Un peuple, un but, un seul parti : l’équipe nationale de football – qui dispute ce dimanche la finale de la CAN contre le Maroc, pays d’accueil de la compétition – représente le plus grand dénominateur commun pour les Sénégalais. Facteur d’unité et de fierté nationale, elle transcende les clivages ethniques, confrériques, religieux et géographique, renforçant ainsi le sentiment d’appartenance à une seule et même nation.
Par Mor Amar
Une ambiance électrique au rond-point Krépin Diatta, en plein cœur de la ville de Rufisque, à une trentaine de kilomètres de Dakar. Jusque-là dénommé rond-point Ndar Gou Ndaw, du nom du quartier éponyme, le lieu a été rebaptisé de fait après la qualification du Sénégal en demi-finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2025, en hommage à l’arrière droit de l’équipe nationale de football, qui réalise à Tanger, au Maroc, un tournoi jugé exceptionnel.

Ce rond-point a été rendu célèbre par l’artiste-peintre Assane Mbaye qui a décidé, avec l’autorisation de la commune, d’y immortaliser par une fresque le latéral droit des Lions de la Teranga. « Comme tout le monde l’a vu, Krépin est en train de réaliser une CAN exceptionnelle. Il fait preuve de beaucoup de courage, de hargne et de détermination », expliquait-il dans une vidéo diffusée par l’Agence de presse sénégalaise (APS). « Voilà pourquoi nous avons décidé de lui dédier cette œuvre, après avoir reçu de nombreuses sollicitations dans ce sens», poursuivait l’artiste, fier de sa réalisation qui fait l’unanimité.
« Le foot, premier parti du pays »
Enfant de Boukitingho dans les fins fonds de la Casamance naturelle, Krépin est devenu un symbole de l’unité et de la concorde nationales. Sur ces terres lebou de Rufisque (ethnie majoritairement basée dans la région de Dakar, au nord-ouest du Sénégal), le Diola (ethnie de la Casamance au sud du pays) a définitivement conquis les cœurs. À la fin de la victoire héroïque des Lions devant les Pharaons d’Égypte, le mercredi 14 janvier 2026, de nombreux Rufisquois se sont donné rendez-vous spontanément au rond-point qui porte son nom, pour communier, célébrer à l’unisson leur qualification en finale, pour la quatrième fois de leur histoire et la troisième sur les quatre dernières éditions.
De Senghor à Diomaye, en passant par Diouf, Wade et Macky Sall, l’équipe nationale a toujours su démontrer qu’elle est le seul « parti » qui parvient à faire l’unanimité chez les Sénégalais et qui transcende tous les clivages : ethnique, confrérique, religieux, géographique…. Ancien président de l’Association nationale de la presse sportive (ANPS) du Sénégal, auteur de deux ouvrages de référence sur l’équipe nationale, le journaliste Mamadou Koumé résume bien cette réalité : « Le foot est le premier parti dans ce pays ; c’est le parti qui unit tout le monde, qui agrège tout le monde et qui fédère tout le monde.»
Cette réalité, les politiciens en sont parfaitement conscients, et personne ne veut rester en marge des exploits du onze national. Beaucoup sont d’ailleurs partis au Maroc pour soutenir la bande de Sadio Mané. « Je vois des hommes politiques de tous bords. J’ai vu Aly Ngouille Ndiaye (candidat malheureux à la dernière présidentielle et plusieurs fois ministre de Macky Sall), Abdou Mbow (député proche de l’ancien Président), je ne parle pas des responsables de l’actuel régime, avec notamment le président de l’Assemblée nationale qui était là aussi », témoigne, depuis Tanger, l’auteur de La saga de l’équipe nationale de football, qui vient de publier son deuxième ouvrage intitulé Les lions et la CAN de football : le roman d’une passion sénégalaise (L’Harmattan Sénégal, décembre 2025).
Témoin vivant du foot national, l’ancien directeur de l’Agence de presse sénégalaise se rappelle de l’humiliation de 1969, à Kinshasa, au cours d’un match remporté par le Congo devant le président de la République Léopold Sedar Senghor et tous ses pairs africains, à l’occasion d’un tournoi organisé en marge d’un sommet des chefs d’État. Le onze national avait alors été battu sur un score sans appel de 4 buts à 0. À son retour à Dakar, le président-poète a convoqué immédiatement un Conseil interministériel sur le football et l’équipe nationale. « Le Président était courroucé. Il a dit qu’il s’était senti humilié devant ses pairs», raconte le journaliste.
Entre fierté nationale et récupération politique
Si les déroutes sont souvent sources de colère, d’indignation et d’invectives, les victoires sont souvent instrumentalisées par les pouvoirs respectifs, une occasion pour rappeler leurs efforts persévérants pour contribuer aux performances sportives, mais aussi pour inviter la classe politique à l’unité. En 2002, Abdoulaye Wade n’avait pas hésité à se soustraire de toute exigence protocolaire pour parader devant le palais de la République, au milieu de la foule, en compagnie de sa Première ministre, de son fils Karim Wade et de Macky Sall, qui était alors ministre dans son gouvernement. Le Sénégal venait de s’imposer devant la France en ouverture de la Coupe du monde.
Vingt ans plus tard, à la suite du sacre à Yaoundé, au Cameroun, Macky Sall, devenu chef de l’État, avait convié tous les partis et coalitions politiques à l’accueil des héros nationaux. Tous les leaders avaient répondu présents sauf Ousmane Sonko. D’habitude très vindicatif, ce dernier, tout juste élu maire de Ziguinchor, avait tout de même publié un post aimable sur sa page Facebook pour remercier le Président de son initiative et s’expliquer sur les raisons de son absence. «Je remercie vivement le président de la République pour cette invitation, à laquelle répondront les leaders de la coalition présents à Dakar, et le félicite pour cette victoire qu’il a tant souhaitée et à laquelle il a beaucoup œuvré », avait-il écrit. Quelques mois plus tôt, il déniait à son adversaire toute légitimité et promettait qu’il ne l’appellerait jamais Président Macky Sall. Macky Sall suffirait. C’était en pleine crise politique, après la mort de plusieurs jeunes lors de manifestations.
Un moment de grâce pour Akon
Le même élan d’unité nationale est encore noté depuis le début de la CAN 2025. Politiques, artistes, hommes d’affaires chantent à l’unisson l’équipe et la fierté nationale. À commencer par le président de la République Bassirou Diomaye Faye qui n’a pas attendu pour célébrer la brillante victoire face à l’Égypte: « Je félicite nos Lions qui, par un match sérieux et maîtrisé, ont écarté l’Égypte et décroché leur place en finale de la Coupe d’Afrique. » À une marche de la consécration, exhorte-t-il: « poursuivez avec la même lucidité, la même discipline et le même esprit collectif, pour offrir au Sénégal une nouvelle étoile et une fierté partagée par toute la Nation ».
Opposant au régime actuel, l’ancien maire de Dakar Khalifa Sall embouche la même trompette, appelant les Lions à aller prendre la couronne. « Encore un combat, un dernier sommet à gravir, et le Sénégal sera couronné. Le destin est à portée de crampons », s’est-il exclamé.
Au Sénégal, le foot reste ainsi le domaine de tous les possibles. C’est ainsi, par exemple, que très critiquée ces dernières années à cause d’un projet immobilier perçu comme une volonté d’accaparement foncier, la star américano-sénégalaise Akon est aussi très présente au royaume chérifien, pour exprimer sa fierté sénégalaise. Une présence bien appréciée par les Sénégalais qui semblent « oublier » le contentieux foncier.
À quelques heures de la finale contre le Maroc, c’est tout un peuple qui prie pour la victoire, mais aussi pour la paix et la concorde, dans un contexte de forte polarisation de l’espace public. C’est le rêve de Hamidou Dia, journaliste féru de football. « J’espère qu’on aura à la tribune, dimanche, au stade Moulay Abdallah, une équipe inédite de supporters sénégalais : BDDF (Bassirou Diomaye Diakhar Faye), Macky Sall monté depuis Marrakech, aux côtés du président de la Fédération (belle affiche d’exception sénégalaise) », ose t-il rêver.



























