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Le mythe de Salomon et la guerre moderne en Éthiopie

Femme tigréenne devant des récoltes brûlées (Photo Tedros G. Belay).

De nouveaux combats ont éclaté ces derniers jours dans le nord de l’Éthiopie, faisant voler en éclats le fragile accord de paix signé en novembre 2022 pour mettre fin à la guerre du Tigré. Alors que l’armée fédérale et des forces tigréennes se sont affrontées dans des zones contestées, les tensions montent avec l’Érythrée voisine. Ancien allié décisif d’Addis-Abeba contre le Front populaire de libération du Tigré (TPLF), le régime d’Asmara adopte désormais une attitude hostile, faisant craindre une reprise à grande échelle d’un conflit qui a déjà provoqué des centaines de milliers de morts et une catastrophe humanitaire majeure. L’instrumentalisation de l’héritage du mythe du roi Salomon est au cœur du conflit. 

Par Charlotte Touati

Du côté d’Addis Abeba, lors d’une séance de questions et réponses devant le parlement le 3 février, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a reconnu, pour la première fois, que des crimes de masse, dont le massacre d’Axoum, avaient été commis au Tigré durant la guerre de 2020 à 2022.

C’est une victoire d’étape pour les victimes, mais en imputant l’intégralité des atrocités aux troupes érythréennes, le dirigeant éthiopien cherche à se dédouaner de toute responsabilité et pave la route à une reprise du conflit contre son voisin.

La paix avec l’Érythrée et un Prix Nobel

Le 16 septembre 2018, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et le président érythréen Isayas Afwerki signaient les Accords de Djeddah, qui devaient mettre un terme au conflit opposant leurs deux pays depuis 1998. Cette réconciliation vaudra le prix Nobel de la Paix 2019 à Abiy Ahmed, mais pas à Isayas Afwerki. En effet, le comité Nobel n’a pas osé couronner le président érythréen non-élu, au pouvoir depuis trois décennies et réputé comme l’un des tyrans les plus répressifs au monde. L’Érythrée porte le triste surnom de « Corée du Nord de l’Afrique » ou de « gulag state ».

Mais l’accord de paix de 2018 se révélera bien vite une alliance de guerre. Des clauses secrètes comprenaient l’invasion et la destruction du Tigré, la région septentrionale de l’Éthiopie, frontalière de l’Érythrée.

Dès son accession au pouvoir en avril 2018, Abiy Ahmed gracie les ultra-nationalistes amharas du mouvement Ginbot 7 qui vouent une haine existentielle aux Tigréens. Haine partagée par Isayas Afewerki, qui avait d’ailleurs financé et entrainé les membres de Ginbot 7 : la paix entre l’Éthiopie et l’Érythrée se conclue contre le Tigré. Très bien organisé et implanté dans la diaspora éthiopienne, Ginbot 7 contrôle ESAT TV, un média très écouté par la diaspora éthiopienne. Avec le retour en grâce du mouvement en Éthiopie, celui-ci commence à diffuser son discours de haine anti-Tigréens. À partir de 2019 et surtout en 2020, les propos racistes et déshumanisants visant les Tigréens sont véhiculés de manière totalement désinhibée.

L’une des pires catastrophes du 21e siècle

Le 4 novembre 2020, l’aviation éthiopienne bombarde Mekelle, la capitale tigréenne, tandis que l’infanterie avance depuis le sud et que les troupes érythréennes passent la frontière au nord. Malgré son statut d’autonomie, le Tigré fait formellement partie de l’Éthiopie. Cette guerre où le gouvernement fédéral déploie l’armée contre sa propre population est appelée « opération de maintien de l’ordre » mais c’est bien une invasion. Contre toute évidence, Abiy Ahmed niera pendant des mois la présence des troupes érythréennes, l’ennemi d’hier qu’il a invité à venir tuer sur le territoire national.

Un siège total est imposé à la région-État. Plus d’électricité ni de télécommunication, plus rien ni personne n’entre ni ne sort du Tigré pendant deux ans. Vingt-quatre mois sans ravitaillement alors que les armées d’occupation brûlent les récoltes et pillent les hôpitaux, 24 mois sans médicaments en pleine pandémie de Covid. Conflit oublié, la guerre du Tigré est l’une des pires catastrophes humaines du 21e siècle. L’université de Gand a estimé à 800 000 (fourchette haute), le total des victimes civiles en 2024. Sans compter les morts subséquentes dues à la destruction totale des infrastructures, dans un contexte d’aide humanitaire très limitée, ainsi qu’au débordement du conflit à d’autres régions d’Éthiopie.

Nettoyage ethnique systématique

Le nettoyage ethnique a été systématique au Tigré. Les troupes éthiopiennes et érythréennes, renforcées par les milices amharas, ont razzié les villages, allant de porte en porte, tuant les hommes, violant et mutilant les femmes pour qu’elles ne portent plus d’enfants tigréens. La Commission d’enquête sur le génocide du Tigré recense 152 000 femmes violées. Plusieurs massacres se sont distingués par leur outrance sordide (jeunes gens fusillés au sommet d’une falaise, hommes brûlés vifs). Mais le massacre d’Axoum restera dans les mémoires par son ampleur – plus de 800 morts en deux jours – et son statut programmatique. Perpétré en début de conflit, il est la démonstration de l’idéologie et des buts poursuivis par Abiy Ahmed et ses alliés du moment.

Axoum et le suprématisme amhara

Le groupe Ginbot 7 qui a soutenu Abiy Ahmed et joué les intermédiaires avec l’Érythrée d’Isayas Afewerki peut être qualifié de suprémaciste ou d’ultra-nationaliste amhara.

Le territoire des Amharas s’étend à l’est de l’Éthiopie et au sud du Tigré. Les empereurs éthiopiens et leur cour étaient d’extraction amhara. Ils tiennent leur prestige d’une épopée médiévale qui fait remonter leurs ancêtres au récit biblique des amours de la reine de Saba et du roi Salomon.

 

Le Tintoret, Salomon et la Reine de Saba. Galerie de l’Académie, Venise.

Rédigé au début du 14e s., le Kebra Nagast (la Gloire des Rois) explique comment la savante reine éthiopienne a été attirée par le très sage roi d’Israël. De leur union naîtra un fils, en Éthiopie, du nom de Ménélik. Ce dernier se rend à Jérusalem pour connaître son père et avant de rentrer chez lui, il demande à Salomon d’emporter l’Arche d’Alliance, ce que son souverain de père refuse. Ménélik s’introduit alors nuitamment dans le Temple et dérobe l’Arche, avec la complicité du fils du Grand Prêtre. Ils s’enfuient et emmènent avec eux les premiers-nés d’Israël. Ménélik et ses amis arrivent ensuite sans encombre en Éthiopie. Ce succès est interprété comme le signe que la grâce divine a déserté Israël au profit de l’Éthiopie. Les jeunes Israélites feront souche par la suite dans le royaume de Ménélik en créant un nouveau peuple élu, les Amharas.

Sept siècles de domination amhara

La dynastie salomonide va de fait être extrêmement brillante et entrer dans l’histoire mondiale au 19e s., lorsque Ménélik II repousse les troupes italiennes à la bataille d’Adoua, le 1er mars 1896. Pour la première fois, un peuple noir bat l’une des armées les plus modernes de l’époque, l’Éthiopie demeurant le seul pays africain indépendant et non-colonisé. Haïlé Sélassié portera la légende à son comble. Charismatique et cultivé, il prononce un discours sur le péril fasciste à la tribune de la Société des Nations en 1936, qui lui confère une aura presque prophétique. Né sous le nom de Tafari Mekonnen, ras Tafari (ras signifiant « tête, chef » en amharique), va être déifié par les rastafariens et donner son nom ou mouvement rasta.

L’empereur est renversé en 1974 par la junte communiste du Derg qui maintient toutefois l’aristocratie militaire amhara. Mais en 1991, une petite minorité venue des montagnes du Tigré, moins de 7% de la population, met fin au Derg et à sept siècles de domination amhara. L’Éthiopie devient alors une fédération de régions-États jouissant d’une très large autonomie. Les Amharas ne sont plus qu’un peuple parmi les autres mais une frange radicale n’acceptera jamais ce qu’elle perçoit comme une relégation. Une lutte à mort s’engage contre les dirigeants tigréens. Lors des élections du 7 mai 2005, un groupuscule amhara extrémiste conteste les résultats qui donnent la victoire à la coalition emmenée par les Tigréens. Les manifestions dégénèrent. En 2008, les leaders amharas Andargachew Tsige and Berhanu Nega fondent le mouvement Ginbot 7 (7 mai), qui sera déclaré organisation terroriste en 2011. Ils s’exilent alors en Érythrée.

Abiy Ahmed, le retour du roi

A partir de 2014, les Oromos qui constituent la communauté majoritaire en Éthiopie bien que longtemps privés de représentation politique se soulèvent. Plusieurs leaders se détachent, dont Abiy Ahmed. Il est porté au pouvoir en 2018, mais les espoirs des Oromos sont vite déçus. La mère du nouveau Premier ministre est en fait amhara et Abiy a attendu son élection pour trahir ses compagnons oromos. Il les fait éliminer dès les premiers mois de son mandat, puis se tourne vers les Amharas de Ginbot 7 et le tyran érythréen. Très vite, une nouvelle rhétorique se met en place. Il est pentecôtiste et sa mère l’a élevé avec l’idée qu’il était un élu de Dieu, le futur nouvel empereur. Professant un christianisme charismatique, il se dit directement inspiré par Dieu et prend le titre apocalyptique de septième roi. Pour lui comme pour ses partisans, il sera Ménélik III.

Les ultras amharas voient en son avènement une chance de restaurer l’Empire et un État centralisé à leur avantage, mais aussi une opportunité de se venger des Tigréens. En 2021, dans le cadre de la guerre du Tigré, des milices amharas vont d’ailleurs déployer l’« opération Ménélik », nom hautement symbolique, pour sécuriser l’Oromiya. Leur objectif dépasse la vengeance politique : ils veulent détruire les Tigréens qui constituent, pour eux, une menace existentielle.

Une rupture dynastique inconcevable

Pour les Éthiopiens chrétiens orthodoxes, l’Arche d’Alliance repose à Axoum, dans la chapelle attenante à la cathédrale Sainte-Marie de Sion (Maryam Tsion), déposée par Ménélik à son retour d’Israël. Le royaume d’Axoum a été la puissance régionale de part et d’autre de la mer Rouge au cours du premier millénaire de notre ère. Il y a donc une vacance politique de trois siècles entre la disparition du pouvoir axoumite et l’émergence de la dynastie amhara en 1270, avec son premier souverain Yekouno Amlak.

 

Axoum. Eglise Sainte-Marie de Sion.

De fait, le centre de gravité du royaume amhara qui deviendra l’empire éthiopien se trouve plus au sud et ne recouvre pas l’ancien royaume d’Axoum. De surcroît, il n’y a aucune filiation ethnique ou linguistique entre les Amharas et les Axoumites. Le Kebra Nagast a justement été compilé au tout début du 14e s. pour donner du prestige à la nouvelle dynastie amhara et lui conférer une légitimité biblique en se posant comme continuatrice du royaume d’Axoum. C’est un cas d’appropriation culturelle. Car les « héritiers » des Axoumites existent bel et bien : ce sont les Tigréens. Leur simple présence au monde est le rappel vivant de l’usurpation des souverains amharas dit « salomonides », qui ne descendent ni de la reine de Saba, ni de Salomon ni des premiers-nés d’Israël. L’admettre fait s’écrouler toute une architecture idéologique, politique et religieuse. Pour ceux qui veulent restaurer l’idéologie salomonienne, la seule solution passe pour l’élimination des Tigréens.

Toute trace de leur histoire et de leur culture devant disparaître, églises, bibliothèques monastiques, lettrés, gardiens de la mémoire ont été délibérément ciblés. En plus du massacre, ce fut une véritable tentative de damnatio memoriae.

Ils sont morts pour l’Arche d’Alliance

Axoum tout entière est un sanctuaire dont les pèlerins foulent le sol uniquement pieds nus. Ils étaient des milliers le 28 novembre 2020, réunis pour célébrer Hidar Tsion, la fête de l’Arche d’Alliance, l’une des plus importantes du calendrier liturgique éthiopien. En ce jour sacré, les soldats n’ont pas investi la ville déchaussés mais avec des blindés. La tuerie a été froide, systématique. Les soldats érythréens ont reçu l’ordre de tuer tous les hommes au-dessus de 4 ans.

Les soldats éthiopiens de l’armée fédérale étaient présents également. « Ils sont chrétiens comme nous et c’est notre armée ! Ils devaient nous protéger, mais ils n’ont rien fait », rapporte un survivant. La rumeur se répand alors parmi les fidèles : « Il sont venus chercher l’Arche pour la ramener à Addis Abeba pour les Amharas ! » Mouvement de panique ; on se rue sur le parvis de Maryam Tsion et autour de la chapelle de l’Arche. Les pèlerins font barrage de leur corps. Les soldats ouvrent le feu. C’est un baptême de sang qui marque la fête de Hidar Tsion. Au moins 800 personnes sont tuées à Axoum entre le 28 et le 29 novembre.

La responsabilité historique d’Abiy Ahmed 

En février 2026, Abiy Ahmed reconnait enfin la présence des troupes érythréennes au Tigré et leur responsabilité dans les massacres. C’est bien le Premier ministre éthiopien qui les a invitées. En droit humanitaire international, cela requalifie la guerre du Tigré. Ce n’est plus une « opération de maintien de l’ordre », ni une guerre civile, mais un conflit armé international. En tant que chef des armées, Abiy Ahmed porte également la responsabilité des crimes commis par ses propres soldats : exécutions sommaires, tueries de masses, viols de guerre, pillages, destructions d’infrastructure civiles vitales, etc.

Surtout, c’est sa réactivation du mythe impérial et l’instrumentalisation de la légende salomonienne qui ont justifié la violence. Jusqu’à la mise en œuvre d’un plan d’éradication d’un peuple. La haine a gagné les Éthiopiens et les cicatrices ne sont pas prêtes de se refermer, particulièrement en l’absence de reconnaissance des crimes et de justice transitionnelle, malgré les promesses de l’accord de cessation d’hostilités de novembre 2022. A l’heure où nous écrivons, pas un seul violeur n’a été traduit en justice et les bruits de bottes se font à nouveau entendre.

Si Abiy Ahmed dénonce aujourd’hui les crimes de l’armée érythréenne au Tigré, ce n’est pas pour rendre justice aux victimes ou à la vérité, mais pour justifier une nouvelle guerre.

La guerre du Tigré a pris fin avec la signature le 2 novembre 2022 de l’accord de cessation d’hostilités, dit Accord de Pretoria, entre le gouvernement éthiopien et les leaders tigréens, mais ni le président érythréen Isayas Afewerki, ni les miliciens amharas n’ont été conviés aux négociations. Abiy Ahmed n’a pas d’alliés ; il ne se justifie que devant son dieu et lui-même. D’une part, il s’est retourné contre Ginbot 7, les suprémacistes et même la population amhara, ouvrant un nouveau front dans la région amhara notamment à travers des frappes de drones sur des cibles civiles. De l’autre, la tension est à nouveau à son comble entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Et c’est en prévision d’un nouveau conflit qu’Abiy Ahmed, prix Nobel de la Paix 2019, a fait d’une pierre deux coups en chargeant l’Érythrée de tous les maux dans son intervention devant le parlement le 3 février : légitimer une action armée contre son voisin et se blanchir de tous les crimes commis lors de la guerre du Tigré.