Dans La partie immergée de l’iceberg. Éloge du GPS algérien, Lamine Ammar-Khodja L’auteur observe que, depuis les attentats de 2015 en France, les discours socio-politiques autour de l’Algérie se cristallisent autour de quelques figures médiatiques, notamment Boualem Sansal et Kamel Daoud. Leur visibilité, indéniable mais convenue, installe l’idée que l’Algérie peut être résumée à quelques récits dominants.
Patricia Bechard

Notre auteur interroge l’impossibilité supposée de comprendre l’Algérie, ce lieu commun qu’on entend trop souvent et masque la paresse et l’inculture des supposés experts. À travers la littérature, l’auteur démonte les cadres de lecture hérités du colonialisme et révèle les angles morts du regard français.
Une phrase ouvre l’essai de Lamine Ammar-Khodja et en donne immédiatement la tonalité : « Pourquoi est-il devenu impossible de comprendre l’Algérie ? » Tirée d’un journal français, cette interrogation agit comme un symptôme. Elle ne dit pas seulement une difficulté. Elle révèle une manière de poser le problème, déjà orientée, déjà chargée d’implicite. L’ouvrage s’attache précisément à déplacer ce point de départ.
Plutôt que de répondre frontalement à la question, l’auteur entreprend d’en examiner les conditions. Qui ne comprend pas ? Depuis où ? Et à partir de quels outils ? L’Algérie apparaît alors moins comme une énigme que comme un objet mal situé, pris dans des grilles de lecture inadéquates. Pour le montrer, Ammar-Khodja convoque la littérature algérienne, en remontant à ses grandes figures fondatrices.
Chez Assia Djebar, Kateb Yacine ou Mohammed Dib, il retrouve une même tension : écrire dans une langue héritée de la colonisation, tout en cherchant à dire une expérience qui lui échappe en partie. Le français est à la fois outil et contrainte. Il permet l’existence littéraire, mais impose aussi un cadre, une adresse, un horizon de réception.
Cette question de la langue est centrale. Elle ne relève pas d’un choix esthétique seulement, mais d’une histoire. Pour exister, ces écrivains ont dû passer par le système éditorial français. Avant l’indépendance, cela relève de l’évidence. Après 1962, la situation change en apparence, mais les structures de reconnaissance restent largement les mêmes. Paris demeure un centre de légitimation. La circulation des œuvres continue de dépendre de ce passage.
L’essai insiste sur cette dépendance prolongée. Elle ne signifie pas une absence de création en Algérie, mais elle conditionne la visibilité internationale. Être lu, traduit, reconnu passe souvent par une validation extérieure. Ce déséquilibre produit des effets durables. Il façonne les trajectoires, influe sur les thèmes, oriente les discours.
Au fil des pages, Ammar-Khodja met en évidence un autre phénomène. Le statut de l’écrivain algérien en France reste un impensé. Il est à la fois valorisé et instrumentalisé. On attend de lui qu’il dise quelque chose de l’Algérie, qu’il en soit le porte-parole. Mais cette attente repose sur des catégories souvent simplificatrices. L’écrivain devient une figure assignée, prise dans un dispositif de lecture qui le dépasse.

Un outil critique
C’est ici que le titre de l’ouvrage prend tout son sens. La « partie immergée de l’iceberg » désigne tout ce qui échappe à ces représentations confisquées par les Daoud et autres Sansal qui prétendent monopoliser la parole des auteurs algériens en France. Une production littéraire abondante, des débats internes, des positions multiples. Autant d’éléments qui restent en grande partie invisibles dans l’espace médiatique français. L’image suggère un déséquilibre entre ce qui est montré et ce qui existe réellement.
L’« éloge du GPS algérien » propose une autre métaphore. Il s’agit de se repérer autrement. Non pas en cherchant à simplifier l’Algérie, mais en acceptant sa complexité. Cela suppose de changer d’outils, de déplacer les points de vue, de renoncer à certaines évidences. Le GPS, ici, n’indique pas une direction unique. Il invite à multiplier les trajectoires.
Au-delà de la littérature, l’essai interroge plus largement le regard français sur l’Algérie. Il montre comment ce regard reste structuré par un héritage colonial, même lorsqu’il prétend s’en détacher. Les catégories utilisées, les questions posées, les attentes formulées portent la trace de cette histoire. Comprendre l’Algérie implique alors de questionner ces cadres, et non de les reconduire.
Lamine Ammar-Khodja ne propose pas de réponse définitive. Son texte avance par déplacements, par rapprochements, par mises en perspective. Il s’agit moins de produire un discours sur l’Algérie que de montrer comment ce discours se construit. En cela, l’essai fonctionne comme un outil critique.
Il invite à une vigilance. À ne pas confondre visibilité et réalité. À ne pas réduire une société à quelques figures. À reconnaître que ce qui échappe aux catégories dominantes n’est pas marginal, mais constitutif.
En ce sens, l’essai d’Ammar-Khodja propose moins une explication qu’une manière de réapprendre à lire.
La partie immergée de l’iceberg. Éloge du GPS algérien, essai de Lamine Ammar-Khodja paru en 2025 en coédition entre Motifs (Algérie) et Terrasses (France), 150 pages.




























