehors des frontières nationales, attendant certainement que les idiots se sacrifient pour leur permettre de rentrer triomphalement et continuer à jouir des privilèges du pouvoir. »

Quant aux soupçons contre Issoufou proférés dès le lendemain du putsch, il s’agit, estime Sidi Ibrahim, d’une stratégie délibérée de l’entourage de Bazoum pour faire reculer les militaires en les privant du soutien de la capitale, massivement favorable à l’opposition, en faisant croire que Tiani roulait pour Issoufou auquel les habitants de Niamey vouent, écrit l’auteur, « une haine pathologique ». Or, l’opposition « n’aime pas Issoufou, certes, mais elle n’aime pas Bazoum non plus», poursuit l’auteur avec lucidité. « Les lumanistes (du nom du parti Lumana, principal parti d’opposition au régime socialiste PNDS), qui ne rêvaient que de la chute du PNDS, sont sortis massivement soutenir le coup.(…) La Cedeao et la France, qui avaient promis d’intervenir militairement pour le libérer et le rétablir, se sont retrouvées contraintes de réévaluer leur projet (…) vu cette adhésion populaire massive des populations. » Et depuis, regrette l’auteur, « les fous soldats lancés sur les trousses de l’ancien président ont continué leur sale besogne. Presque trois ans après, ils constatent leur cuisant échec. Bazoum n’est ni rétabli ni libre. Le général Tiani et ses camarades continuent d’asseoir leur pouvoir. »

Un duel à mort

C’est bien un duel à mort que se livrent les deux hommes, par communicants interposés. Et Mahamadou Issoufou, bien que libre, semble quasiment neutralisé. Un dénommé Oumar Moctar Alansary, plutôt pro-Bazoum, écrit : « Mahamadou Issoufou est politiquement mort, d’une mort bien plus profonde et bien plus cruelle que la détention temporaire subie par le président Mohamed Bazoum, symbole de la légitimité constitutionnelle et du suffrage populaire. Perçu par la communauté internationale comme la clé de la solution, le pont possible vers un retour à l’ordre constitutionnel (…), il a choisi la voie de la perpétuelle ambigüité, la danse du volatile égorgé qui feint encore de vivre alors qu’il saigne de toutes parts : il condamne le coup d’État en public tout en le soutenant en coulisses, il promet la médiation puis tergiverse et élude, il donne sa parole à Mo Ibrahim, à Ouattara et à d’autres, avant de se rétracter ou de se taire. »

Navrant spectacle pour tout le pays, pris au piège de cette crise fratricide, qui plonge chacun dans les affres de la trahison et de la cupidité. Même des proches de la junte – qui pourraient se réjouir d’assister au spectacle de l’implosion du PNDS, dernière grande force politique du Niger depuis la mort du chef du parti Lumana, Hama Amadou – s’inquiètent désormais des risques pour la cohésion nationale. Qu’on est loin des vœux exprimés, peut-être naïvement, par le Sénégalais Alioune Tine début janvier, plaidant pour un acte de clémence qui serait « un bol d’air pour le dialogue, le rassemblement et la paix (…) face à une crise économique et sociale profonde. »  « La sécurité ne se règle pas seulement par les armes, mais aussi par un dialogue global».