Si l’acquisition par le Mali de drones Bayraktar de fabrication turque a marqué une étape importante dans la modernisation des forces armées maliennes, elle a également mis en lumière des tensions internes dévastatrices au sein de l’équipe dirigeante. Ces rivalités viennent s’ajouter à une situation déjà critique, où le pays sombre dans un chaos sécuritaire et politique de plus en plus profond.

Au moment où le Mali se trouve à un tournant de son histoire, avec une guerre contre les djihadistes qui semble s’intensifier chaque jour et des rivalités internes qui ébranlent les généraux au pouvoir, la récente acquisition de drones turcs met en lumière les fractures politiques et militaires au sein du gouvernement malien. Si ces équipements sophistiqués, dont certains ont déjà montré leur efficacité sur le terrain, sont vus comme une avancée stratégique dans la lutte contre l’insurrection, la perte d’un drone Bayraktar Akinci abattu par l’Algérie en avril 2025 révèle également les risques liés à l’armement moderne dans une zone de guerre complexe. Mais au-delà des succès militaires apparents, c’est une lutte de pouvoir interne féroce, alimentée par les ambitions des principaux dirigeants, qui menace de fragiliser encore davantage un pays déjà sur le bord du gouffre, malgré le déni des dirigeants en place.
Un coup politique contre Sadio Camara

Le contrat d’achat des drones Bayraktar Akinci conclu le 15 août 2024, d’un montant de 210 millions de dollars américains, a été négocié et signé par Modibo Koné, le directeur des services de renseignement, sans l’approbation du ministère de la Défense, dirigé par Sadio Camara. Cette manœuvre a démontré, si besoin en était encore, une fracture au sein des militaires, où les rivalités entre ces deux figures de pouvoir ont pris une tournure plus aigüe. Alors que Modibo Koné consolidait sa position en s’attribuant la gestion des contrats d’armement majeurs, Sadio Camara, ministre de la Défense se retrouvait écarté des négociations cruciales. L’achat des drones n’est pas qu’une simple transaction militaire : il reflète une véritable guerre des coulisses pour le contrôle des leviers financiers et militaires du pouvoir.
En effet, Camara, qui avait été un acteur clé lors du coup d’État de 2020 et qui jouit d’une base de soutien solide au sein de la garde nationale, n’a pas été consulté pour cette acquisition stratégique. Cette exclusion de Camara du processus décisionnel a exacerbé les tensions au sein de l’armée, déjà fragilisée par des rivalités internes et une politique de plus en plus autoritaire. Ces divisions politiques se sont traduites par un affaiblissement de l’autorité centrale, au moment même où le pays lutte pour sa survie face à des groupes djihadistes de plus en plus présents à travers le pays.
Des soupçons de surfacturation
Le contrat pour les drones Bayraktar Akinci a fait l’objet de critiques concernant son coût élevé : 27 millions de dollars l’unité, bien au-dessus des prix pratiqués sur le marché international. À cela s’ajoutent les munitions guidées ROKETSAN MAM-T, dont le prix est estimé entre 80 000 et 120 000 dollars chacune, ainsi que les frais de transport de 9 millions de dollars pour la livraison des équipements. Cette acquisition, bien qu’elle renforce les capacités de surveillance et de frappe des forces maliennes, soulève des questions sur l’opacité financière et les marges bénéficiaires réalisées par des intermédiaires proches du pouvoir.
L’absence d’un audit officiel et la gestion de cette transaction en dehors des circuits institutionnels traditionnels alimentent les accusations de surfacturation et d’une mauvaise gestion des ressources publiques dans un contexte de crise économique grave.
Le processus de décision militaire, déconnecté de l’administration formelle, a créé un vide institutionnel, affaiblissant la cohésion de l’armée malienne. L’absence de transparence et la concentration des pouvoirs entre les mains de certains individus augmentent le sentiment de méfiance et de conflit interne, exacerbant une situation déjà marquée par l’instabilité.
Les rivalités au sein de l’équipe
Les tensions internes entre Assimi Goïta, – dont Modibo Koné est aujourd’hui l’acolyte- et Sadio Camara ont plongé la junte dans un climat de méfiance et de compétition féroce pour le contrôle des affaires militaires et financières du pays. Bien que Goïta soit officiellement le chef de l’État, c’est Koné, le responsable des services de renseignement, qui semble avoir pris les rênes de la gestion des équipements stratégiques, une position renforcée par son rôle dans l’acquisition des drones turcs.
Sadio Camara, de son côté, a perdu une partie de son influence au sein de l’armée, malgré sa base de soutien solide au sein de la garde nationale. Des arrestations récentes de hauts officiers dont les généraux Abass Dembélé et Nema Sagara ont été interprétées comme destinées à affaiblir le camp de Camara. L’absence de consultation préalable du ministère de la Défense pour un contrat aussi crucial dont il devait être le maître d’œuvre montre l’importance croissante de Koné et la faiblesse du système de décision au sein du gouvernement.
L’alliance stratégique qui a initialement permis la prise de pouvoir en 2020 a laissé place à des tensions internes. Sadio Camara, en tant que ministre de la Défense, avait espéré renforcer son influence militaire, mais sa marginalisation dans des décisions aussi cruciales que l’acquisition des drones a remis en question sa position. Parallèlement, Modibo Koné, avec ses relations étroites avec Assimi Goïta dans le renseignement et la sécurité, a consolidé sa position en prenant un rôle prépondérant dans la gestion des acquisitions militaires et des politiques de défense.
Cette rivalité interne a des conséquences directes sur la gestion de la guerre contre les djihadistes. L’armement moderne, comme les drones, est censé offrir un avantage stratégique face aux groupes terroristes, mais l’incapacité de l’État malien à coordonner efficacement ses forces, du fait des rivalités internes, fragilise l’efficacité de ces nouvelles acquisitions.
Un drone abattu par l’Algérie
En avril 2025, un des drones Akinci malien a été abattu par les forces algériennes dans l’espace aérien malien. Ce revers stratégique a mis en évidence les risques inhérents à l’utilisation de ces technologies avancées dans une zone de guerre aussi complexe. L’incident a non seulement souligné la vulnérabilité de ces drones face à des contre-mesures militaires sophistiquées, mais il a aussi révélé les tensions géopolitiques sous-jacentes entre les deux pays voisins, avec des implications pour la stratégie malienne.
L’abattage de ce drone a été un coup dur pour les forces armées maliennes, qui comptaient sur ces équipements pour mener des frappes de précision contre les groupes rebelles, notamment touaregs, et renforcer leur capacité de surveillance dans des régions difficiles d’accès. La perte de cet Akinci a conduit à une réévaluation des stratégies de drone et à un durcissement des protocoles d’engagement.
Le Mali face à l’effondrement : crise humanitaire et sécuritaire
Au-delà des rivalités politiques et militaires, la situation au Mali est catastrophique sur le plan sécuritaire et humanitaire. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda, continue de multiplier les attaques contre les forces armées et les civils, notamment dans les régions du nord et du centre du pays. Depuis quelques jours, les attaques des citernes de carburant par le GSIM provoque une grave crise économique.
Le Mali fait face à plus de 600 000 déplacés internes, et de nombreuses régions échappent toujours au contrôle de l’État. Le pays est de plus en plus coupé du reste du monde, avec un gouvernement affaibli et une société civile prise dans un étau de violences interethniques et de répressions politiques. La junte, marquée par des tensions internes et une gouvernance autoritaire, peine à apporter une réponse efficace face à ces défis.
Dans un contexte de plus en plus instable, le Mali semble se diriger vers un avenir incertain, avec une gouvernance divisée et une guerre sans fin contre des forces terroristes.
A.D et N.S

























