Deux pôles concurrents se dessinent désormais nettement pour prendre la conquête des accès à la mer Rouge. Le premier, structuré autour des Émirats, d’Israël et des Accords d’Abraham, inclut l’Éthiopie et le Somaliland qui vient d’être reconnu pa Israel. Le second, sous forte influence qatarie, s’appuie sur la Somalie fédérale, l’Érythrée, et trouve des relais à Khartoum, dans un front commun opposé à Addis-Abeba.
Charlotte Touati
Indépendant depuis 1991, le Somaliland n’est pas reconnu par la communauté internationale. L’ancienne Somalie britannique mise sur le développement du port de Berbera, sur le Golfe d’Aden, pour concurrencer Djibouti et accueillir les importations et les exportations de l’Éthiopie (120 millions d’habitants), un géant privé d’accès à la mer.
Or le 26 décembre dernier, le Somaliland et Israël ont signé une déclaration de reconnaissance mutuelle. Taïwan avait déjà reconnu cet état côtier de la Corne de l’Afrique, par opposition à la forte présence chinoise à Djibouti. Mais Israël, acteur central des équilibres sécuritaires moyen-orientaux, ouvre de toutes nouvelles portes à Hargeisa. Cette reconnaissance ne relève toutefois pas d’un simple rapprochement bilatéral : elle s’inscrit dans un glacis sécuritaire régional et dans une guerre de proxies où s’affrontent puissances du Golfe, alliés africains et acteurs extrarégionaux.
L’État du Somaliland, un enjeu stratégique
Pour comprendre ce tournant, il faut revenir à l’histoire profonde du Somaliland. Dans le monde somali, les clans sont déterminants. À la fin des années 1980, sous la dictature de Mohamed Siad Barre, le clan des Isaaq, majoritaire dans le nord de la Somalie, est la cible d’une répression systématique menée par le régime et par d’autres clans alliés au pouvoir central. En 1988, les villes de Hargeisa et Burao sont bombardées, des fosses communes sont creusées et, selon les commissions d’enquête ultérieures, les massacres auraient fait jusqu’à 200 000 victimes. Leur caractère méthodique, longtemps ignoré par la communauté internationale, a conduit certains analystes à parler de « génocide caché » (hidden genocide).
Les survivants Isaaq se replient alors vers le nord et fondent un état-refuge : le Somaliland. Depuis 1991, ce territoire fonctionne comme un état de facto. Il organise régulièrement des élections pluralistes, dispose d’institutions relativement stables, d’une économie dynamique fondée sur les ports, le commerce et la diaspora, et reste largement épargné par le terrorisme djihadiste qui ravage le sud de la Somalie. Dans une région marquée par les conflits récurrents, le Somaliland apparaît comme l’une des rares réussites politiques de la Corne de l’Afrique. Et pourtant, il n’a longtemps bénéficié d’aucune reconnaissance internationale.
La raison est d’abord juridique et politique. Depuis la déclaration du Caire de 1964 de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), les frontières héritées de la colonisation sont sanctuarisées. La communauté internationale redoute d’ouvrir la boîte de Pandore en remettant en cause l’intangibilité des frontières postcoloniales. Anciennes puissances coloniales et régimes autoritaires issus de la décolonisation se retrouvent ici dans une alliance objective : beaucoup gouvernent des peuples qui n’ont guère choisi de vivre ensemble et ne partagent pas d’histoire commune avant la colonisation. Maintenir des frontières figées et bloquer les aspirations à l’autodétermination devient un moyen de survie politique.
La recomposition du droit international
Dans ce cadre, la reconnaissance du Somaliland par Israël prend une dimension encore plus large. Elle n’est pas seulement un acte africain, mais un signal adressé à d’autres peuples non reconnus : une reconnaissance périphérique, portée par des États stratégiquement centraux, peut précéder – et provoquer – une recomposition du droit international tel qu’il est appliqué. C’est pourquoi la reconnaissance du Somaliland est suivi de près, notamment par les peuples de l’UNPO, l’Organisation des Peuple non-représentés fondée par des activistes ouigoures et regroupant aujourd’hui des délégations du Tibet, de la Kabylie, de Bretagne, de Catalogne, du Kurdistan, etc. Le Somaliland a été un membre très actif de l’UNPO, jusqu’à sa reconnaissance qui l’en fait sortir de facto.
Pour Tel-Aviv, il s’agit de sécuriser les routes maritimes, de contenir l’influence iranienne et de consolider un réseau d’alliés périphériques. Pour les Émirats Arabes Unis, proches d’Israël depuis 2020, laisser Israël faire le premier pas permet de tester le terrain sans assumer seuls le coût politique d’une reconnaissance directe.
Au cœur de cette stratégie se trouve le port de Berbera, exploité par DP World, l’opérateur émirati évincé de Djibouti (1). Berbera devient un pivot logistique et potentiellement militaire sur la rive sud de la mer Rouge, à l’heure où les Houthis, proxies de Téhéran, menacent le trafic maritime international.
L’Éthiopie, entre prudence et retournement
L’Éthiopie joue un rôle clé dans cette recomposition. Addis-Abeba n’a jamais caché son intérêt pour le Somaliland, tout en respectant jusqu’ici une ligne de prudence héritée de Mélès Zenawi, l’ancien Premier ministre éthiopien.
« L’Éthiopie ne serait pas le premier pays à reconnaître le Somaliland, mais elle ne serait pas non plus le troisième ». Mélès Zenawi
Cette convergence n’est pas nouvelle. Dès septembre 2015, les Émirats arabes unis prennent pied à Assab, en Érythrée, en rénovant l’ancienne base navale soviétique pour soutenir leur guerre au Yémen contre les Houthis, proxies de l’Iran. À partir de 2017, la base accueille des drones chinois Wing Loong II et CH-4. En 2018, Abiy Ahmed se rapproche simultanément de l’Érythrée et des Émirats et visite Assab, scellant un alignement stratégique inédit.
À partir de 2020, l’armée éthiopienne recourt elle-même à des drones de combat dans la guerre du Tigray ; des rumeurs persistantes évoquent l’utilisation des drones émiratis opérés depuis Assab.
Du Yémen à Gaza, l’enjeu de la mer Rouge
En février 2021, Abu Dhabi ferme la base d’Assab en Érythrée, estimant la menace houthie contenue malgré l’aide apportée par l’Iran. Mais le 7 octobre 2023 change la donne. L’attaque du Hamas – autre proxy de Téhéran – contre Israël entraîne une réactivation immédiate des Houthis, qui bloquent le sud de la mer Rouge. Le trafic maritime mondial est perturbé, et les Émirats réalisent le coût stratégique de leur retrait.
Il leur faut une nouvelle tête de pont en Afrique. Ce sera Berbera, un port situé au coeur du Somaliland (voir ci dessus). Dans le même temps, l’Éthiopie, pays enclavé, s’est à nouveau brouillée avec l’Érythrée et n’a plus accès à la mer. Elle se tourne donc vers son allié émirati. Les négociations entre Abu Dhabi et Addis-Abeba débutent immédiatement après l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre. Le 14 octobre 2023, Abiy Ahmed évoque publiquement le « droit naturel » de l’Éthiopie à accéder à la mer Rouge. Le mystère plane : quel sera le port ? Et le 1er janvier 2024, c’est le coup de tonnerre : l’Éthiopie et le Somaliland ont signé un Memorandum of Understanding (MoU) incluant l’accès à la côte du Somaliland contre une reconnaissance en tant qu’état, grâce aux bons soins d’Abu Dhabi.
Le 12 janvier 2024, le vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères Demeke Mekonnen précise que les infrastructures prévues au Somaliland incluront aussi une base militaire. Deux semaines plus tard, il démissionne. La pression internationale est telle que le MoU est gelé. Mais aujourd’hui, le président somalilandais est à Addis-Abeba, l’Éthiopie sera-t-elle donc le second état à reconnaître le Somaliland, comme l’avait évoqué Mélès Zenawi ?
Le pôle qatari à l’oeuvre
Face à ce bloc émirati se dessine un contre-pôle. Le Qatar, en rivalité directe avec Abu Dhabi, est profondément implanté en Somalie. Cette influence s’incarne notamment dans la figure de Fahad Yasin, ancien journaliste d’Al Jazeera devenu chef des services de renseignement somaliens que ses adversaires accusent de liens troubles avec le groupe djihadiste Al-Shabaab.
Mogadiscio, capitale de la Somalie, reste fermement opposée à toute reconnaissance du Somaliland, y voyant une menace existentielle. La Somalie fédérale, tout comme l’Érythrée, s’est rapprochée de l’Égypte et du Soudan, deux États en conflit ouvert avec l’Éthiopie autour du Grand barrage de la Renaissance (GERD).
Ce qui se joue au Somaliland et dans toute cette région est peut-être le laboratoire d’un nouvel ordre international, où l’autodétermination des peuples ne passe plus exclusivement par l’ONU, mais par des reconnaissances ciblées, inscrites dans des architectures sécuritaires et des alliances géopolitiques.
(1) DP World (DPW), filiale de Dubai World, société de participation appartenant au gouvernement de Dubaï (Émirats arabes unis) est le troisième exploitant portuaire mondial. Elle possède 49 terminaux et prévoit d’en acquérir 12 autres.




























