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En Iran, les femmes ont gagné « la guerre du voile »

En Iran, la guerre n’a pas refermé la brèche ouverte par le mouvement « Femme, vie, liberté ». Si la répression politique continue avec une brutalité extrême, le contrôle du voile s’est relâché dans les rues. Une victoire sociale paradoxale, fragile, incomplète, mais désormais visible jusque sous les bombes, ou presque partout.

Le Moyen-Orient dans la presse anglophone,
par Bruno Philip

 

Le laxisme des autorités se combine avec une répression impitoyable qui se poursuit durant les frappes israélo-américaines.

Des femmes aux longs cheveux choisissant des fleurs dans un marché de Téhéran lors des fêtes de « norouz » (le nouvel an persan), le 20 mars ; des jeunes filles à moto, cheveux blonds décolorés flottant dans le vent ; une femme traversant une rue désertée de la capitale iranienne, vêtue d’un jean laissant entrevoir un tatouage sur son mollet dénudé, comme insouciante des dangers potentiels à marcher dans une ville régulièrement frappée par des bombardements : les images de l’Iran en guerre, publiées ça et là dans les médias internationaux, rappellent aussi que l’imposition brutale du voile par le régime n’est décidément plus la priorité d’autorités ayant désormais des préoccupations plus urgentes…

Ce « laxisme » social n’est cependant pas la conséquence de la désorganisation due aux conflits après la décapitation politique du pays des ayatollahs, à commencer par l’assassinat du chef suprême de la révolution, le « guide » Ali Khamenei, au premier jour des frappes israélo-américaines. Les manifestations de rue provoquées par la mort en cellule de la jeune Kurde Mahsa Amini, en septembre 2022, le fameux mouvement « Femme, vie, liberté », ont en effet conduit, au fil des mois, le pouvoir iranien à lâcher la bride en termes de contrôle des mœurs, et à cesser d’emprisonner ou de faire payer de lourdes amendes aux femmes dévoilées. (La jeune Mahsa, 22 ans, avait été interpellée pour s’être vêtue de façon « non appropriée » selon les critères de la République islamique.)

En dépit des rappels à l’ordre des forces les plus conservatrices du système — le « Guide » en premier —, des figures de premier plan ont été jusqu’à déclarer que les lois sanctionnant le refus de porter le voile ne seront plus appliquées : il y a tout juste un an, dans un « post » sur X, le président de la République, Massoud Pezechkian, écrivait « ne pas pouvoir » faire appliquer « une loi [sur le port du voile] à laquelle le peuple iranien s’oppose ». Le chef de l’État, un modéré à la réputation de réformateur, a certes peu de pouvoir comparé à celui du « Guide » et des « Gardiens de la révolution » ; mais une telle déclaration émanant d’un président élu — et donc sélectionné par les plus hautes autorités du régime, qui empêchent toute candidature d’un impétrant non conforme — n’était tout de même pas anodine. « Je ne peux pas appliquer la loi sur la chasteté et le hijab car elle crée des problèmes pour la population », précisa le chef de l’État dans ce tweet en forme de communiqué diffusé par la présidence de la République. M. Pezechkian faisait allusion à une nouvelle loi sur le hijab, passée par le Parlement fin 2023, qui prévoit des amendes pouvant aller jusqu’à une dizaine de milliers d’euros pour les femmes dévoilées et des peines d’emprisonnement de cinq à quinze ans pour les récidivistes.

Une victoire visible

Le port du voile reste donc obligatoire, mais la nouveauté est que la police religieuse a largement cessé de tancer les contrevenantes. Le non-respect des codes vestimentaires islamiques est plus marqué à Téhéran que dans le reste du pays, même si, de plus en plus, les femmes sortent dévoilées dans les rues des villes de province. Dans une interview à l’Agence France-Presse, une responsable d’un Centre pour les droits de l’homme en Iran déclarait à ce propos en octobre dernier que « l’obligation du port du hijab n’a pas été abolie légalement. Elle demeure la loi du pays. Seule son application a évolué, et même celle-ci reste inégale et varie selon les villes et les provinces d’Iran ». Les femmes craignent en tout cas de moins en moins d’être arrêtées et pensent que « l’effet de masse » de la non-observance semble les protéger.

Tout cela n’avait pas empêché, en décembre, feu Ali Khamenei de rappeler que le voile servait « à préserver la dignité des femmes et contenir des pulsions sexuelles très fortes et dangereuses ». En fin d’année dernière, le quotidien britannique The Guardian écrivait ainsi qu’au lendemain de la déclaration du « Guide », « les forces de sécurité avaient intensifié leurs contrôles ». Exemple : « les organisateurs d’un marathon populaire sur l’île de Kish, au large des côtes sud de l’Iran, avaient été arrêtés et accusés d’“atteinte à la pudeur” pour avoir autorisé des femmes à courir sans voile ». Mais, dans ce reportage consacré à l’évolution des pratiques vestimentaires en Iran et à la « libéralisation » relative en cours, le quotidien londonien citait des Iraniennes affirmant que « l’opinion publique a évolué et qu’un nombre croissant de femmes sont prêtes à enfreindre les règles malgré la multiplication des arrestations et des sanctions ». L’une d’elles précisait : « Nous n’avons jamais eu besoin de l’autorisation de Khamenei, et nous n’en avons pas besoin maintenant. Les scènes que vous voyez sont dues au fait que nous nous moquons de ce qu’il a à dire. »

Toujours en décembre, le site en anglais de Radio France internationale publiait les propos d’une femme anonyme déclarant : « Quand je regarde de vieilles photos de moi portant le hijab, je trouve ça assez étrange », confiait cette Iranienne ne portant plus le voile. « Je ne me reconnais plus », ajoutait-elle. Seul lieu où elle gardait son hijab : les administrations, où une femme tête nue n’aurait pas l’autorisation d’entrer. « Au début » — c’est-à-dire après le mouvement « Femme, vie, liberté » —, précisait la même Iranienne, « c’étaient surtout des jeunes qui se dévoilaient. Maintenant, ce sont de plus en plus de femmes, pas seulement des jeunes. »

Une répression intacte

Focalisée sur la guerre, la presse internationale n’insiste à l’évidence plus sur ces avancées sociétales surprenantes, mais, en fin d’année dernière, un quotidien comme le Wall Street Journal consacrait un long reportage sous un titre résumant bien la situation, deux mois avant le déclenchement des nouvelles frappes israélo-américaines : « L’Iran assouplit les règles sociales en pleine crise, mais réprime toute dissidence. » D’un côté, en effet, les autorités autorisent une liberté sociale inédite depuis la révolution islamique de 1979 ; de l’autre, comme on vient d’ailleurs de le voir ces derniers jours avec la pendaison d’opposants politiques, le gouvernement poursuit sa répression massive contre les dissidents. Dans son article de décembre, le WSJ citait l’ancienne députée iranienne Fatemeh Haghighatjoo, désormais exilée aux États-Unis : « Le régime n’a qu’un seul but : empêcher toute action collective, tout soulèvement. Ils craignent qu’une nouvelle révolte éclate si le port du hijab est imposé. Ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas combattre la population à chaque coin de rue. »

Aujourd’hui, une population terrorisée par la répression inouïe de janvier dernier — peut-être trente mille morts, après la nouvelle vague de manifestations — se terre chez elle, à la fois pour échapper aux bombardements et aux multiples contrôles des milices du régime traquant toute marque de rébellion. Mais les femmes semblent avoir largement gagné une autre guerre, quelle que soit l’issue de celle déclenchée par Donald Trump : celle du voile.