
Alors que des bruits de bottes font craindre une reprise de la guerre du Tigray, qui a provoqué, il y a deux ans, un désastre humanitaire majeur dans la Corne de l’Afrique, Mondafrique publie des extraits d’un carnet de dessins croqués par un peintre de la région, exceptionnel témoignage sur les atrocités commises par l’armée éthiopienne. (Les dessins ont été recadrés pour masquer la signature de l’auteur, contraint de rester anonyme pour sa sécurité.)
Par Charlotte Touati
Entre novembre 2020 et novembre 2022, la guerre du Tigray a profondément déstabilisé l’Éthiopie et l’ensemble de la Corne de l’Afrique. Opposant le gouvernement fédéral dirigé par Abiy Ahmed aux forces du Front populaire de libération du Tigré (TPLF), le conflit a rapidement pris une dimension régionale avec l’intervention de l’Érythrée et de milices de la région d’Amhara. Marquée par des massacres de civils, des violences sexuelles massives, des déplacements de population et un blocus prolongé, la guerre a provoqué l’une des plus graves crises humanitaires récentes sur le continent africain. L’accord de Pretoria, signé en novembre 2022, a officiellement mis fin aux combats entre Addis-Abeba et les forces tigréennes. Mais plusieurs facteurs – la question non résolue du contrôle du Western Tigray, les tensions persistantes entre l’Éthiopie et l’Érythrée, ainsi que les récentes déclarations d’Addis-Abeba sur l’accès à la mer Rouge – ravivent les inquiétudes et font craindre une reprise du conflit.
La guerre du Tigray, qui a fait rage au nord de l’Éthiopie de 2020 à 2022, ne s’est pas déroulée sous les yeux du monde. Conduite sous un blocus total des communications, de l’aide humanitaire et des médias, l’une des pires catastrophes humaines du début du 21ᵉ siècle n’a pas eu de témoins.
Dans une région où l’histoire s’est transmise pendant des siècles par les manuscrits liturgiques, les chroniques monastiques et l’image sacrée, cette extinction des réseaux modernes a eu pour effet inattendu de ramener le témoignage à ses formes les plus anciennes : la main, l’encre, le papier. Parmi ces survivances, un témoignage unique a émergé : le carnet clandestin d’un artiste tigréen formé à l’iconographie orthodoxe et à l’art des rouleaux magiques. Tenue au cœur du siège, dissimulée parfois dans des poubelles pour échapper aux fouilles, cette suite de dessins constitue à la fois un journal, une archive et un acte de résistance.
Icônes, rouleaux et images protectrices
Wedi Tsion est un peintre d’icônes reconnu au Tigray. Il protège son identité d’un pseudonyme pour assurer sa sécurité ainsi que celle de ses proches. Wedi Tsion signifie « le Fils de Sion » hommage au mythe salomonien, l’Arche d’Alliance étant censée reposer dans la ville tigréenne d’Axoum, la Nouvelle Sion selon la tradition éthiopienne. Il vit actuellement caché quelque part en Éthiopie. Avant la guerre, il peignait des sujets religieux grands formats selon le répertoire graphique orthodoxe éthiopien. L’icône éthiopienne n’est pas conçue comme une simple représentation. Elle est présence, médiation, protection. Les figures frontales aux grands yeux, les aplats de couleur, la stylisation hiératique participent d’une théologie de la visibilité : l’image voit autant qu’elle est vue.
Wedi Tsion est également maître dans la facture de rouleaux magiques. Très répandus dans les populations des hauts plateaux éthiopiens, ces artefacts sont formés de longues bandes de parchemins de quelques centimètres de large, dont la longueur correspond à la taille de la personne qui les portera. Le peintre trace des prières, des formules magiques et des diagrammes apotropaïques pour protéger le porteur. La bande est ensuite roulée très serrée et cousue dans une capsule de cuir portée en pendentif. Chaque rouleau est strictement individuel.
Dans ce contexte, l’écriture de Wedi Tsion et, plus matériellement, son trait de plume sont performatifs. Le style des dessins qu’il a tracés à l’encre noire sur un carnet entre les pages duquel s’insèrent des feuilles volantes rappelle d’ailleurs visuellement les rouleaux magiques, mêlant dessin et écriture.
Transposées dans le contexte de la guerre, ces traditions confèrent au carnet une dimension ambivalente. Il documente la destruction, mais il peut aussi être compris comme une tentative de conjuration. Dessiner les violences, les morts, la ruine, c’est tenter de les contenir symboliquement, de leur imposer une forme. L’artiste ne travaille pas dans un vide culturel : il mobilise un vocabulaire visuel chargé d’histoire, de spiritualité et de pouvoir protecteur.
Naissance d’un carnet de l’effroi
Durant les premiers jours de guerre fin 2020, Wedi Tsion ne songe guère à dessiner. Il pense à sauver sa vie et celle de ses proches. Les éclats des obus et de l’artillerie sont constants, tandis que l’aviation éthiopienne pilonne Mekele, la capitale tigréenne. Les crimes se multiplient et les troupes au sol s’adonnent aux pires atrocités : viols, tueries de masse, humiliations. A quoi s’ajoutent la faim et les épidémies, conséquences du siège.

Peindre était un geste quotidien pour Wedi Tsion, une nécessité en temps normal, mais dans cet enfer il craint de donner forme à ce qui le hante, de traduire par sa main et son art ce qu’il voudrait garder à l’extérieur de lui et de répéter ainsi le traumatisme. Puis, un jour plus funeste que les autres, son ami et collègue enseignant lui demande de l’accompagner à l’hôpital. Vite ! La tante de ce dernier s’y trouve, ou plutôt son cadavre mutilé, couvert d’hématomes, le visage tuméfié. Elle a succombé dans un rape camp (camp de viol) caractéristique de la guerre du Tigray, servant d’esclave sexuelle, comme des dizaines de milliers de Tigréennes. Pour des raisons inconnues – cynisme ou volonté de terroriser ? – les bourreaux ont ramené la dépouille. Ils interdisent aux deux hommes de faire des photos et leur ordonnent de se taire. Pour l’artiste, c’est le déclic : pas de mots, pas de photos. Il dessinera !
Mais les conditions ne sont pas celles de son travail à l’atelier. Il doit rester mobile, pouvoir se cacher et cacher ces dessins qui naissent désormais de manière presque compulsive. Toutes les scènes que Wedi Tsion a dessinées, il les a vues de ses propres yeux. Comme il le confesse, après cet événement et le choc des premiers temps du siège, l’horreur au quotidien devient un spectacle normal. Ces mots font écho à l’« habituation de l’horreur » décrite par Primo Levy à propos des camps nazis et ils rappellent la formule de Dostoïevski, lui-même survivant des camps sibériens, dans Souvenir de la Maison des Morts : « L’homme est un animal qui s’habitue à tout ».
Ahuris comme des bêtes en fuite
Ce sentiment de déshumanisation a assailli Wedi Tsion alors qu’il se cachait dans une ferme à l’extérieur de Mekele avec un groupe de vingt personnes, parmi lesquelles des enfants. Après trois jours d’échange de tirs, l’artillerie lourde fait voler en éclat grange et étable. Le bétail ahuri fuit au milieu du combat. Et les survivants aussi. Comme les bêtes.
Février 202 : il faut rentrer en ville. Les drones, les avions de chasse, la mort partout, même dans sa tête. Le souvenir des chairs déchiquetées des hommes et des bovins, entremêlées, s’affiche sans cesse devant ses yeux. Dessiner devient une nécessité alors que le sol tremble en permanence. Le pic de production de Wedi Tsion est atteint à cette période.

Après quelques mois, le peintre parvient à sortir du Tigray et à se réfugier dans la capitale fédérale, Addis Abeba, qui n’est pas assiégée, mais où les Tigréens constituent une minorité traquée. Le gouvernement a décrété l’état d’urgence et la police opère des fouilles au porte-à-porte pour rafler les Tigréens. Employeurs, propriétaires et voisins sont encouragés à les dénoncer. Ils sont ensuite détenus dans des camps de concentration à l’extérieur de la capitale.
Talisman et objet compromettant
Wedi Tsion réalise combien son carnet de croquis est compromettant. Il révèle qui il est, ce qu’il a vu, ce qu’il en a créé. Car Wedi Tsion continue de dessiner. Il cache cet objet devenu talisman dans les endroits les plus improbables.
Les armes se taisent officiellement en novembre 2022, avec la signature de l’accord de Pretoria, mais la paix n’est jamais vraiment revenue au Tigray où des zones entières sont encore occupées par les forces spéciales amharas ou l’armée érythréenne. En 2026, le retour du conflit semble plus proche que jamais. Wedi Tsion n’a pas, non plus, trouvé la paix. Il a rouvert son atelier et s’est remis au travail sur les toiles et les grands formats mais il craint, à nouveau, de se faire débusquer. Le carnet de croquis reste caché et l’artiste souhaite le faire sortir, le mettre en sécurité et le faire connaître au monde.
Son témoignage graphique s’inscrit à la fois dans une tradition éthiopienne millénaire et dans une généalogie tragique d’œuvres créées sous contrainte extrême.

Menace existentielle surune terre de livres et d’images
Le Tigray n’est pas une périphérie culturelle : il est l’un des centres originels de la civilisation éthiopienne. L’ancien royaume d’Axoum, dont les stèles monumentales dominent encore l’horizon, fut un carrefour majeur entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Arabie. Mais la véritable singularité de la région réside peut-être ailleurs : dans la continuité presque ininterrompue d’une culture lettrée chrétienne orientale, transmise en langue guèze et préservée dans des monastères souvent accrochés aux falaises ou dissimulés dans les montagnes.
Ces monastères ne sont pas seulement des lieux de culte. Ils sont des bibliothèques vivantes. On y conserve manuscrits enluminés, traités médicaux, textes juridiques, chroniques royales, généalogies – une mémoire écrite d’une densité rare. Les moines copistes et lettrés y jouent un rôle comparable à ceux du Moyen Âge en Europe.
Attaquer les monastères, piller les églises ou disperser leurs collections, comme l’a fait l’armée éthiopienne durant la guerre de 2020-2022, ne relève pas d’un dommage collatéral. Il s’agit plutôt d’atteindre le cœur même de l’identité historique de la Corne de l’Afrique. Plusieurs sites religieux ont été endommagés ou pillés; les témoignages sont sans équivoque sur les massacres dans ou autour d’enceintes sacrées. L’église Sainte-Marie-de-Sion à Axoum – haut lieu du christianisme éthiopien – fut le théâtre de violences. L’objectif était clair: frapper les lieux saints pour rompre le fil reliant passé, présent et salut. Plus encore, les porteurs du savoir – prêtres, diacres, enseignants, scribes – ont été ciblés. Dans une société où la mémoire écrite repose largement sur les institutions religieuses, leur disparition équivaut à un effacement accéléré de l’histoire.
Le siège comme dispositif d’effacement
L’une des particularités de la guerre du Tigray fut la volonté d’effacement des Tigréens. Anéantissement au sens physique du terme, avec près de 800 000 victimes, mais aussi mémoriel par la destruction de leur culture et de leur histoire, et finalement l’invisibilisation de leur martyre. Les infrastructures de communication ont été coupées pendant de longues périodes; l’électricité, le réseau bancaire, l’accès aux médias étrangers ont été interrompus. Les journalistes étaient absents ou empêchés d’accéder à la région.
Ainsi s’est déroulée une guerre sans images.
Résister par la mémoire
Le carnet de Wedi Tsion revêt une dimension éthique profonde. Tenir un journal graphique sous menace de mort, c’est parier sur l’avenir – sur la possibilité qu’un jour quelqu’un regarde, lise, comprenne. C’est refuser que la violence s’achève dans le silence.
Cet homme est arrivé. Il était complètement défiguré par les coups. Nous avons compris qu’il avait été transféré de prison en prison. Quand ils l’ont relâché, il était dans un tel état qu’il ne connaissait plus son propre nom. Il s’est suicidé avec ses dernières forces.

La nécessité de cacher le carnet dans des poubelles résume cette tension : ce qui est destiné à devenir archive est provisoirement relégué au rang de déchet. L’histoire, ici, survit littéralement parmi les restes.
La philologue songe aux palimpsestes, ces manuscrits médiévaux retrouvés dans des reliures, aux documents sauvés des autodafés, aux lettres jetées par-dessus les murs des prisons. La transmission passe souvent par des voies détournées, précaires, humiliées.
Après l’obscurité…
La guerre du Tigray a officiellement pris fin en novembre 2022, mais ses conséquences humanitaires et culturelles demeurent immenses. Des villes dévastées, des infrastructures détruites, des populations déplacées – et une mémoire fragmentée par le silence imposé.
Dans ce paysage, un carnet d’esquisses peut apparaître comme un objet minuscule. Pourtant, l’histoire montre que ce sont parfois ces traces individuelles qui deviennent les documents les plus précieux pour comprendre une époque. Elles restituent non seulement les faits, mais la texture de l’expérience humaine.
Face aux tentatives d’effacement, l’art clandestin affirme une vérité simple et radicale : tant qu’un individu peut tracer une ligne, la destruction n’est pas totale.
Encadré : une lignée d’œuvres clandestines
Le carnet de Wedi Tsion rejoint une constellation d’objets produits dans des conditions d’oppression extrême, souvent sans certitude d’être vus un jour. Les dessins des enfants du ghetto de Terezín, les œuvres réalisées clandestinement dans les camps nazis, les gravures improvisées dans le goulag soviétique, les carnets tenus par des prisonniers politiques en Amérique latine ou au Moyen-Orient : tous témoignent d’une obstination commune.
Ces créations ne relèvent pas seulement de l’expression artistique. Elles remplissent simultanément plusieurs fonctions. Elles documentent d’abord. Lorsque toute archive officielle est impossible, l’œuvre individuelle devient source historique primaire. Elles maintiennent une identité. Produire une image, c’est affirmer que l’on demeure sujet humain, et non objet. Elles contestent enfin le monopole du récit. Le pouvoir peut contrôler les médias, mais difficilement l’imaginaire intérieur.
Nombre de ces œuvres ont été cachées – enterrées, cousues dans des vêtements, dissimulées dans des murs, confiées à des tiers. Leur survie relève souvent du miracle matériel.
Dans le cas du Tigray, où l’absence d’images contemporaines a contribué à l’indifférence internationale, un tel carnet acquiert une valeur documentaire exceptionnelle. Il constitue non seulement un témoignage sur la guerre, mais sur la guerre telle qu’elle a été vécue dans un isolement presque total.






























