Le théâtre du conflit du nord du Mali est peu actif ces dernières semaines. Les hostilités se limitent, du côté des groupes armés rebelles et djihadistes, à des attaques à distance contre les convois de ravitaillement militaires. Sur les itinéraires empruntés par ces derniers, les soldats maliens et leurs alliés russes continuent de commettre des exactions contre les civils.
C’est une guerre sourde. Comme si aucun des belligérants ne tenait à rouvrir les hostilités. Manquant de moyens décisifs pour inverser la situation sur le terrain, soucieux d’économiser leurs hommes ou en attente d’une situation meilleure, les djihadistes d’Iyad Ag Ghali, les forces armées maliennes (FAMA) et leurs supplétifs russes et locaux, de même que les indépendantistes du Front de Libération de l’Azawad (FLA), s’observent davantage qu’ils ne s’affrontent vraiment.
Quelques rares échauffourées sont rapportées – et toujours des exécutions sommaires de civils touareg. Mais ces agissements contre les civils semblent moins systématiques que du temps du ratissage opéré sur le terrain par les miliciens russes de Wagner, avant leur remplacement, au printemps 2025, par Africa Corps, une unité directement contrôlée par l’armée russe et moins agressive ou audacieuse que ses prédécesseurs. Il faut dire que la défaite de Tinzawaten, qui a vu une colonne de Wagner et des FAMA décimée par le feu rebelle entre le 25 et le 27 juillet 2024, à deux pas de la frontière algérienne, a laissé un mauvais souvenir aux Russes : des dizaines de morts abandonnés dans le désert et deux prisonniers.
Les djihadistes du GSIM affaiblis
Commençons par le Groupe de Soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM). Des observateurs le disent affaibli dans la région. Parce que la zone de repli d’Iyad Ag Ghali vers l’Algérie, vitale pour lui, a été reprise, depuis novembre 2023, par les FAMA, de même que son fief de Kidal. Le gouvernorat de la petite ville des Ifoghas a même été confié à son ennemi de trente ans (et ancien bras droit dans la rébellion), le général Elhadj Gamou. On dit que 2000 soldats russes y seraient basés. Ou tout simplement par épuisement des combattants, qui ont quitté la région ou sont harcelés par les armées nationales.
Le Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés a annoncé récemment l’enregistrement de 184 521 réfugiés et demandeurs d’asile en Mauritanie jusqu’en janvier 2026, originaires du nord et du centre du Mali. Des milliers d’autres sont en attente. Les frappes des armées de l’Alliance des États du Sahel dans le nord, à l’est et au sud compliquent aussi les mouvements et les ravitaillements et coupent les nordistes du grand vivier des combattants peuls du delta central. Dans les premiers jours de février, une frappe de drone militaire a d’ailleurs tué une femme et trois adolescents près de Talataye, dans la zone des trois frontières écumée par l’État islamique, selon les réseaux sociaux pro-FLA.
S’éloigner des itinéraires empruntés par les Russes
De la même façon que les déplacements djihadistes sont pris pour cibles et, de ce fait, compliqués, les mouvements et relèves des FAMA et de leurs supplétifs russes sont périodiquement attaqués. Ils sont pris à partie pendant des missions régulières d’escorte sur les axes Kidal-Gao, Kidal-Aguelhoc-Tessalit et Gao-Menaka. Sur ces pistes, ils sont souvent guidés par les hommes de Gamou, qu’ils soient puisés dans la milice d’autodéfense GATIA ou dans les unités régulières composées de soldats issus de la même communauté Imghad.
En marge de ces convois, des civils sont parfois assassinés par les Russes d’Africa Corps, par suspicion, précaution ou cruauté envers les nomades touareg et arabes qu’ils surnomment « les bergers ».
Le 23 janvier, une patrouille de sept véhicules sillonnant la vallée d’Eghachar Sadidan a tué un octogénaire. Trois jours plus tard, deux jeunes Touaregs sont morts à Amrouche (Goundam, région de Tombouctou). Le général Gamou lui-même ne semble pas avoir les moyens d’empêcher ces exactions, y compris contre les campements de sa communauté. Le 27 janvier, il a convoqué une réunion restreinte à Kidal et demandé aux participants de relayer un message de mise en garde des civils pour leur demander de s’éloigner des itinéraires empruntés par les Russes, notamment vers Guencheche et Gounham, deux localités situées sur la route nationale qui relie Anefis à Kidal.
Un FLA à deux têtes
Le Front de libération de l’Azawad, dernier acteur du théâtre, semble aussi davantage observer les forces en présence que prendre l’initiative du combat. Son hybridité est particulièrement visible depuis la chute de Kidal. La composante « HCUA » (Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad, ex Ansar Dine, très proche d’Iyad Ag Ghali) s’organise plutôt à partir de l’Algérie et la composante MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), indépendantiste, plutôt à partir de la Mauritanie. Ces deux géographies reflètent sans doute celles de leurs alliances respectives à l’extérieur.
Comme en 2012, les deux camps ont repris chacun son espace et sa marge de manœuvre. Même si la coalition touareg a acté, au printemps 2024, une sorte de trêve avec les djihadistes du GSIM, sous l’égide du HCUA et de son secrétaire général Alghabass Ag Intallah, le MNLA et son chef Bilal Ag Acherif connaissent mieux que personne les limites de la confiance qu’ils peuvent placer dans Iyad Ag Ghali. En 2012, l’expérience a été particulièrement cuisante. Après avoir rallié l’assaut conduit par le MNLA contre l’armée malienne dans les régions du nord, Iyad Ag Ghali et son groupe armé de l’époque (Ansar Dine) avaient doublé le mouvement puis l’avaient pris en étau avec les autres composantes de la galaxie djihadiste avant de le repousser à la frontière algérienne. Le MNLA y est resté confiné et impuissant jusqu’à l’entrée en guerre de la France, en janvier 2013, pendant que l’ensemble du nord du pays tombait comme un château de cartes sous le contrôle d’Al Qaida.
Double attaque le 18 février
Revenons à notre chronique. Le 18 février, une attaque de drones kamikaze du FLA a visé deux véhicules des FAMA et des Russes d’Africa Corps entre Anefis et Kidal. Une autre a été menée, le même jour, par le GSIM avec un engin explosif improvisé, sur la route d’un autre convoi près d’Aguelhoc. Six passagers d’un des véhicules sont morts dans l’explosion. Il s’agit de Touaregs du GATIA qui assuraient l’escorte. Au cours de l’attaque menée par le FLA, deux jeunes hommes ont été tués en manipulant leur drone. Il s’agit du fils d’Alghabass Ag Intallah et du jeune frère de Fahad Ag Almahmoud.
Dans la région de Tombouctou, au sud-ouest de Kidal, un autre convoi russo-malien parti de Niakunké pour rejoindre le nord a tué trois éleveurs touareg dans le secteur de Tin-Djarane, dans la commune de Gargando, le 14 février. Dans leur sillage, les soldats ont laissé « des habitations incendiées, des forages endommagés et du bétail abattu», écrit le journaliste en exil Mohamed Ag Ahmedou, originaire de cette région. Il a recueilli le témoignage accablé d’un chef de fraction de Gargando: « On a l’impression que l’armée et les Russes n’épargnent que ceux dont Dieu n’a pas voulu qu’ils meurent. Ils tuent tous ceux qu’ils rencontrent dans le désert, même les animaux et nos moyens de subsistance. »
Un rapport circonstancié
Ces agissements, systématiques de la part de Wagner à l’époque de son déploiement, nourrissent un soupçon de projet de nettoyage ethnique. Dans son rapport annuel 2025, récemment publié, le Collectif pour la défense des droits du peuple de l’Azawad (CD-DPA) a d’ailleurs dénoncé « une intensification préoccupante des violences dirigées contre les populations civiles ». Il dénombre 374 incidents distincts de violations graves des droits humains imputables « principalement aux forces armées maliennes, opérant en collaboration, durant l’année considérée, avec les mercenaires du groupe Wagner (au cours de ses quatre derniers mois de présence) puis avec son successeur Africa Corps (durant ses sept premiers mois d’activité. »
Ces exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, actes de torture, arrestations arbitraires, destructions et pillages de biens civils, atteintes graves à l’environnement et violences sexuelles ont fait 553 morts, 366 blessés (parfois sous la torture), 414 victimes d’arrestation arbitraire, de disparition forcée ou d’enlèvement, 2622 cas de pillage ou de destruction de biens, 20 feux de forêt et 7 victimes de viol. Si l’on en croit le rapport, les incidents commis par les FAMA et Wagner seraient au nombre de 155 (ayant fait 222 morts) et ceux commis par les FAMA et Africa Corps au nombre de 147 (ayant fait 278 morts). Les femmes et les enfants tués (149) l’ont été en majorité lors de frappes de drones, à l’origine de plus du quart du total des victimes.





























